Minh et le mensonge

C‘était un ange sur les photos du réseau social, il contemplait les clichés les yeux écarquillés, tellement elle était jolie. Ils discutèrent des heures et des jours à bâtons rompus . Il rentrait presque en courant de ses activités pour ne pas rater le rendez-vous.
Elle s’appelait Uyen, avait 20 ans tout juste, elle était orpheline et vivait avec ses sœurs, s’occupant de ses nièces et travaillait en même temps. Ses parents décédèrent quand elle avait 8 ans, à cet âge elle quitta la Capitale du Nord pour vivre dans la Capitale Économique du Sud. Ils parlaient de tout ensemble. Elle lui confia
n’avoir jamais eu de petit ami, elle lui envoya quelques photos.
Comme lui elle était passionnée par la photographie mais de l’autre côté de l’objectif. Il l’incita à continuer dans ce sens mais elle prétextait sa timidité.
Lui
amoureux par l’Asie, traînait sur Paris dans le 13ème arrondissement, l’appareil photo à la main, pour traquer les belles dames exilées. Il photographiait des échoppes caractéristiques qu’il lui envoyait ou encore les magasins de tenue traditionnelle, ce bel ao daï dans lequel les vietnamiennes sont à la fois resplendissantes et très sensuelles. Elle lui expliqua que la couleur correspondait à chaque étape de la vie, de couleur blanche pour les étudiantes ou rouge pour les fiancées mais pour le reste il avait oublié sauf les ors qui témoignaient de la condition .
Le réseau social qu’ils utilisaient ferma, prévenus assez tôt ils échangèrent leur mail et continuèrent à discuter.
Il lui avoua qu’elle l’intéressait, qu’il était amoureux, elle répondait à son amour ; lui demanda de venir, de respecter les traditions et de demander sa main à ses sœurs.
Si son cœur battit comme un tambour, il lut tout ce qu’il put sur internet
sur les mariages concernant ce type de type d’association mixte et leur pérennité, conscient que ce n’était qu’une faible représentation de la réalité et conscient aussi que les gens racontent plus facilement leur échec, sous couvert d’anonymat, que la réalité., il prit peur.
Cependant il s’interrogeait et peu enclin à l’aventure, s’exiler pour un mariage qui ne durerait peut-être pas, tout quitter
l’inquiétait. Ce qui le confortait pourtant c’était son désir de venir en France, il se rappelait qu’elle avait une branche française dans ses aïeuls depuis la colonisation.
Lex conversations par mail n’étaient pas la panacée, ils se trouvèrent un autre réseau social commun et continuèrent de se raconter par message
s interactifs, ce qui était bien plus attrayant.
Il était amoureux, bien sûr, mais n’en parlait jamais, ses craintes l’habitaient et lui mettai
ent des fers aux chevilles. Au fil du temps ils ne parlaient jamais de leur lien.
Puis les rencontres
s’espacèrent, de temps en temps elle lui envoyait des photos prises avec des photographes, il s’en contentait. Il aurait voulu être aux manivelles et prendre lui-même des photos d’elle, elle ne manqua pas de l’encourager à venir.
Puis les messages
se firent moins ponctuels.
Elle n’avait plus de temps pour lui, cumulant deux emplois successifs pour survivre. Il la croyait.
Pou lui, elle était une vestale. Une jeune fille douce, timide et vierge.
Par pur hasard, il croisa un de ses photographes, un français expatrié, qui la connaissait, mieux qui était très poche, trop proche. S
il lu raconta son idylle quelques années auparavant avec Uyen, l’autre n’en dit rien.
Puis finalement lui confessa qu’elle était une femme extraordinaire, qu’il avait été son amant
quelques années durant.
Ce tsunami le surprit. Il perdit son souffle, incapable de faire surface.
Sa vestale était une Messaline, qu’elle déception ! Il se mit à pleurer sans pouvoir retenir ses larmes, celle qu’il aimait secrètement depuis toutes ses années appartenaient à un autre.
Ses nuits devinrent banches ou plutôt noires. S
il s’apitoya sur son sort, il ne comprenait plus.
Pendant toutes ces années ou il croyait être proche d’elle, Uyen le trompait de toutes les façons.
Son cœur était brisé.
L’amant était un français, marié, photographe, qui lui expliqua qu’elle aimai
t poser nue et se sentait à l’aise devant l’objectif ou même réclamait ce genre de poses.
C’était insoutenable !

S’il eut du courage, il se ferait sepuku.
Il « deleta » de ses contacts Uyen et son ami.
À elle il expédia un mail dans lequel à demi-mots il expliqua qu’il savait tout de sa conduite, de sa tromperie, elle s’excusa sans plus.
À lui il tenta d’expliquer qu’il ne pouvait pas le garder dans ses amis, qu’il était
trop blessé.
Aujourd’hui encore il rêve d’elle, éveillé, le corps dans les bras d’un autre et immortalisé en photos.
Il doute de s
‘en relever un jour.
Pourtant il l’aime encore.

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Vengeance 2

Le thème des impromptus littéraires :
La semaine passée vous avez rendu la monnaie de sa pièce à celui, celle ou ceux qui vous avaient blessé(e).
Et si cette semaine on reprenait les mêmes pour recommencer?
Recommencer en pire ou en mieux, monter d’un cran dans la vengeance ou adopter une toute autre attitude, remettre les compteurs à zéro.
urlMia passa quelques temps à l’hôpital après son l’agression de Fred. Elle eut le temps de réfléchir. Elle fut prise en charge par un urgentiste compétent qui fit des prouesses. Une légère chirurgie esthétique et son corps résorba les marques des coups de cutter.
Lorsque la police lui apprit que Matt était mort carbonisé dans l’incendie de la vieille bâtisse, mille et une questions l’effleurèrent. Son imagination travaillait à la vitesse de la lumière, écouter en même temps Groovy un LP de Chet Baker la stimulait mais elle ne comprenait pas pour autant les motivations de cet incident.
Fred était à l’hôpital psychiatrique. L’enquête conclut à l’homicide volontaire mais le jeune homme retrouvé dans le cercueil de son ami Vince perdit la raison. Les experts plaidèrent l’irresponsabilité, il fut enfermé dans un asile psychiatrique, gavé de neuroleptique au cas où l’envie lui prendrait de récidiver.
Mia criait vengeance, Fred l’avait mutilée et tué Matt. Elle retrouva sa trace par hasard. Le médecin chef refusa de lui accorder un permis de visite dans un premier temps puis finit par lui délivrer une autorisation.
La première fois qu’elle le vit dans cette espèce de tenue informe particulière aux aliénés elle eut presque pitié de lui. Sa tête dodelinait comme un métronome marquant le tempo, il murmurait quelque chose qu’elle ne comprenait pas. C’est en s’approchant qu’elle reconnut les mots qu’il répétait inlassablement « I’m so lucky to be loving you. » tout droit sorti d’un morceau de Chet.
L’émotion la saisit , une larme coula même mettant son rimmel à rude épreuve. Il connaissait sa passion pour le trompettiste et malgré son état essayait de communiquer.
Pourquoi ?
Fred l’avait agressée. Il avait sans aucun doute trucidé Matt. Bien sûr qu’elle lui en voulait, qu’elle le détestait mais le voir dans cet état la peinait. La dualité de ses sentiments la troublait.
Au fur et à mesure de ses visites, elle sentit l’agitation du garçon. Si elle n’en eut pas conscience auparavant, elle comprit enfin qu’il était amoureux d’elle. Cependant cette découverte n’excusait rien.
Seuls au fond du parc, elle se livra à lui derrière le grand chêne, justicière sans doute moins équitable que Saint-Louis. C’est là qu’elle comprit que son propre corps le réclamait depuis longtemps.
Elle aimait à voir ses yeux se révulser. En proie aux tranquillisants, il la désirait néanmoins pour preuve son enthousiasme à provoquer ses attentions.
Le médecin chef de l’hôpital s’étonnait des progrès de son patient sans les expliquer. Et ce n’était ni Mia qui allait épiloguer ni Fred incapable de mettre des mots sur ses sensations.
Dans un premier temps les conclusions du médecin semblaient de bon augure. La santé de Fred s’améliorait, il lui semblait évident que Mia en était l’auteure. Puis s’ensuivirent fièvres, céphalées, douleurs musculaires ou rougeurs que personne ne détecta. Même Fred sous médicaments ne réagit pas à ces changements.
Mia continuait ses visites, entretenait ses relations intimes avec lui, parfois avec des larmes plein les yeux. Elle se donnait avec dévotion, il la possédait avec amour.
Les symptômes d’une maladie quelconque disparurent. Fred était enthousiaste aux visites de celle qu’il vénérait depuis toujours.
C’est lors de son hospitalisation qu’elle sût qu’elle était séropositive. Elle reconnût les premiers symptômes sur Fred, fière de sa vengeance elle pouvait enfin disparaître, sans regret, sans émotion. La nature ferait son œuvre.
Lorsqu’elle quitta l’hôpital ce jour-là les écouteurs du smartphone sur les oreilles, la mélancolie de Kind of blue de Miles Davis la submergeât.

Une nouvelle jeunesse féminine de Nicolas Pavée

Jeune jurassien de 28 ans Nicolas Pavée écrit des poèmes et des chansons, depuis 2001 il est publié dans le Coin de Table, la revue de poésie de la Maison de Poésie, c’est là que j’ai découvert ce poème extrêmement moderne.

 
Elle a déjà branché, avec visiophonie,
Son téléphone peu sexy ! Par précaution,
Sa main sort le bloc-notes avec harmonie
Coincé parmi son string, son set d’épilation.
 
Des chouchous aux cheveux, elle met son piercing,
Histoire d’être unique et violente, pimbêche !
Son Teddy n’est plus rien pour elle, et le dancing
Va demain la séduire. En boîte, elle a la pêche !
 
Tee-shirt mouillé, sa peau bat comme un batteur drôle !
Elle a le rythme fou des hordes de tam-tam
Et le délire enfin qui la cherche et la frôle
Un strip-tease devant des hommes par webcam !
 
Sa jeunesse est hélas candide et ne voit pas
Ces sales vicieux qui pullulent, des idiots
Qui cherchent du plaisir, du sexe vers ses bas,
Par ce maudit Web qui l’attend dans son studio !
 
Déjà des connectés à son site d’adulte !
Elle a des clients qui voudraient voir ses deux seins.
Ah non ! Elle a compris ! Assez de cette insulte !
L’amour (le vrai), il court sans elle, est dans dessein !
 
Elle inscrit au carnet les noms de tous ces mecs
Pour les gommer ensuite et effacer leurs vices,
Déconnecte Internet sans bruit et met au sec
Son existence trop abusée, peu novice.
 
Se coupe un téléphone rose pour la vie,
La fleur de l’amour et de sagesse ! Bimbo,
Elle aime alors se voir neuve, l’âme ravie,
Dans son miroir qui montre plus qu’un lavabo !
 
                                                 Nicolas Pavée
 
On peut le retrouver ici sur son site
 

 Poesie du jeudi a9-ana-rosa1

 

L’envol du travesti

hepsi-birer-yari-travesti--travesti-fotograf-makyaj-1335166La première fois qu’il enfila les vêtements d’Elodie, il se sentit à la fois obscène et audacieux. Il fut obligé de desserrer entièrement les bretelles du soutien-gorge, qu’il rembourra pour que ça ressemble à quelque chose. Quant à insérer ses attributs dans un string ou même dans une culotte il restait toujours une partie qui dépassait d’un côté ou de l’autre. De plus cette transformation était si excitante que la tâche se révélait plus ardue qu’il ne le pensait.
Avec le make-up il s’était régalé, pas facile d’étaler uniformément une couche de fond de teint, encore moins de suivre la courbe des lèvres avec un pinceau, le gloss débordait un peu, le fard à paupière franchissait les limites de l’acceptable. Incrédule, il regardait sa propre transformation dans la glace. Il ressemblait à un clown triste. Grotesque. Il eut envie de rire
À en pleurer.
Face à la glace, il regardait cette créature déroutante qui lui faisait perdre son âme. Les pieds recroquevillés dans les escarpins de son épouse il ressemblait à une espèce de travesti, abracadabrant. La remembrance de son adolescence, lui revint à la figure comme la gifle de son père qui le surprit devant la psyché dans les vêtements de sa mère.
Depuis toujours il était torturé, la chrysalide s’était muée en chenille puis en papillon pour devenir ce cafard qu’il regardait dans la glace. Pourtant il ne pouvait cacher son excitation, la magie du changement régénérait ses pulsions.
Il tendit le ventre en avant, simulant une grossesse avancée, il ressentait presque la douleur de l’éclosion.
Inimaginable.
Il sut qu’l était né asexué, le lourd secret s’étalait sur la nappe dominicale, les discussions qu’il était censé ne pas comprendre l’avaient surpris unhepsi-birer-yari-travesti--travesti-fotograf-makyaj-1335175 peu tôt, trop tôt peut-être. L’oncle, la tante, le grand-père surveillaient l’évolution, à savoir si ce sexe né sous le bistouri du chirurgien devenait majestueux. Il apercevait les regards détournés et ça l’importunait.
Bien sûr, sa mère lui donnait beaucoup d’amour alors que son père érigeait une barrière entre eux. Il sentait bien son géniteur, si embarrassé d’avoir été incapable de lui donner une existence propre, refouler l’amour paternel.
Le climat à la maison était lourd, tellement pesant, chargé de reproches et de sous-entendus qu’il n’osa, pas plus qu’eux, abordé le problème.
Il se déguisait pour ressembler à cet entre-deux que Dame Nature lui avait laissé en héritage. Il jouait, manipulait l’appendice pour en tester les capacités. Son plaisir n’était qu’éphémère tandis que sa semence prenait son envol.
Heureusement aujourd’hui, l’amour éperdu qu’il vouait à Élodie, son épouse, l’apaisait, elle vivait sa transsexualité avec bonheur, gourmandise. Quand à lui, ce sexe encombrant lui serait enlevé la semaine prochaine.
Il était fébrile à l’idée d’enfin vivre sa vraie nature.

Texte écrit pour les plumes d’Asphodèle

Les mots qu’il fallait utiliser :   Changement, incrédule, papillon, régénérer, chenille, évolution, climat, déguiser, magie, transformation, grossesse, adolescence, éclosion, cafard, majestueux, amour, éphémère, éperdu, envol, travesti

Ces magnifiques photos ont été prises sur le site: http://www.milliyet.com.tr/fotogaleri/46649-yasam-hepsi-birer–yari-travesti-/12

sans autorisation, mais elles correspondaient tellement à ce que je voulais écrire.

Marianne

Marianne-de-Paul-GaborLa voici qui descend du train, enfin! Je l’attends depuis si longtemps!
J’ai passé mes nuits et mes jours avec elle, à parler et l’écouter, à dire et raconter, à rire ou à sourire, à être léger ou grave.
J’ai passé mes nuits et mes jours à me faire bercer par son accent, porter par sa gentillesse, enchanter par ses mots.
J’ai passé mes nuits et mes jours à ne pas savoir raccrocher le téléphone sous l’emprise de son charme, avec la peur au ventre que demain elle n’éprouve plus le désir de cette complicité troublante.
Mais la voilà, armée de son éternel sourire aperçu sur ses photos, ses grands yeux toujours étonnés, prêts à découvrir le monde. Son corps un peu mince à son goût et sa démarche souple et féline envahissent l’asphalte.
Oui, elle est là, sur le quai, son bagage à ses pieds ; elle me regarde de loin. Je n’ai pas bougé non plus. Nos regards se cherchent, se mélangent, se jaugent, partent à la découverte de ce qu’ils ne connaissent pas. Amusés, et inquiets sans doute, mais déjà ils s’étreignent.
Je ne peux la quitter, je la caresse, l’enlace, la contourne, de mon œil ravi. Elle le sait, elle le sent, elle fait un demi tour sur elle-même pour que je l’enveloppe totalement. Comme moi, elle jouit de cet instant, même si elle n’est pas aussi cérébrale.
Ce moment est exceptionnel, mais redoutable. Il suffirait d’un rien pour que la magie d’un coup de baguette s’estompe, disparaisse et laisse à chacun une amertume.
Moi, je la vois et c’est pire que de l’entendre, de l’imaginer. Je suis figé, rigidifié sur place. J’en suis épris, amireux. Mes semelles de plomb m’empêchent de mettre un pied devant l’autre, de courir vers elle, de la porter, de l’étreindre.
Ce sourire qu’elle me dédie, cette envie de moi qu’elle laisse transparaître, je le sais, n’a rien à voir avec celle que pourrait lui distiller Cupidon. Elle m’aime d’un sentiment violent, exclusif. Il ne s’agit là ni d’amour, ni d’amitié mais d’une entente indéfinissable.
J’attends qu’elle bouge. Je ne veux pas, par gaucherie, la mettre mal à l’aise. Je souhaite qu’elle dispose de moi à sa guise, détendue et confiante. Je lui laisse toute liberté.
Je la sens indécise. Je regarde son corps remuer imperceptiblement. Elle porte la robe qui m’a fait rêver. Mes yeux la devinent, la dessinent, l’isolent parmi cette foule de voyageurs qui bute, s’excuse et fuit, étonnée de sentir cette ligne à haute tension qui unit nos corps à distance.

L’instant est crucial, extraordinaire, irréel. Au ralenti, en noir et blanc et cinémascope, je la vois aligner quelques pas à ma rencontre, sans même ramasser son sac de voyage, elle s’élance, court et… me dépasse, sans me voir, ni même m’adresser un regard, un sourire ou la parole. Rien, l’ignorance totale. Elle passe à travers moi, me franchit comme une ombre.
Je suis atterré, figé, décomposé. Je sens les larmes peu à peu m’envahir. Je me mets à trembler, debout, de manière incontrôlée. Mon cœur cogne dans ma poitrine comme un djembé affolé. Mon corps est arrimé au quai tel un sac de plomb. J’ai l’impression qu’une fois de plus, je viens de rendre l’âme. Je n’ose me retourner de peur de la découvrir au bras d’un autre, enlacée, heureuse. J’ai honte, honte de mon laisser-aller, honte de montrer une nouvelle fois ma faiblesse, honte d’avoir cru, honte d’avoir espéré. Honte de ne pouvoir contenir ma souffrance. Je pensais qu’elle était là pour moi. Elle m’avait communiqué son heure d’arrivée pour que je sois à l’attendre. Je suis crucifié, mortifié avec la sensation profonde que le sol se dérobe sous moi.

Soudain une paire de mains se pose sur mes yeux. Je sens derrière moi la chaleur d’un corps épouser mes contours. Des lèvres se posent sur mon cou. Des dents me mordillent le lobe de l’oreille. Un souffle chaud caresse ma nuque. Je suis médusé, à quoi joue-t-elle ?
– Pardonne-moi, dit-elle. J’ai voulu te tester. Je suis allée un peu loin. J’avais ce besoin de t’éprouver. Viens emmène-moi à l’hôtel. Fais-moi un enfant. Tout de suite, maintenant. J’en ai l’envie, la tentation. T’as plus le choix !
– Mais…, fais-je interloqué.
– C’est une façon de dire : je rêve de toi. Tu rends mes nuits faciles, mes jours heureux. Je crève d’envie de t’embrasser, de te sentir en moi, contre moi. Je rêve de ta vie, de ton vit. Je veux fondre dans tes bras, sentir ton désir.
– Mais…
– Je suis ta femme, ta catin, ta Montespan. Je veux être ta maitresse, ta muse, ton inspiratrice. Mon corps est ta harpe, pinces-en les cordes et tu sentiras l’onde s’épancher. Je t’en supplie assouvis mes tentations !
– Tu m’as tellement dit le contraire au téléphone… fais-je, stupéfait.
– Mais tout ça, c’était avant de te voir. Avant de recevoir tes yeux dans les miens, avant de les sentir rouler sur mon corps. J’y ai perçu tant d’appétit, tant d’amour. Qui serais-je pour repousser tout ça ? Je suis ta Messaline et je ne sais pas comment résister à ton appel.

Je me retourne pour l’étreindre, incapable de la repousser. Ses grands yeux étonnés me fixent avec avidité. C’est elle qui prend mes lèvres. C’est elle qui force ma bouche. Nos dents s’entrechoquent. Je me laisse faire, heureux. Je lui appartiens, déjà depuis la première fois où nos mots se sont croisés sur la toile, emmêlés, reconnus. Ses lèvres sont fraiches, douces, agréables. Je devine sa poitrine, libre de toute attache, contre mon corps. Un délire érotique m’envahit.
– Viens, lui dis-je.
Nous allons ramasser son sac de voyage. Je regarde de tous les côtés : le quai s’est vidé. Les contrôleurs sont en tête de train, vaquant à leurs occupations. Personne ne semble faire attention à nous. Je tire Marianne par la main pour la faire remonter dans ce train qu’elle vient de quitter. Elle me regarde, interloquée. Je la mène dans le seul endroit où il est possible d’apaiser nos corps en fusion. Elle me regarde amusée, ébahie.
Je ferme le verrou, la lumière passe au rouge.

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Le restaurant de l’amour retrouvé de Ito Ogawa

En rentrant chez elle, Rinco s’aperçoit que son petit ami a vidé tout l’appartement qu’ils occupaient ensemble. « Quand je suis rentrée à la maison après ma journée de travail au restaurant turc où j’ai un petit boulot, l’appartement était vide. La télévision, la machine à laver et le frigo, jusqu’aux néons, aux rideaux et au paillasson tout avait disparu. »
Elle ne possède maintenant que ce qu’elle a sur elle. Le peu d’argent qui lui reste dans les poches, lui permet de prendre l’autocar pour retourner restaurant-amour-retrouvechez sa mère, qu’elle déteste ; Mère qu’elle a quittée dix ans plus tôt pour partir à la ville.
Face à ces circonstances dramatiques, elle perd la voix et son seul moyen de communiquer devient les fiches cartonnées et le stylo qu’elle a toujours sur elle. En quittant la campagne dix ans auparavant, Rinco avait rejoint sa grand-mère maternelle dont elle avait apprécié le savoir-faire culinaire, sans penser qu’un jour ce savoir lui serait utile. « La silhouette de ma grand-mère en train de s’affairer dans la cuisine m’apparaissait nimbée d’une lumière à la fois divine et sublime, et il me suffisait de la contempler de loin pour me sentir apaisée. Le simple fait de l’aider me donnait l’impression de prendre part, moi aussi, à une tâche sacrée. »
Elle retrouve sa mère identique à elle-même vivant avec une truie qu’elle lui demande de prendre en charge. Cette truie sera le déclencheur pour la jeune fille. Sa mère s’occupe du « Bar de l’amour » et au fond du jardin Rinco aménagera un petit restaurant où elle pourra mettre en avant la virtuosité de sa cuisine, l’art d’accommoder, de mélanger qu’elle a appris en regardant sa grand-mère et en écoutant.

Ce livre fut un réel plaisir d’abord parce qu’il sent bon, plein d’odeurs, plein de saveurs puis il renverse les idées préconçues. Si Rinco et sa mère sont en conflit c’est sans doute parce qu’elles n’ont jamais su se parler, un manque de communication. Il n’est pas que drôle ce livre, si on rit, on pleure, on s’aime et se désaime avant de s’aimer à nouveau.

« Rêveuse, je repensais à l’histoire d’amour de ma mère que je venais de découvrir lorsque tout à coup Néocon s’est péniblement redressé en disant « Faut que je pisse un coup », a ouvert la porte du bar et est sorti. » Néocon c’est le prétendant de sa mère.

Et quelque part on peut lire : « Le comble ça a été l’aveu que m’a fait ma mère. Un peu après vingt-trois heures, de retour de l’Escargot, j’étais dans mon bain lorsque tout à coup la porte de la salle d’eau s’est ouverte sans prévenir et ma mère est entrée toute nue. Sous le choc je suis restée pétrifiée. [..] Interloquée, comme une adolescente que son père aurait surprise dans bain. [..] Sans se soucier le moins du monde de ma réaction, ma mère a engagé la conversation : « Il faut que je te parle. Tu me fais de la place ? »

Ou encore :
« Mes souvenirs les plus chers, je les range bien à l’abri dans on cœur, et je ferme la porte à clé. Pour que personne ne me les vole. Pour les empêcher de se faner à la lumière du soleil. Pour éviter que les intempéries ne les abîment. »

L’auteur : Ito Ogawa est née en 1973, elle écrit des contes pour enfants et des chansons pour le groupe Fairlife avant de sortir son premier roman en 2010, adapté au cinéma au Japon.