Le scalp du temps

P1010196Étrange comme je vieillissais mal. J’étais certain que cette façon de m’immortaliser me rendrait éternel.
Maintenant j’étais scalpé.
Une partie de mon cerveau à l’air.
C’était surnaturel.
Je pensais que mes idées allaient déguerpir, que ma cervelle serait bouffée par les oiseaux. Je n’avais jamais imaginé souffrir.
Je ne souffris jamais.
Je fus souvent aux aguets, essayant tant bien que mal de regarder mon crâne se décomposer, sans inquiétude, parce que l’usure quelle qu’elle fut venait à bout de tout.
C’était amusant au début. Que des sensations particulières. Je ne voyais rien.
Seules des impressions extraordinaires comme des pierres qui se décrochaient. Des humeurs qui glissaient, insidieusement. Puis je sentais l’air s’insinuer dans les failles.
J’essayai bien souvent de soulever une paupière, en vain. Impossible. Ça m’énervait. Pourtant j’en rigolais. Mes yeux ne voyaient que le vide.
Il y avait des siècles que je me posais la même question : De quel endroit mon ossature s’était-elle détachée en premier ?
Aucune réponse.
Je ne le saurai jamais, peut-être que ma mémoire en prenait à son aise. Mes idées décampaient au fil de ma déchéance.
Sans bras j’étais incapable de toucher le dessus de ma tête, de constater les ravages du temps. Mon pariétal s’écroula-t-il avant le frontal ou l’occipital ou l’inverse ?
Quelle partie de moi fut la la première à m’abandonner ?
Ça me turlupinait.
Des oiseaux avaient élus domicile dans la vasque de mon cerveau, mais pas que… Souris, vers et autres avaient investis le creux de ma tête. J’avais le droit à des attaques, des mises à mort, un tumulte qui résonnait d’un bout à l’autre de mes tempes.
Je subissais. J’en étais malade.
Étais-je pourri de l’intérieur, rempli de moisissure ?
La pluie à la première fêlure de mes os me fit du bien puis petit à petit son acidité me blessa. Je levai les bras que je n’avais plus pour me gratter. Sans succès.
Je tiendrai encore longtemps, les yeux obscurs fixés sur le néant.
J’étais anophtalme.
Même la lave du Vésuve ne me détruisit jamais.
Pourtant.
Je regrettais souvent d’avoir été « ensoclé » sans elle. Sans mains, sans sexe.
Je la caressais de bas en haut ou l’inverse sans le moindre doigt pour savourer son grain de peau.
Je la regardais devant, derrière de toute ma cécité, émerveillé, amoureux. Jamais lassé.
Je l’embrassais sur toutes les pores de sa peau, savourant ses effluves. Les centaines d’années n’avaient pas entaché ma fougue et encore moins mon imagination.
Elle me transcendait me maintenant en vie aujourd’hui encore.
Elle me manqua au début, comme je la déifiais au fil des siècles elle faisait toujours partie de moi. Et la décrépitude de mon crâne n’altérait en rien mon indicible amour.
Je rêvais d’elle, excité à en faire exploser la pierre.
Les époques défilantes n’avaient rien arrangé. Je m’accrochais à elle comme on s’accrochait à un souffle de vie. Je ne respirais que grâce à ce qu’elle m’insufflait.
Vingt siècles qu’elle m’émerveillait, me surprenait ou m’attendrissait.
J’espérais encore et toujours. Elle, la gisante. Mon ange. Ma pierre.
Pourtant je savais qu’un jour mon corps sortirait de ce socle et qu’enfin mon crâne se refermerait. J’étais persuadé que ce jour-là elle serait face à moi et que du bout des doigts elle me rendrait la vue.
Ma déesse. Mon feu.
Nous renaîtrons ensemble il ne suffît que d’un peu de patience.
Ce jour-là je la prendrai par la main pour la mener en haut de ce vieux volcan ravageur pour l’aimer, renaître et lui prouver que les années ne m’ont en rien altéré mes sentiments.
Mon amour pour elle est comme le Vésuve, aussi endormi que violent.

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Les marches du métro

©Marion Plus
©Marion Plus

Comment oublier ! Ce jour-là j’eus envie qu’ils sortent, envie qu’ils regardent la couleur du ciel, envie qu’ils profitent de cette belle journée de printemps.
Maman avait travaillé comme concierge toute sa vie et papa à fixer des pare-chocs dans une usine automobile.
La loge que nous habitions était insalubre, nous devions tirer l’eau à la pompe chaque jour, les commodités étaient au fond de la cour. L’espèce d’appartement ne comportait que deux fenêtres l’une sur la rue l’autre sur la cour.
Mes parents avaient économisé trois francs six sous toute leur vie pour acheter ce petit studio deux rues plus loin, toujours en rez de chaussée. S’ils avaient la chance d’avoir l’eau au robinet et des toilettes personnelles, Dieu Râ n’avait pas ses entrées.
L’appartement était humide, froid en hiver et irrespirable lors des canicules, le béton chaud refoulait autant ses humeurs que ses cancers.
Je sortais avec eux en fin de semaine. Les convaincre de le faire était un combat qui se négociait dès le lundi j’en avais l’habitude. Au fil de jours je sentais la résistance de maman faiblir. Ses arguments étaient chaque fois les mêmes.
Je les aimais, je les chérissais. Imaginer ma vie sans eux était inconcevable. Je tenais, c’était mon cheval de bataille, à leur rendre l’amour qu’ils m’insufflèrent, au centuple.
Chaque fin de semaine en voiture je les conduisais à Notre Dame, à la Tour Eiffel, au jardin des Plantes, à la Bibliothèque Nationale, au Trocadéro partout où il y avait de la vie.Je savais qu’ils appréciaient,
Cette semaine là, je n’avais pas ma voiture. Un bel accrochage l’immobilisait chez le carrossier. Puisque j’avais réussi tout au long de la semaine à convaincre maman et papa de sortir, je ne devais pas lâcher du lest et penser à une autre solution.
J’avais bien compris que les laisser seuls un week-end serait ouvrir une porte vers l’inconnu. Je redoublais de vigilance. Je voulais les emmener à chaque exposition intéressante, avoir le même égard qu’ils avaient eu pour moi. Je leur étais redevable de toute la culture qu’ils me dispensèrent et je tenais à entretenir leur curiosité.
Mes parents avaient fui le régime de Salazar et s’étaient débrouillés pour survivre à Paris, certes ils n’avaient pas eu les les meilleures conditions mais ils avaient appris à vivre avec, sans se plaindre.
C’était la fin du printemps et presque la fin du mois. J’avais argumenté pour prendre le métro. Vivre l’instant comme une épopée. Nous mêler à la foule pour aller au Musée Guimet nous régaler de l’exposition « Du Nô à Mata Hari, 2000 ans de théâtre en Asie. » Vivre et comprendre cette culture si différente de la nôtre les excitait.
À la sortie de la station Iéna, je compris que j’avais présumé de leur force.. Maman peinait. Les marches devenaient de plus en plus hautes. Ses chaussures devenaient de plus en plus lourdes à soulever. La respiration de papa n’était plus que sifflements.
J’étais derrière veillant à leur sécurité. Le croyant, juste avant que mon père bascule en arrière. Le soleil était au zénith, le ciel d’un bleu sans nuage. Lorsque maman s’écria « Marcelo » je restai sans réaction, figé, regardant le corps de mon père tomber en arrière. Ma mère tenta de le retenir mais le quintal de mon père l’entraîna dans sa chute.
Je survis à cet accident sans le vouloir. Depuis je suis enfermé à l’asile, pardon à l’hôpital Esquirol, le cadre est agréable, les jardins magnifiques. De temps en temps, malgré les sédatifs qu’on m’inflige, la vue d’un escalier me perturbe. La camisole de force est la seule réponse à mon agitation.
Aujourd’hui j’ai vu écrit « Fête des pères » sur les murs. J’ai perdu le nord. Je n’arrive pas à oublier que je les ai tué.

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Miss blue

©Kot
©Kot

Je rigole comme une folle à les voir tourner autour de mes chaussures. C’est pas la première fois que je fais ce genre de gag débile, de laisser mes escarpins sur le trottoir et m’installer à la terrasse d’un café.
J’observe, je souris intérieurement. J’ai mon appareil photo à la main. Je les immortalise ces hommes, ils me font tellement rire. Vous ne verrez pas leur visage mais c’est mieux ainsi.
Quelques fois l’un d’entre eux ose se baisser et prendre ma chaussure en mains. Il est délicat, la caresse comme un bijou, en renifle avec délicatesse l’intérieur. J’aime ça, je m’en amuse. Un fétichiste est élégant, respectueux envers l’objet qu’il vénère.
Je peux vous assurer que lorsqu’il lèche d’une langue sensuelle, l’intérieur de ma chaussure, je me trémousse sur mon siège. Je ne tiens plus en place et à la terrasse d’un café c’est particulièrement excitant.
Pour l’heure j’observe. J’ai toute conscience de leur état. Eux-mêmes se jaugent. Les plus timides resteront debout, incapables de bouger. D’autres un peu plus hardis glisseront une main dans leur pantalon. Seul l’un d’entre eux aura l’initiative de montrer qu’il adore mes effluves. Lui je ne le lâcherai pas, il sera à moi,ma proie, m’appartiendra.
J’en ferai mon esclave.
Je m’appelle Miss Blue, je suis ce qu’on appelle communément une maîtresse. Je donne à certains types d’hommes le plaisir qu’ils réclament. Et si l’un veut me lécher les pieds je ne vois pas pourquoi je l’interdirai. Une langue enroulée autour d’un orteil est un délice que seule, celle qui l’a exploré est capable de goûter.
Je profite de la vie. Les plaisirs indicibles sont ma tasse de thé, si j’ose dire. Je les étudie m’en amuse, les partage et j’irai même jusqu’à dire que j’en jouis.
J’ai un gros avantage sur vous, je peux utiliser toutes les facettes d’un homme et en tirer beaucoup de plaisirs sans pour autant qu’il déballe son anatomie et me laboure comme un vieille parcelle en friche.
Mes fouets, mes badines, mes tenues dénudées, mes punitions, leurs cris, ne sont que parures de nos plaisirs partagés. Il sait que je vais le molester, il est là pour ça. Je sais que je vais laisser quelques marques sur lui, il les espère. Ensuite je passerai de l’onguent là où ma fureur aura sévi. Il m’en sera reconnaissant. Il reviendra.
Je sais qu’on me juge mais c’est sans importance, j’assume mes actes, je donne ce que l’on attend de moi, mes promesses ne sont que des futurs immédiat.
Mais en ce moment ils discourent, il y a même deux femmes autour que je sens prêtes à voler mes escarpins. Je ne vais pas les laisser faire, j’ai toujours dans mon sac de quoi me faire respecter et avec l’habitude je suis très autoritaire.
La petite dame aux ballerines blanches, j’ai une forte envie d’en faire mon ordinaire, je sais que si je m’y prends bien ce n’est pas impossible. J’aimerai bien lui faire essayer mes chaussures bleues.
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Sous le pont des arts

©Leiloona
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Mon téléphone vibre au fond de ma poche, je l’attrape rapidement. Le nom du correspondant affiché est celui de Jess, je suis interloqué mais je décroche :
– Allo ? Dis-je d’une voix interrogative.
– C’est moi, répondit-elle comme si on s’était parlé hier. T’as écouté les infos ?
– Non.
– Ils vont virer tous les cadenas sur le pont des Arts.
– Oui et alors ?
– Mais ils vont enlever aussi le nôtre, s’emballe-t-elle.
– Oui et alors ?
Notre histoire est terminée depuis six mois environ. Un an auparavant on avait accroché ce cadenas après l’avoir choisi ensemble et fait graver dessus : « J & M pour la vie. » Elle y croyait bien sûr. Je trouvais l’idée un peu sotte il faut dire que romantisme et moi sommes à des années lumières.
– Mais c’est une partie de ma vie qui va s’en aller. Tu n’as pas gardé la clé je veux le récupérer.
– Mais non on a jeté les deux clés dans la Seine rappelle-toi.
– Ça me fait de la peine confie-t-elle de sa voix grave, pas toi ?
– Ben… C’est une histoire finie depuis longtemps maintenant.
– Mais merde, hurle-t-elle dans le téléphone on s’aimait et c’est tout ce que ça te fait.
Jess c’est ça, une fille qui ne sait pas se contrôler et qui finit invariablement par hurler. Je ne supportais pas son caractère, c’est pour ça que j’ai mis fin à notre histoire.
–Tu recommences à crier, je raccroche, bye, Je coupe la communication. Même quand on faisait l’amour elle trouvait toujours le moyen de brailler, de casser la magie de l’instant ; Et comme ça c’est reproduit plusieurs fois j’ai fini par ne plus avoir envie d’elle. Elle était belle mais la contempler nue me laissait totalement indifférent, son attitude castratrice avait coupé mes moyens.
Le vibreur se mit à sonner à nouveau, je fais glisser l’icône vert pour répondre, c’est encore elle constate-je en soupirant. Elle demande aussitôt :
– Pourquoi t’as raccroché ?
– Je ne suis pas décidé à supporter tes sautes d’humeur.
– T’es seul ? Interroge-t-elle.
– Oui ou non, je suis dans la rue t’entends pas le bruit derrière-moi ?
– Arrête de faire l’imbécile c’est pas ça que je veux savoir. Je veux savoir si tu es avec quelqu’un .
– Pourquoi devrai-je te répondre, nous ne filons plus le parfait amour que je sache.
– Si t’as le temps, je voudrai qu’on aille sur le Pont ensemble. Je voudrai récupérer le cadenas.
– ….
– Tu veux pas ?
– Pourquoi t’y vas pas toute seule ?
– C’est symbolique.
– Ta symbolique je m’en fous.
– On l’a mis ensemble, je voudrai qu’on l’enlève ensemble.
J’ai accédé à ses désirs pour avoir la paix. Il est facile de retrouver l’échoppe où nous l’avions acheté. Sous le charme de Jess, le commerçant nous prête deux clefs pour ouvrir le cadenas au cas ou. Nous savions que le cadenas était sur une grille de la deuxième arche côté quai de Conti et en bas de la première grille.
Il fait beau, il y a toujours autant de badauds. L’endroit est romantique à souhait. De tous les coins du globe les amoureux viennent ici sceller leur amour, de Pékin à Moscou, de Tokyo à Dallas, de Montréal à Rimini, tout le monde vient accrocher son cadenas.
Je la regarde chercher, elle est superbement belle, magnifique. Elle s’est agenouillée sur le trottoir, sa robe bleu remonte, je fais écran, elle est nue sous son vêtement. Elle sait qu’elle me montre tout, elle ne bouge pas. Elle est plus nue que nue et j’aperçois même son intimité parée de bijoux. Je ne sais pas très bien ce qui attire la lumière, mes yeux, son sexe offert ou l’excitation … Je suis étonné, je sens remonter toutes les choses que j’éprouvais pour elle.
– Aide-moi ordonne-t-elle. Voici la clef, je tiens le cadenas, penche-toi par dessus le parapet pour l’ouvrir. J’obéis, j’exécute. La tête en bas de l’autre côté de la balustrade je souris à la Seine, j’ai toujours l’image de son sexe en tête. Je suis en équilibre, le fleuve me tutoie. C’est à peine si je sens qu’elle me pousse avec discrétion, Je perds l’équilibre, pantin désarticulé, le visage marqué par la peur, je pénètre dans l’eau avec violence, des gerbes d’eau m’éclabousse. La première fois que je remonte à la surface je vois son regard et la mimique de ses lèvres. Puis je redescends comme si on me tirait pas les pieds. Des bulles partout. Quand je remonte pour le deuxième fois, même regard et même mimique et une ébauche de coucou du bout des doigts. Puis on me tire de nouveau vers le bas avec violence, moins de bulles, je n’ai plus d’air dans les poumons, l’eau le remplace petit à petit. J’ai toujours dans les yeux l’image de ses bijoux qui scintillent. Je n’ai ni panique ni souffrance, juste les pieds dans la vase retenus par des milliers de cadenas et je souris à l’idée d’être là sous le pont des amoureux.

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Le dernier numéro

marion-pluss-clownJe ne comprends pas ce que je fais là, je hais le cirque et encore plus les clowns. Quand les enfant rigolent j’ai les larmes au fond des yeux. Jamais je n’arrive à sourire pourtant je suis là assis dans les gradins à regarder ce clown user de toutes ses ficelles pour nous faire rire.
Je vais au cirque quand je vais mal. Je vais au cirque lorsque ça me manque trop. Je vais au cirque parce que j’y suis né. J’ai abandonné ce milieu lorsque j’ai eu mes dix-huit ans.
Mon père était clown. Chaque soir après la représentation la fête était finie. L’alcool qu’il ingurgitait le rendait triste et parfois méchant. Aucun de ses spectacles ne l’enchantait. Je dois avouer qu’il ne m’a jamais fait rire. Aussi loin que je m’en souvienne, la morve au nez, caché derrière les rideaux, je guettais les rires des spectateurs. Qu’il y en ait ou pas j’étais triste.
Mon père était mal dans sa peau, pour lui trop de rires n’était que moqueries et pas assez une preuve de son incompétence.
Il était trapéziste avant. Le filet mal tendu ce soir-là a amorti la chute sans le retenir. Il s’est écrasé au sol durant le Festival du cirque. Après quelques mois en clinique les médecins lui ont interdit le trapèze, maman m’a dit qu’il avait essayé bien des fois mais son dos ne supportait plus son poids.
Il s’est reconverti, avec beaucoup d’aigreur. Il a d’abord entraîné les jeunes trapézistes mais contraint de rester sur la piste, c’est rapidement devenu insupportable.
La déprime l’a saisi et l’alcool aussi. Je l’ai vu bien souvent saoul, bien souvent désagréable et bien souvent pleurant après chaque bouteille finie. La vie en caravane n’est que promiscuité. Il tentait de nous faire rire maman et moi.
Je l’ai vu ensuite faire ses grimaces chaque jour, raconter des histoires drôles pas drôles, enfiler son nez rouge et se maquiller. C’était pathétique. J’avais honte d’être le fils d’Achille. Il voulait faire de moi un trapéziste, il voulait s’annexer mon corps, il voulait que je réussisse là où il avait échoué. Il fallait qu’il montre à cette grande famille du cirque qu’il existait à travers moi.
Malheureusement, j’étais petit, chétif, il me plaisait plus de lire que faire des tractions à la barre fixe. Je préférai de loin muscler mon cerveau que mon corps.
C’est à ma première gifle que je décidais de quitter le cirque, à quatorze ans à peine. La seule fois ou j’ai espéré avoir des muscles pour lui rendre sa raclée. Mais je l’ai juste regardé droit dans les yeux puis je l’ai insulté. Et bien sûr il s’est acharné. Maman m’a dit d’oublier, de pardonner, je n’ai jamais pu.
Plus jamais je ne lui adressais la parole, pas même un bonjour ou un au revoir et il a fait comme moi, nous nous sommes ignorés.
Aujourd’hui je viens le regarder encore, je paie ma place sans qu’il le sache. Il me serre les tripes, j’ai honte mais je ne peux pas faire autrement. Chaque fois je l’ajuste avec mes doigts, mon pistolet imaginaire et il tombe dans mes rêves, sauf aujourd’hui. Il s’est écroulé tout seul. J’ai soufflé sur mes doigts, rangé mon pistolet et je l’ai regardé mourir sans un regret, sans un adieu.

Sur une photo de Marion Pluss , une texte écrit pour l’atelier d’écriture du blog Bricabook

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Une amitié éphémère

©Julien Ribot
©Julien Ribot

C’était il y a longtemps, un matin d’hiver au bord du fleuve. L’homme semblait pressé, il avançait sans s’apercevoir que le paysage était magnifique. Il semblait plonger dans ses pensées., des galères peut-être.
Moi j’étais là au petit matin, tentant de saisir la lumière avec mon appareil photo. Je souhaitais un paysage pas trop contrasté mais la lumière et moi n’arrivions pas à nous accorder ce jour là.
J’aimais être seul à capturer les instants privilégiés que la nature m’offrait. En dehors de moi et de l’inconnu, il n’y avait personne à cette heure.
L’homme m’intriguait. Il avait à la fois un pas rapide et chancelant. Lorsqu’il passa près de moi, il ne me salua pas ni de la voix ni d’un signe d’un tête comme c’était la coutume parmi les rares promeneurs matinaux.
Je n’avais pas très chaud à rester sur place. Je laissais mon appareil pendre par la sangle et soufflais dans mes mains pour tenter de les réchauffer. J’avais essayé quelques fois de porter des mitaines mais comme bien souvent j’avais froid aux dernières phalanges ça ne me servaient à rien sauf à ce que l’appareil me glisse des mains.
Lorsqu’il s’est approché un peu trop près de l’eau, je me suis arrêté instantanément de respirer comme un chien de chasse stoppe guettant sa proie. Je n’ai pas bougé d’un poil mais il a repris sa marche et j’ai retrouvé ma respiration.
Je me demandais si je devais le suivre mais de quel droit allais-je le faire ! C’était rare que je me sente des velléités d’ange-gardien. J’avais comme une prémonition. J’attrapais mon sac accroché sur une branche d’arbre puis mon trépied et j’accélérais le pas pour éviter d’être distancé. Je pouvais toujours prétendre que je cherchais un coin plus approprié avant que la brume ne se dissipe.
Je le voyais hoqueter, son dos se soulevait à intervalles régulier. Il semblait avoir du chagrin et ma première intuition semblait se révéler exacte. J’étais pas très bon dans le rôle du saint-bernard et puis s’il fallait partager ma flasque de whisky à l’aube ça m’ennuyait.
Quand le type se fut assis sur un tronc d’arbre au bord de l’eau, j’étais trop près de lui pour prendre une décision. Je m’assis aussi sur le tronc près de lui. Il se tourna légèrement pour me dévisager sans mot dire.
– Ça n’a pas l’air d’aller fort, lui dis-je. Je ne voudrai pas me mêler de ce qui ne me regarde pas mais…
– Non m’interrompit-il laconiquement.
J’attrapai une Winston au fond de ma poche et l’allumai pour me donner une contenance.
– Je peux en avoir une, il demanda.
Je lui tendis paquet de cigarettes et briquet et me mis à tousser comme un perdu. Le médecin m’ordonnait en vain de cesser de fumer. J’avais déjà assez de tracas ces derniers temps avec ma Jeanne et sa santé qui déclinait pour penser à prendre une telle résolution.
– J’ai un cancer du testicule, m’avoua-t-il tout à trac. Je l’ai appris hier soir. D’après l’oncologue ça se soigne bien et il n’y a pas de séquelle.
– Ah ! Répondis-je bêtement. Je ne savais même pas que ça existait.
– C’est assez rare parait-il. Je n’ai pas dormi de la nuit et c’est pour ça que je suis sorti si tôt ce matin. Je ne l’ai pas dit à ma femme encore. Il expulsa la fumée de cigarette dans la froidure du matin. Je la suivis du regard sans dire un mot, le blanc bleu de la Winston disparue dans la brume du matin.
J’essayais de le réconforter, invoquant les paroles du spécialiste. Je partageais avec lui le Jack Daniel’s dont j’avais rempli ma gourde de poche. Je fis même quelques clichés de lui assis sur le tronc au petit matin. Sur l’un d’eux il esquissa un sourire qui ressemblait plus à une grimace qu’à autre chose. Nous sympathisâmes.
Puis nous nous revîmes souvent au même endroit jusqu’à ce qu’il rentre à l’hôpital. J’avais réussi à dédramatiser la situation, à lui faire admettre que ce n’était qu’une formalité. Je l’avais rassuré en quelques sortes. J’avais collecté un tas d’information sur internet. C’était un homme gentil, droit.
J’appris par hasard qu’il était décédé d’un collapsus cardiovasculaire sur la table d’opération. Son cœur défaillit.
Pendant bien des jours je me sentis responsable de sa mort moi qui l’avais incité, soutenu pour son opération. Je ne sortais plus de chez moi, fumais comme un pompier et buvais plus que de raison. Dès que quelqu’un prononçait le mot « psy » je ne décolérais plus. Je mis plus d’une année à quitter cet état dépressif dans lequel j’avais sombré et je perdis même l’habitude de faire des photos.

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Texte écrit pour l’atelier d’écriture Bricabook