Rue des pavés

Article 2 : les participants devront rédiger une nouvelle inédite dans le genre policier au sens large (enquête, thriller, psychologique, social, noir…) en moins de  15 000 signes.

Je n’ai trouvé aucune raison de participer sauf le thème, en 13 203 signes.

la ruelle paveeLe soleil déclinait dangereusement. Il n’était pas tard mais les gens étaient déjà rentrés chez eux. Aucun bruit dans la ruelle sauf peut-être celui des cuisinières qui préparaient le repas du soir.
Pas un miaulement de chat.
Le bruit d’une paire de baskets sur la route pavée était caractéristique.
Un chat tout blanc continuait de se lécher sur le pas d’une porte. Sa langue rose contrastait avec son pelage éclatant.
La rue était en pente, bordée de maisons. Sans les rideaux fermés chacun pourrait regarder chez l’autre mais seuls les adolescents essayaient d’apercevoir l’inapercevable.
Un scooter rouge fracassa le silence de la rue. Le deux-roues peinait et laissait s’échapper des volutes de fumée blanche qui s’engouffraient par les fenêtre ouvertes des vieilles bâtisses pittoresques.
Quelques femmes insultèrent le jeune homme dans un patois en voie de disparition, le rouleau à pâtisserie à la main.
Leila état sur le pas de la porte, sa micro jupe bleue mettait en valeur ses cuisses bronzées. Le débardeur blanc laissait échapper sa poitrine généreuse dont le soleil se régalait.
Lorsqu’elle enjamba la selle du scooter, le grand-père Enzo ne perdit pas une miette de la couleur de sa culotte, si ce petit morceau de tissu pouvait être nommé ainsi. Javier avait à peine ralenti pour qu’elle enfourchât la Vespa comme elle aurait monté un cheval au petit trot.
Sa mère à la fenêtre du premier hurlait comme une damnée en sommant sa fille de rentrer à la maison, la menaçant de toutes les foudres du ciel, pleurant sur elle-même parce qu’elle ne lui obéissait plus.
Javier avait déjà fait demi tour et descendait la rue à contresens pour emmener Leila le plus vite possible dans la garçonnière de son père, en plein centre ville. Javier avait envie d’elle et son trouble était visible. Elle lui mettait le feu aux sens mais lorsque la jeune fille posa ses mains sur sa braguette, la réaction fut immédiate. La main du jeune homme tourna goulûment la poignée des gaz, excité comme une puce mais l’accélération trop saccadée lui fit perdre le contrôle de l’engin. Il percuta l’unique réverbère de la petite rue et plongea dessus la tête la première. La gamine derrière lui, fit un vol plané de près de 17 mètres puis s’affala sur la chaussée.
Le bruit inhabituel, le choc mat, les cris, l’explosion du scooter, les gens affolés sortant de leur maison, la sirène des pompiers s’approchant… La rue fut soudain en ébullition.
Tout ce vacarme permit à l’homme de se fondre dans la foule. Le bruit de ses baskets sur le pavé devenant inaudible. Il s’arrêta près de la jeune fille, glissant deux doigts sur sa carotide pour sentir quelques traces de vie. Il ne put contenir ses lamentations. Il arrangea la jupe sur ses jambes et cacher ce que le voile était supposé dissimuler, préservant ainsi son intimité, la recouvrant d’un suaire bien trop court, gardant pour lui l’image de son indécence.
Il couru vers Javier mais le gamin s’était écrasé la tête contre l’éclairage public et la scène digne d’un des plus mauvais film de série B, le contraria. Il vomit sur ses baskets alors que les pompiers déjà s’affairaient. Du sang et des fragments de cerveau s’écoulaient sur la peinture verte de l’éclairage public.
À la police il dit qu’il se baladait, justifiant de son identité à l’aide d’une carte contrefaite. Il raconta sa balade à sa façon, omettant quelques détails.
La rue endeuillée prit ses couleurs noires. Le jeune adolescent en émoi était mort sur le coup. Leila végétait sur un lit d’hôpital. Ses fonctions vitales étaient endommagées et elle ne survivait que grâce aux appareils auxquels elle était raccordée. Il n’y avait qu’une infime possibilité qu’elle sorte de cet état végétatif.
La rue affichait son deuil. Dans la ville blanche les pleurs étaient à l’unisson. Tant et si bien que les caniveaux n’arrivaient plus à contenir les larmes de ces femmes de noir vêtu. Le vieil Enzo était très contrarié, jamais plus il n’apercevrait les charmes que Leila lui exhibait avec perversité. Il n’aurait plus qu’à raviver ses souvenirs et rêver. Son amoralité était telle qu’il ne pensait qu’à ce qu’il avait perdu, oubliant que la petite ne vivait que grâce à l’attention du corps médical.
L’homme était là chaque jour à l’unité de soins intensifs lui tenant la main. Plus que les autres il pleurait. Il lui apportait des fleurs, parfois il respirait son odeur portant la main inerte sur ses lèvres. Il avait la délicatesse de ne pas la toucher. La mère de la jeune fille n’avait plus le courage de venir, voir sa fille dans cet état la déprimait. L’homme sitôt rentré chez lui imaginait Leila dans les pires positions, l’humiliant dans ses pensées plus qu’il n’était possible.
C’était un prédateur. Elle devait être sa prochaine cible.
Le meurtre de la boulangère n’avait fait qu’un entrefilet dans la presse locale à la rubrique des faits divers. Chacun connaissant sa gouaille pouvait imaginer qu’elle n’avait eu que ce qu’elle méritait. Le ton hautain qu’elle manifestait envers sa clientèle joua contre elle. Aucune compassion à son égard. Elle avait humilié les enfants comme les parents pour un centime qui manquait, leur arrachant le pain des mains comme s’ils l’avaient volé. Elle ne leur fit aucun crédit mais la rumeur se propagea comme une traînée de poudre. Sa réputation de harpie était accrochée aux pavés comme aux vieilles pierres des maisons centenaires.
Partout dans les rues on entendait que « C’est bien fait pour elle. » ou « Oui mais la pauvre » de la part des vieilles bigotes. La seule chose contrariante était les quelques centaines de mètres supplémentaires qu’il fallait parcourir jusqu’à la rue des Clochers pour acheter son pain.
Les gens la respectaient autant qu’elle les avaient respecté. Sa mort n’avait d’autre conséquence que la fermeture d’un commerce de proximité. Personne ne pleurait sur son infortune. Nul ne déposa de bougie devant la boulangerie.
L’inspecteur Polau pataugeait dans cette enquête. Chacun avait ses raisons de haïr cette infâme commerçante. Elle s’était mis la majorité des habitants à dos. Ceux qu’elle avait insultés, ceux à qui elle avait refusé le pain pour un petit cent ou deux qu’ils auraient rapporté le lendemain. Les SDF parce qu’elle préférait arroser d’eau de javel les invendus plutôt qu’ils mangeassent sur son dos.
Elle avait été assassinée peu avant l’accident, y avait-il un lien ?
C’était un meurtre sans aucun doute, telles étaient les conclusions de la police scientifique. Des empreintes il y en avait partout mais aucune ,’était répertoriée au Fichier Central. Personne n’avait rien vu. Personne n’avait rien entendu. La caisse avait été vidée sauf les pièces de un centime comme si l’assassin avait laissé un signature.
La cité du Plateau était un ensemble de logements sociaux construit dans les années 1970, près de 1 500 logements répartis dans des tours et des barres horizontales, une population estimée à 5 ou 6 000 personnes. Un bon nombre avec qui elle s’était fâchée. Son mari dormait au moment du crime et le peu de respect qu’il portait à sa femme en avait fait le principal suspect.
Il avait été entendu puis mis en garde à vue à cause d’un alibi invérifiable ; Il était l’assassin idéal et visiblement l’inspecteur Polau n’avait pas d’autre piste.
Pourtant il avait un doute, le scooter rouge entreposé à la fourrière suscitait son attention. À aucun moment le meurtre et l’accident n’avaient été relié. Cependant après examen la police scientifique avait conclu au sabotage du cyclomoteur.
Une question le hantait, quel était le rapport entre le meurtre de la boulangère et l’accident forcé?
Les freins du scooter avaient été sabotés, c’était une certitude maintenant. Le jeune Javier n’avait aucune chance de stopper le deux-roues dans la descente. L’inspecteur procéda à une reconstitution avec des motards de la police. Il n’y avait pas de doute.
Il s’agissait aussi d’un meurtre.
Quel était le mobile ?
Y avait-il un lien entre les deux ?
Pourquoi ?
S’agissant de la boulangère tout les clients pouvaient être suspectés, les raisons étaient évidentes mais étaient-elles suffisantes ?
Mais l’humiliation était un vecteur de violence.
Le propriétaire du Vespa était un lycéen, un coureur de jupons, un collectionneur de pucelage. Sa réputation étai à la hauteur de ses exploits. C’était un valeureux amant. Certes il y avait maintes jeunes filles susceptibles de lui en vouloir, peut-être quelques unes qu’il avait engrossées, d’autres qu’il avait tout simplement dupées.
Seule une lycéenne blessée, psychologiquement trop fragile, aurait pu imaginer un tel scénario. Le lycée Paul Eluard comptait quelques 300 filles et il serait bien difficile de savoir celles qui avaient séduites, celles qui étaient encore vierges, celles… sans avoir contre lui l’Éducation Nationale, les associations de parents d’élèves, les parents et les petits copains en titre qui jureraient de l’intégrité de la jeune fille.
Décidément !
En plus de ça, son supérieur hiérarchique démontait toutes les théories qu’il avançait. Le ministre de l’intérieur ne voulait pas de scandale. Le père de Javier était un notable au bras long.
L’inspecteur n’était ni aidé ni soutenu. Il avait interdiction de faire des vagues. Dans le placard qui lui faisait office de bureau les photos punaisées sur les murs lui renvoyaient l’affaire en pleine figure. La boulangère allongée derrière son comptoir, le sang coagulé sur sa poitrine, les cuisses bien trop grosses ouvertes sur un culotte à la couleur douteuse, le tiroir caisse sur le comptoir avec le compartiment plein de ces seules pièces d’un centime d’euro mais plus une baguette, plus un gâteau… Rien. Juste une boutique sordide, nue avec autant d’empreintes sur la vitre des présentoirs que de clients du magasin.
À côté, les photos du scooter rouge, la roue avant déformée, le pneu crevé. Le garçon encastré dans la poteau, du sang sur la chaussée, la tête contre terre, l’image présumant de la violence du choc.
Celle de la fille, indécentes, les formes juvéniles perceptibles, allongée sur le dos, la face recouverte de sang, aucun bout de tissu ne pouvant contenir ses formes d’adolescentes.
Elle était la nouvelle conquête du jeune Javier mais quel lien pouvait les rattacher à la boulangère. Certes Leila habitait la rue, était une cliente de la boulangère.
Qui était l’assassin ?
Qui avait tué ?
Pourquoi ?
Une femme morte, une jeune fille en mauvais état. Quel était le rôle du jeune homme ? Avait-il tué la boulangère et pourquoi ? L’argent n’était pas le moteur. Son père était un industriel cependant il commercialisait la marque Boulanpain, une boulangerie industrielle soutenue par des capitaux asiatiques. Deux mille baguettes jours valaient-elles un meurtre ?
Et pourquoi l’homme présent sur les lieux était-il chaque jour à l’hôpital ?
Paulo se grattait la joue. Il reconstituait dans sa tête les évènements. Un herpès facial imaginaire le grattait. Un tic.
L’éducation Nationale ne lui facilitait pas les choses. La position incontournable du père de Javier lui faisait barrage. Pourtant il cumulait les témoignages des jeunes filles maltraitées.
Leila était une méditerranéenne sans préjugé malgré son âge il fut facile de lui reconnaître de nombreuses aventures parfois lucratives.
Mais pourquoi la jeune fille avide de sexe aurait-elle assassiné la boulangère et tué l’amant qui lui promettait monts et merveilles au risque de sa vie.
Pourquoi Javier aurait-il tenté de tuer la boulangère, il n’était pas du quartier ? Pourquoi aurait-il tué une fille qu’il convoitait ?
De toute façon la pression exercée par les politiques n’avait pour incidence que de lui clouer le bec mais il démontrerait à ses supérieurs leurs torts.
Didier Dupont l’intriguait. Ce visiteur d’hôpital, jour après jour auprès de Leila et coïncidence peu banale, le premier sur les lieux de l’accident, enfin du crime. Le garçon n’était pas fiché mais n’était pas non plus traçable.
À l’adresse qu’il avait donnée l’inspecteur découvrit qu’il n’habitait pas et en parallèle il ne visitait plus. Bizarre !
Le portrait-robot qu’il décrivit à ses collègues permit de découvrir un homme au casier judiciaire chargé. Quelques inculpations pour braquage à main armée, des tentatives de viol. L’homme était connu des services de police. Son identité était différente de celle qu’il annonçât lors de son témoignage.
L’inspecteur Paulo tenait son fil rouge.
Quel était le lien entre la boulangère et la jeune fille ? Paulo semblait persuadé que le garçon, le chauffeur n’était mort que parce qu’il entravait ses plans mais le passé du jeune Javier, prédateur sexuel, le servait.
La maman de Leila souhaitait que les médecins cessent leur acharnement thérapeutique. La presse en fit écho. Dupont né Riskard, suite à l’alerte du médecin de garde, fut pris sur le vif, il abusait de la jeune fille sur son lit d’hôpital.
Le confondre fut facile. La boulangère n’eut d’autre tort que de le provoquer et Javier celui de lui ravir celle qu’il convoitait.
Maître Mollard sauva la tête du garçon, tant et si bien qu’elle fût mise en jeu.
La jeune fille malgré l’opinion publique fut débranchée et mourut.
Son exécuteur se fit brûler les parties intimes au fer à friser, un vrai châtiment.

La diffusion sur mon blog implique ma non participation au concours, le seul but étant d’écrire.

Reflexion dans le métro

©Kot²
©Kot²

Dans ma tête ça tourne à vive allure, mes pensées se choquent et s’entrechoquent. Ma vie de là-bas, celle d’ici. J’aimais bien vivre au Pays puis je suis venu ici pensant que j’aurais une vie meilleure. Au bout du compte je me suis peut-être trompé. J’ai laissée celle que j’aimais parce que mon père avait choisi mon épouse. Ainsi va la tradition.
J’ai pointé 37 ans à l’usine, chaque matin dans mon bleu de travail aux couleurs de la marque qui m’employait. J’ai remis ma paye chaque mois à la mère de mes quatre garçons pour qu’elle paye tout ce qu’il fallait et qu’elle élève nos enfants. Elle maugréait pour que je change de travail et gagne plus d’argent parce qu’untel du bled avait une voiture et pas nous.
La vie défile, j’ai mal à la tête. Et cette rame qui ne quitte pas le quai ! Je suis fatigué. J’ai envie de dormir mais je suis trop énervé. Habituellement le balancement du métro me berce mais pas aujourd’hui. J’ai froid.
Je suis grand-père et je devrais être fier mais…mes petits enfants sont agressifs avec le monde entier. Ils reprochent ma francité alors qu’eux ne se sentent ni d’ici ni d’ailleurs. Ils me reprochent tout sans savoir. Ils me jettent des billets de 100 sur la table pour me montrer qu’ils ont réussi.
Réussi quoi ?
Ils savent que j’ai tout compris. Ils savent que je refuse l’aumône et Raïssa me jette un regard noir quand je repousse vers eux cet argent sale. Ils ont voulu m’offrir une voiture mais je ne sais pas conduire, la télévision avec le satellite pour que je regarde les programmes du pays mais j’ai refusé aussi.
Raïssa a fait des crises de larmes, agenouillée par terre, m’implorant mais je n’ai jamais cédé. Je suis resté fidèle à mon éducation. Je sens parfois son regard haineux qui me gèle les sangs. Je suis sûr que bien des fois elle doit souhaiter ma mort. Je ne peux pas lui en vouloir. J’ai juste peur pour elle quand je ne serai plus là.
Je sors de l’hôpital, une énième consultation. Ma vie est entre les mains du Tout-Puissant. La douleur est de plus en plus vive et le professeur n’est pas optimiste. Raïssa ne sait pas, je ne l’emmène jamais avec moi. Elle est juge de mes faiblesses au quotidien, de ma décomposition mais ne dit plus rien pour ne pas m’irriter.
Je crois que j’ai baissé les bras. Je ne lutte ni contre moi-même ni contre les autres, j’ai jeté l’éponge. J’ai honte de la haine que véhiculent les miens. J’ai honte de la façon dont ils mettent dieu en avant. Je n’ose même plus prier tellement leurs versets sont vides de sens.
Parfois je me dis que je n’ai rien compris qu’ils ont peut-être raison. Je doute. J’ai peur. Je ne retrouve mon calme que tourné vers l’orient. J’ai peur peut-être de ce que sera demain.

une photo quelques mots

Atelier d’écriture de Leiloona

L’impossible tournant

route— Tu veux en parler ?

C’est elle qui m’avait dit ça sur le bord de la route. Revenir à cet endroit n’était pas aussi simple. Plusieurs fois j’avais essayé puis je faisais demi-tour pour rentrer.

— Non, répondis-je.

Y avait longtemps que le film tournait dans ma tête cherchant où j’avais déconné. Un volant qui vit sa vie. Une voiture qui file tout droit.

— Pourtant j’aimerai bien que tu dises quelque chose, insista-t-elle.

Je détournais les yeux de ce virage pour la regarder. Assise dans un fauteuil roulant, depuis l’accident. Je l’aimais. Et maintenant j’hésitais entre amour et pitié.

— Pourquoi t’as pas ralenti ? Pourquoi tu m’as pas laissé le volant si t’avais trop bu ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

La même rengaine.

Je me les posais aussi ces questions. Je parlais peu ou prou depuis la catastrophe. Le choc fut impressionnant mais j’avais la chance d’être entier. Je n’avais eu qu’une jambe et un bras cassés, la cage thoracique enfoncée et un œil crevé par les éclats de verre mais j’étais valide, ingambe.

Deux ans de calvaire.

Louise avait été transportée à l’hôpital d’Annecy. Jamais plus elle ne marcherait. Lorsque j’ai pu enfin me déplacer et me rendre à son chevet, je vis dans ses yeux un éclair de haine qu’elle camoufla aussitôt. Elle me montra ses jambes mortes, rachitiques, déformées, cachées sous un plaid à carreaux. Je me retins pour ne pas sangloter. Ses jambes étaient magnifiques avant. D’ailleurs elle s’habillait court, très court : mini-jupe ou short. Musclées à souhait, bien galbées, douces, elles valaient le coup d’œil. Rien à voir avec ce qu’elle me montrait brutalement.

Une larme coula de mon unique œil. Elle me fit faire le tour du centre de soins, de la piscine aux rampes parallèles, des salles de torture où chaque jour depuis deux ans on espérait la voir marcher. Là, où elle pleurait de dépit ou de honte quand tout devenait trop difficile.

C’était plus la même fille, je pouvais le comprendre. Dans le taxi qui me ramena à la gare, le soir, je sanglotai convulsivement alors que le chauffeur évita de croiser mon regard dans le rétro. Louise ne voulait pas que je revienne la voir mais je ne l’écoutai pas. J’avais réussi, non sans mal, à dominer mon appréhension la première fois alors… Et je lui devais bien ça.

Dans le train du retour, Je revécus l’accident, un flash stupéfiant. Inattendu. Dire que l’on voyait défiler sa vie en accéléré était un euphémisme. C’était la partie cachée qui défilait, celle qu’on avait oubliée comme le premier contact avec le sein de sa mère ou bien le trac avant son premier baiser ou encore les tripes qui se nouent avant le premier examen. J’avais crié. La voiture avait dérapé dans tous les sens. Le volant ne répondait plus, j’avais vu arriver le sixième poteau et l’arbre vers moi alors qu’à côté Louise se cramponnait à mon bras. Le bruit des portières crissant, le saut dans le vide, la voiture qui se couchait pour dévaler la pente tonneaux après tonneaux. La ceinture de sécurité qui m’étranglait, le vacarme, et l’instant qui sonne le glas quand la voiture en équilibre sur le flanc penche d’un côté ou de l’autre dans une dernière hésitation, refusant de choisir entre la vie et la mort.

— Monsieur, monsieur, calmez-vous.

Je regardais hagard la personne qui me parlait, étais-je encore dans la voiture ? Je ne comprenais plus.

— On arrive, vous voulez un peu d’eau, continua-t-elle, me tendant une bouteille.

J’opinais et bus fiévreusement au goulot. C’était la première fois que les choses s’imposaient aussi nettement, j’étais ébahi. Je remerciai la quarantenaire qui me dit curieusement : «  Louise va s’en sortir, ne vous inquiétez pas. »

J’étais là, chaque dimanche, près d’elle. Jamais nous ne rigolions ou n’éclations en sanglots. Lorsque je tentais de lui prendre la main, elle se dérobait. Chaque fois lorsque je partais elle répétait le même refrain : « Ne reviens plus, je t’en supplie. »

Je revenais pourtant, espérant chaque fois découvrir des progrès qui ne venaient pas. Je ne savais pas ce que je cherchais alors qu’elle me repoussait. Je ne l’aimais plus sans doute. Je cherchais juste à me faire pardonner. Face au monde, je passais pour un gentil garçon alors que j’étais responsable de son état. Impossible pour moi de l’oublier.

Deux années après elle sortit. J’avais acheté un Monospace pour que ce soit plus facile avec le fauteuil. J’étais-là devant l’hôpital, la regardant faire ses adieux à tout le monde.

— On rentre à la maison, dis-je, après l’avoir installée dans le véhicule.

— Emmène-moi sur les lieux avant de rentrer.

Je me garai un peu avant le tournant pour ne pas gêner la circulation, l’installai dans son fauteuil, transi sur le bas côté, n’osant faire un pas de plus. Elle resta derrière moi m’interrogeant :

— Tu veux en parler ?

— Non, répondis-je.

— Pourtant j’aimerai que tu me dises quelque chose.

Je lui racontai le flash-back que j’avais eu dans le train sans toutefois pouvoir expliquer l’accident. Je ne savais pas qui — de la voiture ou de moi — avait flanché. Je flagellais sur mes jambes revivant l’instant au fur et à mesure de mes souvenirs, les mains plaquées sur les oreilles pour masquer les crissements de ferraille qui m’assaillaient. J’entendis nettement qu’un pneu venait d’éclater modifiant la trajectoire de la Clio. Je gueulai :

— Un pneu à éclaté. Un pneu a éclaté.

Je la vis débouler dans son fauteuil lancé à pleine vitesse, ses avant-bras musclés s’agitaient autour des roues. J’étais abasourdi. Lorsque je compris, je hurlai :

— Louiiiiiiiiiiiiiiiiiise.   

Alors qu’elle se jetait dans le vide.     

Texte écrit pour l’atelier d’écriture : Une photo, quelques mots

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Souvenir d’enfance : l’orage.

tabouret-en-boisLa tempête grondait et rendait Lucien mélancolique. Il n’avait jamais aimé et n’aimerait jamais cette manière que la nature avait de se rebeller. Pourtant il était là, derrière sa fenêtre à regarder les éclairs déchirer le ciel, à surveiller et fixer l’orage qui se manifestait avec violence dans la nuit noire éclairant l’espace comme pour mieux souligner l’inquiétante obscurité des ténèbres. Chaque fois il sursautait comme surpris lorsque les éclairs illuminaient le firmament tandis qu’il comptait les secondes pour évaluer la distance de l’onde de choc — distance proportionnelle au temps qui s’écoulait — alors que les muscles de son corps se crispaient attendant l’inévitable déflagration qui le rendrait fébrile. Lire la suite