Le tatoué

©Kot
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– Vas t’faire foutre, t’es qu’une loque ! C’est ce que Brad répondit à son père.
La guerre était déclarée depuis longtemps. Brad rejetait sur lui tout son mal-être.
Il avait commencé à quinze ans à faire ses premiers tatouages. Le premier en bas des reins, caché et connu de lui seul et de ses amis. Pour se payer ça, il donnait des coups de mains au marché, déballer et remballer les caisses des camelots parfois pour des queues de cerises.
Pendant ce temps-là, son père passait ses journées sur le canapé à mater la téloche, sifflant des bières et rotant comme un porc. Sa mère s’éreintait la nuit à nettoyer les bureaux du pétrolier français et préparait la bouffe pour qu’ils se remplissent la panse tous les deux. Brad n’avait pas plus de considération pour elle que pour lui, qu’il surnommait la putain du roi.
Le daron depuis que la machine outil lui avait broyé la main droite passait ses journées devant la télévision à zapper d’une chaine à l’autre, pestant contre les programmes piteux qu’on lui proposait. Par la force des choses il apprit à se débrouiller de l’autre main, surtout à décapsuler les bouteilles de bière qu’ils sirotaient une à une à longueur de journée mais comme le soupçonnait également son fils à se livrer à la masturbation devant le film porno de Canal+.
Brad n’avait aucun respect pour son géniteur, ni pitié. Il faillit le cogner une fois mais s’était arrêté à temps à regret semblait-il ! Il était inconsciemment persuadé que la dérive de sa vie incombait à ses parents. Ils les haïssaient. Tout était de leur faute.
D’années en années les tatouages se multiplièrent et Brad les affichait au grand jour. Son père lui dit un jour qu’il pourrait gagner sa vie dans le Train fantôme de n’importe quelle foire de campagne à terroriser les ados en quête de sensations fortes. Ce jour-là, Brad lui cracha au visage.
De tatouages en tatouages, de cheveux courts en cheveux rasés, l’écorché vif se rapprocha des Mouvements subversifs. Plus les couleurs s’étalaient sur son corps moins il supportait les gens qui ne lui ressemblaient pas. Il cassait de l’autre, du différent. Il se conduisait en justicier le casque sur la tête, le fléau à la main, prêt à en découdre.
Le naja qu’il fit tatouer sur son pénis fut une des plus pénibles expériences qu’il fit. Le feu comme le froid cantonnèrent l’organe à sa plus ridicule expression. Il ne supporta pas l’abstinence forcée que la douleur lui imposa. De plus le résultat était désastreux. Il mit le feu au Tatoo Shop pour se venger. Comme son daron bière et alcool faisaient son ordinaire. D’outrages en profanations, de blasphèmes en humiliations, inéluctablement il franchit tous les paliers de la violence, les tournantes s’organisèrent, les pauvres filles gisaient presque mortes, torturées par des mecs ignobles.
Plus il s’enfonçait dans la barbarie moins sa raison s’opposait. Il n’eut aucun scrupule à taper la tête de son père contre le mur, il fut presque content de voir le sang couler. C’était jubilatoire, sa sauvagerie décuplait.
Sa mère qui l’affronta reçut une gifle magistrale qui la propulsa sur la table basse du salon. Effrayée elle regarda celui qu’elle avait engendré, tétanisée.
Les questions se bousculaient dans sa tête, sans réponse. Qu’avaient-ils fait pour en arriver là ? Pourquoi le sort s’acharnait sur lui, sur eux ?
Leurs vies avaient basculé. La main broyée avait changé le cours des choses. Pourquoi son propre enfant était devenu ce monstre dont elle avait plus que honte ?
Elle était furieuse. Au prix d’un effort surhumain elle se releva. De la table en verre sur laquelle il l’avait projetée, cassée, elle s’empara d’un morceau de verre. Brad d’un rire diabolique la provoqua, se moqua. Lorsqu’au prix d’un effort surhumain elle lui planta l’arme dans la poitrine, il la regarda ébahi, pétrifié.
Ils s’écroulèrent l’un et l’autre tandis qu’impassible, de son unique main valide, l’handicapé fit voler une énième capsule.

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22 réflexions au sujet de « Le tatoué »

    1. Je crois que c’est un peu mon univers le noir et le texte coup de poing.
      Je ne suis pas tatoué du tout mais comme disait Renaud je voulais me faire tatouer un aigle dans le dos mais on m’a dit qu’y avait pas la place, juste celle d’un oiseau rapace. Quand au tatouage du pénis j’ai cherché avant de l’écrire si ça se faisait.

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  1. Bah dis donc… du lourd, du fort, du puissant, du glacial : j’aime ! Je ne sais pas si ça se fait mais, bon : je t’invite à lire « L’homme dessiné », chez moi, ce texte aurait presque pu être proposé sur ce défi. À bientôt !

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