L’embrouille

Nobuyo Araki
Nobuyo Araki

Ils s’apprêtaient à faire des bêtises, c’était cousu de fil blanc. Depuis quelques jours ils guettaient derrière la palissade. Ils épiaient même.
Le camp était en dehors de la ville, à la sortie. Au bout du chemin des baraquements hétéroclites : planches, taules, portes, ferrailles s’étaient assemblées pour s’isoler du froid et de la pluie. Des draps à peine blancs tentaient de sécher au soleil. Au sol, d’un tiroir abîmé une poupée aux yeux de nacre regardait la misère autour d’elle.
Il faisait frisquet malgré le soleil, l’automne s’installait peu à peu. La température basse du soir au matin affaiblissait les plus jeunes comme les plus vieux. Les uns et les autres se serraient sous les couvertures pour partager un peu de leur chaleur. Malgré cela des quintes de toux époumonaient les plus faibles. La neige qui ne manquera pas de sévir l’hiver venu apportera son lot de malheur.
Nomades sans le vouloir, ces apatrides cherchaient simplement à vivre.
Kev, Soph et Nick, trois ados sans foi ni loi s’entendaient comme larrons en foire tout au moins en apparence. Les deux mâles étaient rivaux mais l’un l’ignorait. Nick et Soph étaient amants alors que Kev rêvait de la jeune fille en secret.
Ils étaient moins souvent ensemble les deux garçons néanmoins Nick était le confident de Kev et connaissait les sentiments que ce dernier portait à Soph. S’ils furent proches l’un de l’autre depuis quelques années l’écart se creusait. Les filles jouaient les trouble-fêtes dans leur relation. Leurs goûts étaient les mêmes et depuis deux ou trois ans l’un coupait régulièrement l’herbe sous le pied de l’autre et vice versa.
Pour le moment les deux gars avaient sorti leur appareil photos et mitraillaient à tout-va les enfants aux regards perdus, les cheveux noirs collés sur la tête, les visages halés à la bouche barbouillée. Ils photographiaient la pauvreté sans pudeur et sans empathie. C’est la force du cliché qui les intéressait, ce que ces photos pouvaient raconter et toute la technique qu’ils donnaient à leurs compositions.
Lorsque Kev caressa la main de Soph, si celle-ci n’y prêta pas attention le geste n’échappa à Nick qui furieux se leva d’un bond et d’un violent coup de pied envoya valdinguer son copain.
La compétition et la jalousie qui se tramaient depuis toutes ces années éclatèrent au grand jour. Le pugilat qui s’ensuivit fut disproportionné presque un combat à mort. Soph eut beau hurler qu’ils cessent ces enfantillages mais trop de rancœurs avaient remplacé la connivence des deux garçons.
Attirés, les enfants regardaient la bataille, effarés, contrits. Les pieds, les poings volaient de l’un à l’autre, le sang giclait d’une arcade sourcilière, le bruit particulier d’un nez cassé, des phalanges meurtries par les dents de l’adversaire, des yeux couleur lie de vin, des années de tension éjectées en un combat sans merci. Une mise à mort que Soph ne supporta pas. Elle partit sans un regard, les larmes aux yeux, dépitée par leur comportement.
Deux adultes vinrent les séparer et les immobilisèrent.les protagonistes se fusillèrent en pensées. Les appareils photos n’avaient pas été ménagés mais les visages tuméfiés des garçons et la haine qui s’en échappait, n’intimida pas les petits aguerris à la pauvreté.
Quelques années plus tard, c’est autour de l’exposition ‘Mon journal d’été » de Nobuyo Araki qu’ils se croisèrent. Ébahis devant la même photo d’une femme aux mains liées.
Stupéfaits, embarrassés, surpris mais contents sans doute prêts à faire l’impasse sur une rivalité oubliée, ils se congratulèrent, s’étreignirent, se palpèrent comme si l’absence n’avaient eu comme seule but que cette nouvelle rencontre.

Nobuyo Araki
Nobuyo Araki

Texte écrit pour les plumes d’Asphodèle qui a demandé ma main pour convoyer en justes noces… dans 20 ans. 😦  ! trop long !

Inutile de dire que mon palpitant s’est emballé tellement j’étais ravi. Choupinette j’ai frisé la crise cardiaque mais quelle déception d’avoir à attendre.

L’atelier d’Asphodèle c’est ici

Pour l’heure les mots imposés pour l’exercice sont les suivants :   Regard, secret, main, larrons, tiroir, drap, couverture, partager, tramer, connivence, confident, bêtise, proche, rival, neige, empathie, ensemble, amants, nacrer, nomade, noir.

Avertissement :

Nobuyoshi Araki est un photographe japonais né en 1940. Il fit ses premières armes sur sa femme. Je n’ai pas mis de lien volontairement parce qu’il peut être dérangeant mais il est facile de le trouver sur le net.

Nobuyo Araki
Nobuyo Araki
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33 réflexions au sujet de « L’embrouille »

  1. Amis ou/et ennemis ? La frontière est mince parfois et pour les beaux yeux d’une belle les hommes en viennent au pire !!! Un texte bien ficelé et qui fonctionne ! 😉
    Pour nos noces : nous allons convoLer et pas convoYer hein !!! A moins que l’un de nous ne trépasse, alors nous aurons un convoi funèbre à la place !!! Si je demande 20 ans d’attente c’est que je ne suis pas folle, hé hé !!! Nous avons le temps de faire connaissance, warf !!! 😀 Remets-toi Choupinet, ménage ton coeur et tes artères, il faut tenir bon jusque là !!! 😀 Bises

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    1. Convoyer j’étais prêt à louer un fourgon blindé rien que pour toi !
      Non non y a pas que les pompes ma brave promise. 😀 y a les sous qu’on convoye 😛 😛
      Faire connaissance un bisou et puis clamecer mdr ;P

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  2. Joli texte, j’y retrouve un peu de l’actualité triste de notre monde actuel et bien sur de l’amour !
    Ils rigolent pas les 2 gars quand ils se battent pour leur belle mais c’est logique !
    Joli passage avec la poupée…
    Pour ton futur mariage avec Aspho, je veux bien être l’un des témoins 😀 mais quand même, réfléchis bien avant…si tu veux on en discute !! Warf !! 😀

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    1. Oui j’ai mêlé un peu tout comme à mon habitude… Amateur de Doll Pat ? 😀 😛 heureusement madame ne vient pas jusqu’ici. 😀
      Oui pour Aspho je ne manquerai pas de t’interroger tu la connais bien que moi et je suis sûr que quelque chose qui m’aurait échapper ne t’aura pas échapper. 😀 😛 Joke !

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  3. J’aime beaucoup ta version trash de Jules et Jim.
    On y retrouve tes thèmes et ton univers, ce qui est déjà la marque de l’écrivain.
    Quant à la photo, elle évoque l’art du bondage de manière délicate et sans outrance.
    Bises futur marié ! Tu enterres quand ta vie de garcon ?

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    1. Jules et Jim je dois dire que je n’y avais pas pensé mais peut-être. ESt-ce de mon univer impitoyable dont tu parles ? 😀
      Araki fait beaucoup dans l’érotique mais j’aime bien , c’est souvent cru et naturel.
      Quand à enterré ma vie de garçon j’ai encore presque 2 décennies pour le faire, entre temps j’ai bien l’intention d’en profiter. 😀 😆

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      1. J’aurais surtout eu envie d’en savoir plus sur tes personnages… qui ils sont, pourquoi ce reportage photo, pourquoi ensemble, et pourquoi cette hargne soudaine ? La réaction de Soph me paraît légère face à l’extrême violence de la bagarre que tu décris (fort bien, d’ailleurs, elle fait froid dans le dos !), ça remonte à loin mais c’est survolé… fouille davantage : ton histoire le mérite !

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  4. Une bagarre pour les beaux yeux de Soph où ils l’auront perdu tous les deux …
    Les histoires d’amour finiraient elles mal. ?
    Pour ton mariage avec Miss Aspho , il ne faudrait pas tarder à envoyer les invitations 🙂
    J’veux bien être témoin aussi 🙂

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    1. Dans ma tête elle était perdue pour eux deux mais je n’ai sans doute pas été assez explicite ! 😉
      Pour toutes les questions administratives je te renvoie sur Aspho elle gère ça parfaitement.
      Voilà avec MTG et toi nous avons déjà 2 témoins, c’est formidable ! 😀
      Nous aimons les candidatures spontanées. 😛

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  5. Je ne ressens aucune empathie pour ces trois personnages. Qu’ils se débrouillent, eux qui font leur beurre du malheur des autres, et qui sont incapables de régler leurs conflits sans violence.

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  6. Avoue que tu n’as pas osé mettre le lien de Nobuyo Araki de peur qu’il te trouve pour te faire une tête au carré hihi!!! Il faut toujours se méfier d’un ara qui rit, 🙂
    Bonne journée Fred milimili milli milimili, tu me rappelles Coluche 🙂 🙂 🙂
    Bisous.
    Domi

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  7. Bizarre cet homme qui fait ses armes sur sa femme !
    Je ne sais à qui va le commentaire… Je me croyais chez Choupinet mais me voilà chez Fred… Un homonyme ! voilà pourquoi j’ai choisi Lilou !!!!
    avec le sourire

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    1. Merci les filles.. Je suis un peu dans le gaz en ce moment et j’ai un retard considérable dans les lectures.
      On en dit pas les grandes guerres naissent d’un petit rien ? Sinon je viens de l’inventer.

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  8. Ce que deux hommes arrivent à faire pour conquérir l’amour d’une seule femme 🙂 J’étais heureuse de lire la finale, avec les retrouvailles et la réconciliation. Ouf!

    J’ai vu d’autres images sur le net de ce photographe, WOW ça déménage! Il faut de l’audace quand même de la part de cette femme… Merci de la découverte. Et bravo pour cet excellent texte à nouveau 😉

    Au fait, Sophie, elle en a rencontré un autre finalement?
    Bisous J-C

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    1. Un sacré photographe que ce monsieur Araki. Tu connais mes prédispositions pour la littérature nipponne mas j’aime aussi les photographes et les musiciens. On ne vit pas sur la même planète que ces gens du pays du soleil levant.
      Quant aux hommes ne font-ils pas n’importe quoi pour n’importe qui ?
      quant à Soph je présume qu’elle a rencontré moins couillon ailleurs.
      La poupée c’est une flash qui m’est venu Chucky un film d’épouvante des années 1980.
      Merci de ton passage Nad et de tes commentaires sympathiques.
      Bises.

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