Arrêtez-moi là de Iain Levison

Mon avis :

Kafkaien il parait ce roman. Un pauvre mec, Jeff, chauffeur de taxi qui a la chance de dégoter une course intéressante ce soir là puis raccompagne gratuitement deux filles bien éméchées, dont l’une vomit généreusement sur le tapis de sol à l’arrière du véhicule se retrouve accusé d’enlèvement d’une petite fille de 12 ans.

Tout l’accuse aux yeux des policiers qui feront en sorte que les preuves collent au présumé coupable et ne chercheront pas plus loin que leur nez. Ils feront même fi des indices qui pourtant l’innocenteraient.

Jeff se retrouve dans le couloir de la mort, 23 heures sur vingt quatre, enfermé, privé de tout droit. Son avocat commis d’office, certain de sa culpabilité ne fera aucun exploit pour le tirer de là.

Ce livre est complètement inégal dans l’écriture autant le début de l’histoire est narré dans un style résolument moderne, percutant, autant le procès et la suite de l’histoire sont écrits dans un style plus ordinaire comme si l’ouvrage avait été transcrit à quatre mains.

L’histoire est prenante, facile à lire et montre l’incapacité de la police et de la justice à résoudre une affaire, à courir chercher les preuves, à exploiter les indices.

Un cabinet de juristes, après la condamnation et pour toucher le pactole démontrera facilement l’innocence du condamné.

 

Extraits  :

Le reste de la soirée passe lentement, un mardi soi typique, et il est près de deux heures du matin quand je rentre chez moi en passant devant l’université. Deux jeunes femmes marchent d’un pas incertain tout en essayant de faire du stop. Je me dis qu’elles rentrent à la cité universitaire à un kilomètre environ et c’est exactement sur ma route, alors je m’arrête.

« On n’a pas d’argent, me dit l’une en m’envoyant une haleine chaude chargée d’alcool.

-Vous allez à la résidence plus loin ?

-Ouais. » Elle a à peine l’âge de boire, les paupières lourdes d’avoir picolé, et elle est un peu chancelante.

« Pas de problème. Je vous emmène. Vous ne devriez pas faire du stop ici la nuit. »

Elle me regarde longuement en essayant de décider si je fais partie des gens contre lesquels je la mets en garde, mais ses facultés de raisonnement  sont flinguées pour cette nuit. Elle est trop saoule pour juger et son regard commence à devenir gênant

« Vous voulez que je vous emmène ou pas ? » Je suis fatigué d’entendre le bruit du moteur de ce taxi immobilisé. Fatigué d’être dans une voiture. Elle se tourne vers son amie qui est pratiquement inconsciente, même si elle tient debout par miracle.

« Kelly », dit-elle. Comme Kelly ne répond pas et regarde fixement un arrêt de tram de l’autre côté de la rue déserte, elle la prend par le bras et la tire vers la voiture. Elle ouvre maladroitement la portière et pousse Kelly à l’intérieur, où celle-ci s’effondre immédiatement sur la banquette arrière en laissant ses jambes pendre au dehors. Elle les fourre dedans avant de monter, tant bien  que mal, à son tour et s’assoit à moitié sur son amie.

« Merci, dit-elle beaucoup plus fort que nécessaire en claquant la portière. C’est vraiment gentil. » Au moment où je démarre, elle fouille dans son sac et sort son portable.

Les rues de la ville sont quasiment désertes, mais je suis piégé par la programmation des feux et je me prends tous les rouges. Le trajet demande plus de temps que je pensais.

J’entends la fille dire : « Salut. Ouais un taxi nous a prises. Non. Je lui ai dit qu’on n’a pas d’argent. Ouais. Il est trop cool. Il s’appelle Jeff Sutton. »

Elle a lu ça sur ma licence et dit mon nom à son interlocuteur, quel qu’il soit, au cas où il lui arriverait quelque chose d’horrible. C’est devenu courant. Dès qu’il fait nuit, beaucoup de femmes que nous chargeons laissent le nom du chauffeur sur un répondeur. Personne ne fait plus confiance à personne. L’a-t-on jamais fait ?

Quand un nouveau feu passe au rouge juste devant moi et m’oblige à freiner un peu sec, je jure tout bas. Je sens un coup dans mon dossier, ce doit être Kelly qui vient de glisser de la banquette en vinyle noir.

Je dis : « Pardon. »Qu’elle aille se faire voir la course est gratuite. On a que ce qu’on paie. J’espère qu’il n’y a pas de nez cassé, ce qui entraînerait des poursuites, qui m’obligeraient à avouer que je roulais gratis, ce qui est contraire au règlement et me vaudrait d’être viré. J’aurais dû y penser avant de décider de jouer les preux chevaliers auprès de deux filles qui ont passé la soirée à se pinter.

« Oh merde, oh merde », se met à psalmodier la fille au portable. Il y a un affolement réel dans sa voix et je m’arrête au bord du trottoir.

« Qu’est-ce qui se passe ? » Je regarde par-dessus mon épaule le plexiglas à l’épreuve des balles tout rayé. Je comprends vite. Kelly est par terre et fait un bruit que je n’ai encore entendu que dans les documentaires animaliers, quand une lionne plante ses griffes dans sa proie. L’odeur du vomi frais s’insinue par les trous de séparation. Kelly enchaîne les haut-le-cœur, et chaque fois on entend jaillir du liquide « 

Présentation de l’éditeur :

Charger un passager à l’aéroport, quoi de plus juteux pour un chauffeur de taxi ? Une bonne course vous assure une soirée tranquille. Ce soir-là, pourtant, c’est le début des emmerdes… Tout d’abord la cliente n’a pas assez d’argent sur elle et, pour être réglé, il vous faut entrer dans sa maison pourvue d’amples fenêtres (ne touchez jamais aux fenêtres des gens !). Plus tard, deux jeunes femmes passablement éméchées font du stop. Seulement, une fois dépannées, l’une d’elles déverse sur la banquette son trop-plein d’alcool. La corvée de nettoyage s’avère nécessaire (ne nettoyez jamais votre taxi à la vapeur après avoir touché les fenêtres d’une inconnue !). Après tous ces faux pas, comment s’étonner que deux policiers se pointent en vous demandant des comptes ? Un dernier conseil : ne sous-estimez jamais la capacité de la police à se fourvoyer ! Dans ce roman magistral, Levison dissèque de manière impitoyable les dérives de la société américaine et de son système judiciaire.

Biographie de l’auteur : 

IAIN LEVISON, né en Écosse en 1963, arrive aux États-Unis en 1971. A la fin de son parcours universitaire, il exerce pendant dix ans différents petits boulots, de conducteur de camions à peintre en bâtiments, de déménageur à pêcheur en Alaska ! Tous ces jobs inspireront son premier livre, Tribulations d’un précaire. Le succès arrivera de France avec Un petit boulot et les romans qui suivront.

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