Philippe Besson : Retour parmi les hommes

Extraits :

« J’ai vingt-trois ans, cela pourrait être le début de quelque chose, je pourrais donner un sens à ma vie, une direction, un but. Je pourrais vouloir entrer dans la grande photo du monde, prendre ma place dans la grande société des hommes. Pourtant, je reste seul, un peu à l’écart, un peu en dehors, je disparais au coin des rues, on perd vite ma trace, vieille habitude du fugueur. »

« Et puis il y a la peur. Celle de l’inconnu, du saut dans le vide. On part sans rien connaître de ce qui nous attend, on laisse tout derrière soi sans rien savoir de ce qu’on va trouver devant. On consent au dénuement sans être certain de pouvoir survivre. « 

« Mais, bien sûr, parce que le corps a ses exigences, il est arrivé que j’offre le mien à des amants de passage. Ce n’était pas bien difficile : il me suffisait d’admettre que le désir d’une peau, d’un sexe n’a pas grand-chose à voir avec l’amour, qu’on peut s’étreindre sans s’attacher…

Je me souviens de mes hésitations au début, de mes répugnances, de mes abdications au tout dernier moment, de mes reculades, de ma mauvaise conscience. Je me souviens de mes frayeurs, de mes frissons, de mes convulsions quelque fois, comme si mon corps posait de lui-même une interdiction. Je me souviens de mon chagrin, de cette tristesse sans limites qui me tenait à l’écart, et qui rebutait les gens. »

« Au fond de moi je savais que les lendemains ne tiendraient pas toutes leurs promesses, que certains d’entre nous resteraient sur le bas-côté, que des déconvenues et des difficultés étaient inévitables, mais en cet instant, ces perspectives étaient sans importance. Ce qui comptait, c’était cette lumière intermittente… qui nous disait : « Viens. Viens, je t’attends. »

« Ma mère a tellement changé. Je l’ai reconnue bien sûr, mais aurais-je su qu’il s’agissait d’elle si je l’avais croisée fortuitement dans une rue, si je n’avais fait que l’apercevoir dans un instant où je ne m’y serais pas attendu ? Pourtant une mère c’est la personne qu’on reconnaît en toutes circonstances, celle qui demeure, quoiqu’il advienne, absolument identifiable, celle qu’on discerne au milieu d’une foule, qu’on distingue même de loin, celle qu’on ne peut confondre avec nulle autre, comme si la mémoire d’elle ne pouvait jamais s’effacer, comme s’il s’agissait d’une part de soi, indissociable. Mais voilà, elle n’est plus la femme que j’ai laissée derrière moi, il ya sept années, cette femme-là a disparu, une autre a pris sa place. Ce n’est pas seulement à cause d’un vieillissement général, d’un affaiblissement prématuré, ce n’est pas à cause des rides qui désormais détruisent son visage, le lacèrent, ni à cause de cette lourdeur dans les hanches, cette lenteur dans la démarche – la métamorphoses est spectaculaire -, non, il s’est, en réalité, produit une diffraction qui a tout modifié. L’allure n’est plus la même, le corps s’est tassé, rabougri, il a égaré son élan, même le regard s’est modifié, comme s’il était vitrifié, le sourire non plus n’est pas resté, on jurerait que la bouche s’est déformée. Tout l’ensemble est méconnaissable. Il en va ainsi paraît-il après des attaques du cœur, ou des congestions cérébrales. Cela provoque des paralysies partielles, des engourdissements, des hémiplégies. Cependant, ma mère n’a eu à souffrir d’aucun de ces assauts. Si elle est estropiée, presque infirme, je suppose que c’est à moi qu’elle le doit. »

Interview ici de l’écho républicain

L’avis de biblioblog :

Philippe Besson parle de son livre : 

4ème de couve :

En 1916, à la mort d’Arthur, son jeune amant tué au combat, Vincent de l’Etoile, héros d’ En l’absence des hommes, s’est enfui. En Italie, d’abord, puis au Moyen Orient, en Egypte, au Soudan, en Abyssinie sur les traces de Rimbaud, en Syrie, au Liban ; errance de vagabond inconsolable, miséreux et rêveur ; puis c’est la traversée de l’Atlantique dans un bateau d’émigrants, l’Amérique, le New-York des années vingt. Après quelques années de dérive à traîner son deuil à travers le monde, Vincent retourne en France en 1923 ; c’est un peu comme s’il acceptait enfin la mort d’Arthur. Quand il retrouve sa ville natale, il ne reconnaît rien et peine à trouver sa place dans ce Paris des années folles. Son mentor, l’écrivain Marcel Proust, est mort lui aussi. Mais le hasard va le mettre en présence de Raymond Radiguet qui vient de publier Le diable au corps. C’est un très jeune homme, talentueux, brillant, charismatique qui séduit profondément Vincent. L’attrait est réciproque bien que Radiguet soit hétérosexuel. Avec cette énergie et cette joie de vivre qui est la sienne, l’écrivain en vogue, protégé de Cocteau, entraîne son nouvel ami dans les milieux intellectuels parisiens et les folles nuits de Montparnasse. Mais il existe une face sombre de Radiguet. Une fêlure chez ce garçon de vingt ans qui malgré sa gloire éclatante et brutale semble pressentir le sort tragique qui le guette et cette fièvre typhoïde qui va le tuer en décembre 1923. Déambulation hypnotique à travers le monde, qui convoque les fantômes de Kafka, Rimbaud, Nizan ou Dos Passos, voyage solitaire où le héros se perd et se dissout plus qu’il ne se reconstruit, où le déracinement demeure même une fois retrouvées ses racines, ce très beau livre à la fois grave et lumineux, est un chant d’amour déchirant à la gloire des êtres aimés à jamais disparus, un livre sur la douleur vécue comme exil intérieur.

Qui est-il vu par  Wikipédia ?

Mon avis :

Je ne sais que dire si ce n’est que je suis sous le charme de Philippe Besson. J’aime cette écriture délicate, fluide en douceur. J’aime sa manière de raconter. J’aime sa manière d’aimer les gens. J’aime sa manière de donner vie à Marcel Proust et Raymond Radiguet.

J’aurais pu recopier le bouquin, pour le partager avec vous, mais je ne suis pas certain que l’auteur et l’éditeur auraient apprécié.

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