Noir dehors de Valérie Tong Cuong

noirdehorsL’histoire commence ainsi : « Je suis sortie sur le seuil. Des gouttes d’une eau sale s’écoulaient du climatiseur accroché à l’étage et glissaient sur mon front. Je me suis écartée. D’ici, on ne voyait pas à plus de trente mètres : les bâtiments gris et trapus masquaient entièrement l’horizon. On en parlait souvent, de l’horizon, avec Bijou. On supposait qu’ailleurs les choses étaient différentes. On pariait qu’il y avait des plantes vertes, des enfants aux vêtements colorés, des posters de chanteurs à la mode derrière les baies vitré

— Imagine un peu disait Bijou, imagine que les immeubles soient roses de l’autre côté de la rue. »

Les deux filles qui discutent ainsi, sont Naomi et Bijou, deux prostituées captives qui ne sortent jamais de la chambre, au dessus du bar dans lequel elles monnayent leurs charmes pour le compte de Tony, le souteneur et de Gecko son second. Deux petites frappes. Naomi, Tony l’a ramassée toute jeune et l’a menée là, dans ce bar glauque, dans cette chambre, d’où elle n’est jamais sortie. Bijou, plus âgée, se prostituait déjà avant d’atterrir ici. Bijou a servi de mère, de professeur, de confidente, elle a épongé les larmes de la jeune Naomi.

Un jour, la porte de la grille reste ouverte…

 

« L’air du bureau était frais, mais la chaleur dehors si tenace qu’il suffisait de jeter un coup d’œil par les fenêtres pour s’étouffer. Malgré cela, impossible de détacher son regard des tours voisines. Les structures métalliques tremblaient sous le soleil comme de fragiles tiges de caoutchouc. »

C’est le début du deuxième chapitre dans lequel nous faisons connaissance du second protagoniste de ce roman, Simon Schwartz, le plus célèbre et médiatisé avocat de New-York qui a gagné ses galons comme avocat commis d’office, en remportant un procès perdu d’avance celui d’une femme filicide, qui laisse tomber son bébé d’un chambre au dessous des toits.

Les bureaux de Simon sont au 36ème étage d’une tour du Financial District.

 

« Le grand-père aboyait comme toujours. Dans mes fréquents cauchemars, je l’imaginais transformé en chien perpétuellement lancé à mes trousses, la bave aux lèvres et le croc affuté, habité par la seule nécessité de me déchiqueter jusqu’à ce que plus rien ne subsiste de mon pauvre corps, ou tout au moins plus rien d’identifiable. Bien entendu je gardais pour moi mes terreurs nocturnes. Qui aurait osé défier l’autorité de l’Ancêtre dans cette maison, dans cet immeuble, dans cette rue et même dans tout l’odorant quartier de Chinatown»

Le troisième larron c’est Canal, un jeune chinois de Chinatown. Canal c’est le nom que lui a donné le grand-père quand il a trouvé ce bébé sur le pas de la porte. Pourquoi ce drôle de prénom ? Parce que le magasin est situé sur Canal street. L’enfant a été recueilli, non pas adopté, et travaille dans l’immense commerce que le grand-père exploite. Le jeune Canal apprend le Confucianisme et les arts martiaux à travers les livres et les vidéos en vente dans le magasin. En vingt années de vie, il n’est jamais allé plus loin que la porte du magasin, la ville lui est inconnue.

Parce que New-York ce soir là est dans le noir en raison d’une panne électrique, alors que les filles faussent compagnie à leurs geôliers, que Simon descend à pieds ses 36 étages, pas d’électricité, pas d’ascenseurs, la mégapole est plongée dans le plus gros chaos de tous les temps. Des embouteillages monstres, les métros et les trains ne circulent plus, les gens abandonnent leur voiture en plein milieu de la rue r pour essayer de rejoindre leur domicile d’une autre façon.

« Manhattan entier était sans électricité. Le grand-père caressa son bouc de satisfaction : le groupe électrogène qu’il avait acheté allait enfin servir. C’était un petit modèle aux capacités limitées : on devait renoncer aux ventilateurs, mais l’armoire réfrigérée resterait et, sous peu, si on avait la chance que la panne ne soit pas réparée trop vite, la moitié du quartier viendrait ici acheter de quoi se désaltérer. »

Le malheur des uns fait le bonheur des autres.

 

Mais les trois intéressés se retrouvent ce soir-là autour de l’église du père Joachim. « Des gens étaient allongés sur le trottoir d’autres endormis. D’autres discutaient à voix basse sur les marches. » surpris ou stoppés par cet incident extraordinaire. Naomi, la tête sur l’épaule de Bijou se sent de plus en plus mal, le manque de crack lui donne un teint cireux, Gecko lui fournissait sa drogue pour mieux asseoir sa dépendance. Simon dévisage sans arrêt cette Naomi qu’il prend pour Eden la prostituée virtuelle dont il utilise les services. Bijou, elle, prend son passé en pleine figure face à ce magistrat qu’elle reconnaît, quant à Canal, il devra utiliser sa technique de combat apprise dans les livres.

C’est un monde étrange dans lequel nous emmène Valérie Tong Cuong au travers des personnages qu’elle dépeint.

En livre de poche c’est un bouquin de 190 pages qui se lit d’une traite ou presque, par curiosité, parce qu’on a envie de savoir pourquoi une pute, pourquoi un avocat, pourquoi un chinois.

Ce livre m’a plu, aussi peu probable soit-il, et me donne envie de continuer ma quête en lisant d’autres ouvrages de cette auteur prolifique.

« Je lui ai fait part ce cette pensée du maître : seul l’homme honorable sait aimer et haïr comme il convient. »

V.Tuon Cuong

Qui est cette auteur ? Difficile de le savoir, je reprendrai sa propre biographie trouvée sur son blog : Valérie Tong Cuong est née en banlieue parisienne. Après une adolescence chaotique, elle étudie la littérature et les sciences politiques. Elle travaille huit ans dans la communication puis lâche tout pour se consacrer à l’écriture (romans, nouvelles, scénarios) et à la musique.      Le blog  de V. Tong Cuong est ici

Le résumé de son livre, toujours sur son blog est  ainsi que la revue de presse.

L’orphelin d’Anyang de Wang Chao

Yu Dagang apprend son licenciement, par haut-parleur, au beau milieu de la cantine alors qu’il vient de dépenser ses derniers 40 yuans en tickets. Stupéfait par l’annonce, il en laisse tomber son plat et se rend, sans déjeuner donc, au bureau du personnel pour toucher une indemnité de 1 000 yuans comme les trente autres personnes licenciées avec lui. Mais il doit 500 yuans, depuis six mois, à deux de ses collègues qui l’attendent devant l’usine. Il rembourse séance tenante bien évidemment !

En rentrant chez lui il n’a plus ni argent, ni travail.

À quarante ans, il est célibataire, sûrement un peu simple et s’endort avec la seule idée qu’il n’aura plus à aller au travail le lundi suivant. Lire la suite

Une vie bien ironique

Maman avait sorti ses boites de photos, il en était ainsi chaque dimanche lorsque je venais déjeuner avec elle et je ne pouvais l’empêcher, d’ailleurs en avais-je l’intention !

Elle me parlait d’untel avec bonheur tout en contant des choses drôles ou parfois hilarantes. Puis tout à coup son visage s’assombrissait devant une photo de sa mère et une larme pointait qu’elle tentait maladroitement de dissimuler.

Elle me montrait les fesses potelées de ma grande sœur, gros bébé allongé sur le ventre. Puis nous tous, les frères et sœurs en maillot de bain sur la plage de Cayeux, c’était drôle de nous voir ainsi mais que d’émotion !

En effet, c’étaient les seules photographies sur lesquelles nous figurions tous. La vie en avait décidé ainsi, l’une de mes sœurs nous avait quittés trop jeune succombant des suites d’une scarlatine et l’autre quelques temps après d’hypertension, dans son bain trop chaud.

Inévitablement, maman pleurait ses enfants que le mauvais sort lui avait repris. Ces après-midi se terminaient dans les pleurs mais comment les éviter ? Dans les embouteillages, en rentrant chez moi, je me posais toujours cette même question mais je me disais aussi que maman du haut de ses 99 ans savait ses jours comptés et voulait s’en aller sans rien oublier.

Puis hier tenant cette photo du bout des doigts parce que ma presbytie me jouait des tours, maman me dit :

– Tu ne te souviens pas non plus de qui est cette photo ?

– Pas la moindre idée, répondis-je expulsant l’air de mes joues, perplexe.

– Tu perds la boule mon pauvre vieux ajouta-telle m’observant de son regard perçant.

Elle disait vrai sans le savoir. J’avais consulté ces dernières semaines et mon médecin avait admis que j’entamais une phase de dégénérescence sévère. Un pan de ma mémoire restait dans l’ombre. Mon fils avait soulevé le problème alors qu’une ou deux fois il avait fait appel à mes souvenirs réputés infaillibles sans que je ne puisse répondre à ses attentes.

– Regarde-bien, insista ma mère me tendant le cliché. On dirait l’aîné de la fille de ta cousine.

Cette idée cheminait dans mon hippocampe en ébullition comme si des circuits se connectaient faisant des étincelles. Je scrutais cette photo :

– Mais c’est pas une fille, répondis-je Karine a un garçon.

– Il y a belle lurette que les cheveux longs ne veulent plus rien dire, rappelle-toi mon garçon. J’ai oublié le prénom de ce petit mais je me souviens qu’au mariage de sa mère il était plutôt turbulent. C’était d’ailleurs étonnant à cette époque d’assister au mariage de sa mère.

J’étais dans mon fauteuil roulant, face à la fenêtre, fouillant dans ma mémoire fragile les vestiges de mon passé. J’avais 76 ans, orphelin, n’ayant jamais eu le courage de me marier j’étais seul à m’inventer la vie que je n’avais jamais eue.

                                                                Sur une idée de Leiloona