Une journée prometteuse

Voici les mots qu’il fallait utiliser pour l’atelier d’écriture de Choupinette :logo-plumes2-lylouanne-tumblr-com

Visage, camouflage, armée, plume, vénitien, jaune, déguiser, bal, argile, mensonge, embaumer, comédie, celer, mystère, pailleté, crème, farandole, grimace, hypocrisie, dissimuler, unir, usure, unique.

 

Il faisait beau ce jour-là et l’accordéon s’entendait de loin. Nous étions garés à presque deux kilomètres tant il y avait de visiteurs, des hauts parleurs déversaient des flonflons sur les parkings tandis que les odeurs de frites et de saucisses nous chatouillaient les narines.

L’évènement était exceptionnel et attirait du monde venu des quatre coins de la région Lyonnaise. Carnaval et Comédie était une brocante dans laquelle se vendaient et s’échangeaient tous styles de déguisements.

La réunion battait son plein et la bière coulait du tonneau, rien qu’a voir les visages rougeauds on pouvait être certain, que le soleil aussi brulant fut-il, n’était pas l’unique responsable de ces faciès échauffés.

Sur les éventaires s’étalaient de magnifiques costumes vénitiens tout autant que de splendides bikinis en strass venus de l’autre côté de l’atlantique sans oublier les boas en plumes que chacun caressait au passage.

Impossible de donner la main à Nicole, elle marchait devant moi et je la suivais du regard ou plutôt je ne pouvais quitter ce déhanchement lascif qu’elle apprit à parfaire seule devant sa glace. L’instant était délicieux, la petite minijupe jaune, unie dont elle s’était parée, tentait tout autant de montrer que de dissimuler la partie de son individu qui me fascinait tant. Il y avait toute une armée d’yeux qui accompagnait les miens cherchant à deviner quel mystère pouvait être celé sous ce simple morceau de tissu. Je ne disais rien, amusé et fier. 7908

Un peu plus loin sous un chapiteau quelques danseurs s’agitaient sur une farandole, galoubets et tambourins se démenaient fiévreusement. D’autres badauds venus se protéger du soleil buvaient des sodas mi-frais sortis de vieilles lessiveuses en fer remplies de glaçons, à l’abri sous des étals. Sur les unes et les autres de vieilles affiches à moitié décollées annonçaient Bal du 14 juillet à Brullioles, sans doute un trou perdu au milieu de la campagne.

Nicole fit la grimace lorsqu’un jeune homme aux allures de What else en tenue de camouflage lui écrabouilla les pieds. Je sentis qu’elle allait le décapiter sur place lorsqu’il tourna la tête vers elle pour s’excuser, je l’entendis minauder lui offrant l’un de ses plus beaux sourires. Que d’hypocrisie !

Certains camelots proposaient des costumes dont l’usure manifeste donnait l’impression d’avoir vécu des dizaines de vie et si soigneusement conservés dans la naphtaline que même en pleine nature  l’odeur tenace embaumait l’air jusqu’à nos narines délicates.

Nicole cherchait un costume de Catwoman en latex pour notre prochaine soirée. Si j’étais d’accord avec ce choix, c’est parce que je savais que cela la mettrait à son avantage et soulignerait sa plastique irréprochable. Quant à moi, elle souhaitait que je sois déguisé en danseur disco avec un costume pailleté de couleur bleue électrique. Elle avait des idées bien arrêtées sur le sujet et je me laissais guider par ses envies.

Un boutiquier au faux air de Hulk, un masque d’argile sur le visage, grignotait un concombre épluché qui lui glissait des mains. Il racontait que la robe de bure qu’il vendait, fut portée par Lavanant dans la série sœur Thérèse. Vérité ou mensonge eu importait mais l’argument pouvait être à double tranchant.

Nous nous éloignâmes. Nicole avait faim et rêvait de savourer un saucisson en croûte et des quenelles de brochets à la sauce Nantua bordée de crème. Elle en salivait déjà. Quant à moi j’étais ravi d’aller au restaurant, je sentais déjà le Château-Grillet que je choisirai me caresserait la langue en un baiser voluptueux.

J’attrapais Nicole par la main pour courir jusqu’à la voiture comme si nous avions encore l’insouciance de nos vingt ans. Je voulais l’enlacer et l’embrasser adossés contre l’Alfa Spider mais je savais pertinemment qu’elle m’aurait repoussé, disant  « Cesse tes enfantillages. » Cependant je lui volais ce baiser qu’elle me laissa cueillir sur ses lèvres ; étonnamment elle ne dit rien. Contournant la voiture je laissais échapper ma surprise et dis plus haut que je le pensais : « Perdu » ce à quoi elle ne manqua pas de demander « De quoi parles-tu ? »

Je souris sans répondre sachant que j’allais encore vivre auprès d’elle une journée magnifique.