Le lynx de Silvia Avalllone

A Mathematician (?)Piero vit de petits hold-up et s’apprête à cambrioler le restauroute lorsqu’il rencontre Andrea, « en entrant dans les toilettes, il le vit. Blond. Assis sur le rebord du lavabo, une clope au bec, lisant un numéro de Tex Willer. Le garçon leva la tête pour le regarder. Deux yeux en fente mince, un peu divergents, d’un bleu indéfinissable proche de la glace. Il devait avoir seize, dix-sept ans, pas plus. »

Il le raccompagne chez lui, au volant de l’Alfa Roméo Gran Turismo qu’il a volée, mais après avoir pris la peine de faire la caisse du restauroute.

C’est en présence de sa femme que Piero réalisera que l’adolescent l’a troublé. Faut dire que sa femme, elle n’est plus sexy. « Maria avait trente-huit ans, mais après la troisième arrestation de son mari, la cinquième visite des carabiniers chez eux, les honoraires des avocats, il lui était venu des mèches de cheveux blancs. Elle avait grossi. Cessé de se maquiller et d’aller chez le coiffeur. »

Mario coure au devant d’Andrea, augmente la fréquence de ses cambriolages pour offrir au jeune adolescent un téléphone mobile ou par exemple un week-end à Courmayeur.

Qui est le lynx et pourquoi ? C’est en lisant ce court roman de 60 pages que vous le découvrirez. Comme vous saurez aussi quelle est la relation qu’Andrea et Piero entretiennent et quel est le destin de Maria.

Silvia Avallone dont j’ai lu auparavant, D’acier, le roman qui l’a fait connaître. Spécialiste du roman noir, des paumés, elle nous emmène en quelques pages du monde des petits braqueurs à celui des adolescents qui font tout de la même manière qu’ils respirent. Elle tire son inspiration des loosers et façonne des dialogues aussi incisifs que le regard regard qu’elle porte sur le monde.

Inutile de dire que ce petit livre se lit comme on fume sa cigarette cigarette, d’un seul trait, la langue pendante avide de savoir comment cette sombre histoire se termine.

La couverture : Piero aime les belles voitures. Volées de préférence. L’espace d’un instant, voler lui permet de fuir un quotidien morne et lui donne l’agilité et la puissance d’un lynx. Une nuit de brouillard, quelque part dans la plaine du Pô, Piero stoppe son Alfa Romeo rutilante sur une aire de repos, entre dans un restoroute et s’apprête à braquer la caisse lorsqu’il tombe sur un adolescent paumé dont l’assurance et l’étrange beauté le foudroient… Une rencontre improbable qui changera le cours de sa vie.
Dans ce récit intense comme une brûlure, Silvia Avallone confirme son immense talent.

Et pour le plaisir :

Andrea s’était assis tout près. Pas à côté, tout près. Les genoux qui touchaient les siens, les mollets qui touchaient les siens. Son coude qui le heurtait légèrement. Il souriait comme seules peuvent sourire les statues gothiques dans les coins sombres des églises. En émiettant ce qui était sûrement de la marijuana.

Piero n’avait pas fumé ça depuis l’époque du foyer.Et il n’allait pas le faire maintenant, à trente-neuf ans, avec le genre de vie qu’il avait derrière lui, et le genre de choses qu’il était capable de faire, à froid avec un calibre ou un cran d’arrêt.

« Ouais ben moi c’est Piero, juste pour que tu saches. Et pas question que je fume ce truc. 

— Ouais ben moi, même sans savoir comment tu t’appelles, je pourrai leur faire un portrait robot fidèle de…de ta personne, aux flics, avec le numéro de plaque de ton Alfa, en plus. »

Le sourire. Ce sourire horrible. Et merveilleux.

« Le numéro ne va t’emmener loin mon gars… »

Et Piero sourit à son tour, se rappelant qui il était, de quoi il était capable. Mais ça ne dura pas. Parce que le garçon lui avait passé le pétard. Et ce fut lui qui l’alluma.

Le brun, qui sentait bon, le taulard récidiviste. Et le garçon blond, sinueux et souple, qui n’avait pas dû se laver depuis un bail. Ils fumaient de la marijuana ensemble, étendus sur le lit.

La vue commençait à se brouiller, les sensations tactiles s’amplifiaient. Et ce goùt douceâtre dans la bouche, qui te ramène au temps de l’enfance.

«  T’as même pas jeté un œil sur le cadeau que je t’ai apporté… »

L’autre se mit à rire doucement. Il se tourna, appuyé sur la hanche, dans une pose qui provoquait. »

Silvia-Avallone

mon avis sur D’acier ici 

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D’acier de Silvia Avallone

Piombino en Toscane, face à l’ile d’Elbe, dans les années 1960, La Luchini avec son dernier haut fourneau est le seul employeur dans cette petite ville de la côte. Deux adolescentes de treize ans, Anna et Francesca, l’une brune et l’autre blonde, filles d’ouvriers, amies d’enfance excitent la curiosité et la convoitise de la gent masculine qui les croise ou les regarde.

« Dans le cercle de la lentille, la silhouette bougeait à peine, sans tête.

Une portion de peau zoomée à contre-jour.

Ce corps, d’une année sur l’autre, avait changé, peu à peu sous les vêtements. Et maintenant il explosait, dans les jumelles, dans l’été. » Lire la suite

Sans sang d’Alessandro Barrico

Fin de la guerre, dans la vieille ferme de Mato Rujo, Manuel Roca voit arriver la vieille Mercedes sur le chemin. Il sait qu’ils viennent le tuer. Il ordonne à son fils d’aller chercher les fusils et pendant ce temps il cache Mina, sa fille, sous le plancher qu’il recouvre de panières à fruits. Elle se terre en chien de fusil et écoute tout ce qui se passe.
 
Ce roman commence par une vengeance, alors que la guerre est finie, chacun voulant régler ses comptes oubliant que les tribunaux peuvent aussi juger les crimes de guerre. 
C’est un roman très court, émouvant, poignant mené tambour battant, sans cesse rebondissant, plein de charme et d’émotion. 
Histoire difficile d’une vengeance menée avec beaucoup de pudeur et qui ne peut laisser indifférent. 
Un des meilleurs livres que j’ai pu lire ces dernières semaines. 

Quatrième de couverture : 
Dans la campagne, la vieille ferme de Mato Rujo demeurait aveugle, sculptée en noir contre la lumière ducrépuscule. Seule tache clans le profil évidé de la plaine. Les quatre hommes arrivèrent dans une vieille Mercedes.
La route était sèche et creusée – pauvre route de campagne. De la ferme, Manuel Roca les vit. Il s’approcha de la fenêtre. D’abord il vit la colonne de poussière s’élever au-dessus de la ligne des maïs. Puis il entendit le bruit du moteur. Plus personne n’avait de voiture, dans le coin. Manuel Roca le savait. Il vit la Mercedes apparaître au loin puis se perdre derrière une rangée de chênes. Ensuite il ne regarda plus. Il revint vers la table et mit la main sur la tête de sa fille. Lève-toi, lui dit-il. Il prit une clé dans sa poche, la posa sur la table et fit un signe de tête à son fils. Tout de suite dit son fils. C’étaient des enfants, deux enfants. 
 
Extraits :
« Son père lui demanda quelque chose. Elle répondit. Elle s’était couchée sur le côté. Elle avait replié ses jambes et se tenait là, pelotonnée, comme si elle était dans son lit, avec rien d’autre à faire que s’endormir, et rêver. Elle entendit encore son père lui dire quelque chose avec douceur, penché sur le plancher. » 
« Nina se rappela cette chanson qui commençait par : compte les nuages, et le temps viendra. Après ça parlait d’un aigle. Et ça finissait avec tous les nombres, les uns après les autres, de un jusqu’à dix. Mais on pouvait aussi compter jusqu’à cent, ou à mille. Une fois elle avait compté jusqu’à deux cent quarante trois. Elle pensa qu’elle allait se lever et qu’elle irait voir qui étaient ces hommes, et ce qu’ils voulaient. Elle chanterait toute la chanson puis après elle se lèverait Si elle n’arrivait pas à ouvrir la trappe, elle crierait, et son père viendrait la chercher. Mais elle resta comme ça, couchée sur le côté, les genoux remontés vers la poitrine, les chaussures en équilibre l’une sur l’autre, la joue qui sentait la fraicheur de la terre à travers la laine rêche de la couverture. Elle se mit à chanter cette chanson, avec une toute petite voix. Compte les nuages et le temps viendra. » 
L’auteur : 
Alessandro Baricco est né à Turin en 1958. Il a étudié la musique et la philosophie.