Un rêve illusoire

©Marion Pluss
©Marion Pluss
Je doute et vous ne savez pas à quel point. Je rêve de jambes, douces, épilées. C’est incroyable, vous n’imaginez pas ! J’en ai peu regardé, jamais touché.
La vie a fait en sorte que ceci ne m’intéresse pas. Mais ça ne vous intéresse pas. J’en parle comme d’une confession, comme d’un coming out peut-être.
Pourtant maintenant, je squatte un banc place Colette1. Je regarde les filles se diriger vers la Joconde. La Joconde fille où garçon ? Seul Léonard le sait.
Il fait beau, elles sont découvertes les jambes. Nues sous les jupes, virevoltantes, claquant sur les cuisses. Nues sous les ourlets du short qui épousent l’inconnu.
J’observe. Je scrute, j’écarquille les yeux. Évidemment vous ne pouvez pas comprendre et c’est sans intérêt pour vous. Des jambes, des cuisses, des genoux, c’est ordinaire, et mon propos est farfelu.
Je change. Et ça m’angoisse ! Je vais de surprise en surprise. Maman est morte la semaine dernière. Elle m’a laissé. Cinquante ans vécus avec elle. Cinquante ans à me consoler la tête dans son giron. Je lui ai promis il y a près de quarante années qu’elle serait la seule femme de ma vie. J’ai été fidèle à mon serment.
Adolescent je détournais la tête pour ne pas y penser. Lorsque mes pulsions devenaient rageuses, maman me battait. Si je laissais dans mon pyjama des traces de mes négligences, maman m’humiliait, baissait mon short et faisait claquer le martinet sur mon postérieur et mes jambes. Le lendemain à l’école, les marques des lanières sur mes cuisses nues faisaient rigoler la classe entière. J’étais la risée.
C’est à dix-huit ans que j’ai pris mon premier amant. Petit à petit il m’a évalué, détaillé, puis soupesé dans les pissotières du faubourg. C’était nouveau, plaisant et mes jambes flageolaient quand il me touchait. C’était jouissif, Je me sentais drôle et ça m’était très agréable. Était-ce cela l’ivresse ? Mon initiation fut pourtant déplaisante quelques temps plus tard.
Je fleurais l’homme en rentrant à la maison mais ça semblait convenir à maman. Elle me posait alors la tête sur son sein, m’obligeant presque à respirer ses aisselles. L’odeur de transpiration me dégoutait, il me suffît d’un rien pour associer cette odeur à l’autre sexe et me rebuter.
J’en ai vu, touché, embrassé des jambes poilues, des bourses décalquées à l’intérieur des cuisses. Des bas-ventres aux poils noirs, roux et grisonnants ou imberbes sous l’effet du rasoir. Je n’en dirai pas plus. Mêler l’indécence à mon malheur ne me rendra pas grâce.
Je me sens libre depuis que maman est partie. J’ai renvoyé tout le monde à ses occupations, même giflé Gilbert lorsqu’il me mit la main aux fesses.
J’erre sur les trottoirs à Paris. J’écarquille les yeux sur les jambes des demoiselles, ne cessant de me poser des questions. Je sens l’envie naître au creux de ma main. J’ai celle, de découvrir, de palper, de fouiller ce que me maman m’a interdit.
Je change et ça me fait du bien. Je me promène le nez en l’air à la recherche d’effluves féminines. Je vis maintenant, même s’il me reste l’Everest à affronter.
Lorsque j’ai franchi le pas, une call-girl déjà âgée, insignifiante et sans entrain, dès qu’elle fut nue, je descendis l’escalier à fond de train, incapable de surmonter mes pulsions.
Ma déception fut colossale.
Je me suis rangé à l’idée que ma mère n’était pour rien dans ma sexualité singulière. Je ferraille avec mes démons. Pourtant je regarde toujours sous les jambes des demoiselles sans haine ni envie.
 
une photo quelques mots
1 La place Colette à Paris se trouve devant la Comédie Française à une encablure du musée du Louvre.
 
Les autres texte de l’atelier sont ici chez Leiloona
  

Le restaurant de l’amour retrouvé de Ito Ogawa

En rentrant chez elle, Rinco s’aperçoit que son petit ami a vidé tout l’appartement qu’ils occupaient ensemble. « Quand je suis rentrée à la maison après ma journée de travail au restaurant turc où j’ai un petit boulot, l’appartement était vide. La télévision, la machine à laver et le frigo, jusqu’aux néons, aux rideaux et au paillasson tout avait disparu. »
Elle ne possède maintenant que ce qu’elle a sur elle. Le peu d’argent qui lui reste dans les poches, lui permet de prendre l’autocar pour retourner restaurant-amour-retrouvechez sa mère, qu’elle déteste ; Mère qu’elle a quittée dix ans plus tôt pour partir à la ville.
Face à ces circonstances dramatiques, elle perd la voix et son seul moyen de communiquer devient les fiches cartonnées et le stylo qu’elle a toujours sur elle. En quittant la campagne dix ans auparavant, Rinco avait rejoint sa grand-mère maternelle dont elle avait apprécié le savoir-faire culinaire, sans penser qu’un jour ce savoir lui serait utile. « La silhouette de ma grand-mère en train de s’affairer dans la cuisine m’apparaissait nimbée d’une lumière à la fois divine et sublime, et il me suffisait de la contempler de loin pour me sentir apaisée. Le simple fait de l’aider me donnait l’impression de prendre part, moi aussi, à une tâche sacrée. »
Elle retrouve sa mère identique à elle-même vivant avec une truie qu’elle lui demande de prendre en charge. Cette truie sera le déclencheur pour la jeune fille. Sa mère s’occupe du « Bar de l’amour » et au fond du jardin Rinco aménagera un petit restaurant où elle pourra mettre en avant la virtuosité de sa cuisine, l’art d’accommoder, de mélanger qu’elle a appris en regardant sa grand-mère et en écoutant.

Ce livre fut un réel plaisir d’abord parce qu’il sent bon, plein d’odeurs, plein de saveurs puis il renverse les idées préconçues. Si Rinco et sa mère sont en conflit c’est sans doute parce qu’elles n’ont jamais su se parler, un manque de communication. Il n’est pas que drôle ce livre, si on rit, on pleure, on s’aime et se désaime avant de s’aimer à nouveau.

« Rêveuse, je repensais à l’histoire d’amour de ma mère que je venais de découvrir lorsque tout à coup Néocon s’est péniblement redressé en disant « Faut que je pisse un coup », a ouvert la porte du bar et est sorti. » Néocon c’est le prétendant de sa mère.

Et quelque part on peut lire : « Le comble ça a été l’aveu que m’a fait ma mère. Un peu après vingt-trois heures, de retour de l’Escargot, j’étais dans mon bain lorsque tout à coup la porte de la salle d’eau s’est ouverte sans prévenir et ma mère est entrée toute nue. Sous le choc je suis restée pétrifiée. [..] Interloquée, comme une adolescente que son père aurait surprise dans bain. [..] Sans se soucier le moins du monde de ma réaction, ma mère a engagé la conversation : « Il faut que je te parle. Tu me fais de la place ? »

Ou encore :
« Mes souvenirs les plus chers, je les range bien à l’abri dans on cœur, et je ferme la porte à clé. Pour que personne ne me les vole. Pour les empêcher de se faner à la lumière du soleil. Pour éviter que les intempéries ne les abîment. »

L’auteur : Ito Ogawa est née en 1973, elle écrit des contes pour enfants et des chansons pour le groupe Fairlife avant de sortir son premier roman en 2010, adapté au cinéma au Japon.

Nora Hamdi

Nora Hamdi c’est elle et son site personnel est ici

Je ne voyais pas comment appeler cet article autrement que par le nom de cette véritable ARTiste qui a approché l’art dans ses diverses facettes. Après s’être frottée aux dessins et à la peinture à l’école des Beaux Arts, elle s’est lancée dans l’écriture puis à la mise en scène comme si tout cela était naturel, comme si tout cela était l’enchaînement logique d’une même carrière.

J’ai visionné son premier film des poupées et des anges qu’elle a, elle-même, adapté de son premier roman paru en 2004 qui fut récompensé par le prix Navarre. Comment et pourquoi je suis arrivé jusqu’à ce film alors que j’ignorais même l’existence de cette femme est l’un des hasards que réserve internet ?

J’ai forcément été touché par ce film sinon je n’aurai pas pris le temps d’écrire ces quelques mots.

Quatrième de couverture :

Lya, 17 ans, vit dans une cité de banlieue avec ses soeurs Chirine, 18 ans, et Inès, 7 ans. Depuis que Chirine est devenue femme, son père ne lui parle plus. Dans sa famille, Lya est la seule à tenir tête à ce père devenu violent.
A Paris, Chirine rencontre Alex, qui se dit agent et lui propose de devenir mannequin. Mais à travers le regard de Lya, Chirine prend conscience qu’elle est en train de tomber dans la prostitution. La révolte de Lya va réconcilier le père avec ses filles et Chirine va apprendre à se défendre. Elle rencontre alors Simon, un publicitaire reconnu qui, fasciné par sa beauté, prend son destin en main…
Entre banlieue et capitale, amour et violence, à travers leur quotidien, Chirine et Lya cherchent leur place de femme dans un monde où l’humanité tente de survivre.

Un moment fort du film :  la lettre de Lya à sa mère.

ça c’est le livre :

Puis j’ai lu une centaine de pages de son second livre Plaqué or ,  je ne suis pas rentré dans ce bouquin. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il soit mauvais ou mal écrit . Je crois juste que le rapport au livre est souvent une question d’état d’esprit ou de disponibilité. Il s’avère que j’empoigne souvent deux ou trois livres en même temps et que parfois l’un tombe dans l’oubli et l’envie de poursuivre s’amenuise. Cependant voici le 4eme de couve :

 « Dans une langue moderne, imagée et musicale, Nora Hamdi déroule les itinéraires parallèles de Seloula et Hédi, elle actrice intermittente, lui, saxophoniste, deux enfants d’immigrés ayant tout à inventer de leur identité française. Séparés dès l’enfance, déracinés mais libres d’attache, ils traversent Paris, des quartiers privilégiés aux plus démunis, et portent sur leur destin un regard à la fois acerbe et drôle, sublimé par le désir et le talent de vivre.  » C’est l’histoire exemplaire d’un frère et d’une sœur qui iraient au tout droit dans le mur s’il n’y avait pas ce livre. Dans ce roman miroir, l’héroïne liquide les séquelles des histoires déchirées. »

Amour de Hanne Orstavik

«  Il se dit que quand il ne pense à rien il doit faire complètement noir dans sa tête; comme dans une grande pièce où la lumière est éteinte. »
Voici un livre bien étrange tant dans sa construction que dans son propos. Ce livre de 133 pages a pour cadre le nord de la Norvège, et l’action se déroule en une seule soirée dans le froid et la neige en abondance.

Vibeke et son fils Jon ont emménagé depuis quatre mois dans ce village du nord où il fait très froid. Jon va avoir 9 ans et il espère que sa mère lui offrira demain le train dont il rêve.

« Il pense à la locomotive dans le magasin, rouge et grise avec de l’acier sur le chasse-neige. Elle est à se pâmer. »

Lorsqu’ils sortent l’un de l’école et l’autre du travail, ils se retrouvent rapidement autour de la table de la cuisine puis vaquent ensuite chacun à leurs occupations.

Jon s’endort dans sa chambre pendant que Vibeke éprouve le besoin de se détendre dans un bain.

« Se plonger dans l’eau chaude est une pure bénédiction se dit-elle. Littéralement une bénédiction. Elle reste immobile savoure chaque seconde. »

Puis Jon se réveille et décide d’aller vendre les tickets de tombolas qu’on lui a remis, pour le compte de l’association sportive, se disant que : « S’il n’est pas à la maison pendant qu’elle fait le gâteau, ce sera plus une vraie surprise. »

Vibeke après son bain a envie de sortir, de se rendre à la bibliothèque « pour emprunter quelque chose avant la fermeture » et de rencontrer peut-être cet ingénieur qui occupe ses pensées. Elle appelle son fils avant de refermer la porte d’entrée, comme il ne répond pas elle pense qu’il s’est endormi et quitte la maison.

Jon regarde deux filles faire du patin puis en suit une chez elle. Vibeke découvre la fête foraine et fait connaissance avec un forain qu’elle suit dans sa caravane. Les deux adultes semblent bien ensemble et décident d’aller en ville s’amuser. « Il sourit encore. C’est un homme pour moi. Elle sent dans son corps que c’est vrai, un instinct physique. Elle peut faire confiance à son corps. »

Le garçon veut rentrer chez lui, il pense que sa mère à eu beau temps de tout préparer pour son anniversaire. Mais arrivé devant chez lui, la maison est dans le noir, il se rend compte qu’il a oublié ses clés, en plus il n’avait pas pris ses moufles ne pensant pas traîner dehors. Il n’y a personne. Il est seul dans ce froid glacial…

Ce livre est étrange dans sa construction parce que l’auteur passe de Vibeke à Jon d’une ligne à l’autre et si l’on ne fait pas attention on perd le fil. Mais Il ne m’a pas passionné même si la fin est surprenante et que tout le long de cette lecture on sait qu’il en sera ainsi, on garde l’espoir.

On peut s’interroger sur les qualités de Vibeke a être mère, on peut se demander si ce bouquin est bien moral. En le lisant, j’avais envie de secouer cette mère indigne et même de la claquer.

En tout cas un livre qui ne peut que laisser des traces.

En couverture

Vibeke et Jon, mère et fils, viennent de s’installer dans un endroit situé au nord de la Norvège. C’est la veille des neuf ans de Jon et un cirque ambulant est venu au village. Jon sort vendre des billets de loterie pour son club sportif, et Vibeke se prépare pour aller à la bibliothèque. Lors de cette nuit séparée, Jon ne peut pas s’empêcher de penser à un train qui arrive en roulant dans ses pensées, et pendant ce temps Vibeke passe mentalement en revue tous ceux qu’elle connaît, se demande si ce pourrait être l’un d’eux, l’homme de sa vie. Hanne Orstavik fait émerger dans un implacable rouage une forte tension et nous livre en peu de pages un roman poignant en usant d’une langue juste et précise. A la fin du roman on rembobine le fil pour attraper le commencement. Rarement une histoire aura fait l’objet d’une telle introspection, de l’autopsie aussi rigoureuse d’une mère et d’un enfant qui se perdent.

Biographie

Hanne Orstavik, née en 1969, est l’une des voix les plus importantes de la littérature norvégienne. En 2002, elle a reçu le prix Dobloug pour l’ensemble de son oeuvre. « Amour » est considéré en Norvège comme un classique parmi les romans contemporains. Il est traduit dans une quinzaine de langues. En 2008, aux Allusifs paraissait son précédent roman « La Pasteure ».

France Culture : « Rarement une histoire aura fait l’objet d’une telle introspection, de l’autopsie aussi rigoureuse d’une mère et d’un enfant qui se perdent. »