Écran

En cent mots avec Raymond Queneau

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« Oui j’ai rêvé, j’ai rêvé souvent
D’une cité où dès le réveil
Le gai soleil me ferait chanter
Pendant que les gens s’aimeraient vraiment … » *

Plus personne n’entonne ces paroles d’espoir, quelle tristesse. Sur mon écran de télévision je ne vois que guerre, bombe nucléaire, attentats. Du feu, du sang dont les médias s’emparent et nous abreuvent.

Est-ce que nos journalistes n’en font pas trop, rien que pour le buzz.

Faut-il rêver d’un retour en arrière sans télévision ou bien d’une censure qui n’était peut-être pas si mal.

Je rêve toujours d’une fleur au bout du fusil.

  • Parole de sir Baden-Powel.

 

Après la neige

©Romaric CazauxLa route est glissante pire qu’une savonnette, les trottoirs brillent. La neige, le froid ont sévi, c’est de saison. Les aventuriers téméraires au volant de leur voiture provoquent d’immenses carambolages, les véhicules gisent en travers de la route tous feux allumés jusqu’à ce que leur batterie se décharge.

La boulangère façonne son pain pour l’éventuel badaud. Le store du supermarché est baissé. Le boucher sur le pas de sa porte aiguise ses couteaux pour vaincre le froid ou comme s’il s’apprêtait à découper le premier venu.

La vie s’est arrêtée. Les hôpitaux ne désemplissent plus, radios et plâtres pour les plus chanceux ou réduction de fractures pour les autres.

La ville n’a plus son visage habituel.

Seul Edouard le vieux fou nettoie le trottoir avec son balai qu’il trempe dans l’eau chaude. D’aucuns diront qu’il poursuit les jeunes femmes dans la rue à la recherche de plaisir potentiel. Il n’a même pas cette idée là.

Edouard est un rescapé de la guerre, un blessé que la raison a abandonné lorsqu’un fragment d’obus s’est planté sur son front. Sale guerre ! Bien sûr les pouvoirs publics l’ont abandonné. Seule consolation une médaille qui ne sert à rien qu’il affiche sur son manteau.

Il vit d’oboles, de services ou de servitude qui lui permettent de subsister. Il est digne, sans haine. Il déteste la commisération qu’il ne comprend pas.

Le balai à la main, il nettoie la neige, le verglas, sans rien attendre ni espérer, il fait sa mission. Il prépare le terrain comme un fou qui se sacrifie pour éviter l’échec sur les carrés noirs et blancs.

Edouard aime sa vie. Cette neige lui rappelle des souvenirs qu’il ne sait pas gérer, des images qu’il ne comprend pas : des montagnes, des armes, du sang.

Impassible Edouard balaye son trottoir fier d’apporter une fois de plus sa contribution au bien être des autres.

une photo quelques mots

Ecrit pour l’atelier d’écriture de Leiloona 

IL court, il court l’enfant.

©Kot²
©Kot²

Peur, courir. Les mots se bousculent. Il tourne la tête, personne aux alentours. Juste une angoisse qu’il ne sait pas nommer.
La rue descend. Les barreaux aux fenêtres sont peu rassurants. Et ce bruit hallucinant à se boucher les oreilles.
Il ne pleure pas parce qu’il veut être fort. Sa mère lui a dit, court et ne larmoie pas ça te ralentirait.
Tourner la tête lui est douloureux. Il a comme un sixième sens. Il dévale la pente. Réfléchit presque à mettre un pied devant l’autre pour ne pas tomber.
Le bruit est angoissant derrière-lui, il a l’impression d’avoir très chaud. Comme si…
Ça brûle soudain !
Il serre les dents. Si fort qu’il a l’impression qu’il va les perdre. Ça tourne dans son ventre. Il contracte ses sphincters, instinctivement.
Il a peur, oui ! Mais il est déjà un petit homme. Il veut faire honneur à son père. Son sang a giclé devant lui. Juste un petit trou. Il se rappelle.
Pas de larmes, ce serait encourager l’ennemi dans sa violence. Il ne sait pas ce qui se passe.
Ce qu’il sait ?
C’est la guerre.
Ce qu’il ignore c’est pourquoi !
Il a vu son père, ses oncles, ses grands-parents. Allongés sur le bitume. Le sang coulait.
Il doit garder ces images à l’esprit. C’est sa sauvegarde. Sa mère lui a toujours dit : « écoute le Prophète. » Il tend l’oreille.
Il pense à Medhi, son copain, qui lui écoute Dieu. Et c’est sûrement la même prière qu’ils partagent.
Ses larmes mouillent ses yeux. Son dos brule il ne sait pas pourquoi. Pourtant il a couru. Mais il voit les flammes dans les carreaux autour de lui. Il s’oublie. Traitreusement son corps lui fait faux bond. Il a honte.
Il croit que s’il avait une kalachnikov il serait plus fort. Que ses humeurs seraient restées à leur place, dans son ventre.
Il se trompe l’enfant. On lui a apprit que l’autre est mauvais parce qu’il ne lui ressemble pas. Forcément, plus il a peur, plus il déteste Medhi et son Dieu.
Le lavage de cerveau fait son œuvre. Du haut de ses cinq ans il est prêt à ôter une vie pour survivre.
Sait-il que Medhi pense la même chose ?
Sait-il que son ami est prêt à la même violence pour la même raison ?
Pourtant ils ont joué tant d’années ensemble.
Savent-ils que l’oubli fonce à la même vitesse qu’une balle ?
Le ciel ronfle chargé de la violence des hommes. Le nuage s’épaissit.
La pente s’accentue. Une pluie noire descend.
C’est quoi ça se demande-t-il ?
Il n’a jamais couru autant.
Il déteste Medhi, c’est ancré dans son sang. Maintenant. La peur engendre la haine.
Son ombre le suit, devant ! Ça l’agace.
Il freine en courant pour ne pas tomber ; le corps incliné à l’inverse de la descente. Pour se retenir.
En bas, il aperçoit Medhi. Leurs yeux se lancent des éclairs. Ils se détestent. Soudain. Oubliant l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre.
Un souffle encore plus chaud secoue l’endroit. Le bruit est monstrueux.
La déflagration les pousse l’un vers l’autre. Ils se bousculent, se repoussent.
Chacun ressent l’autre et sa violence.
Puis leurs bras s’étreignent parce qu’ils s’aiment fraternellement. Ils se congratulent, s’enlacent, se touchent pour mieux se reconnaître. Ils mélangent leur terreur.
Aucun n’entend le drone.
La bombe siffle de plus en fort au fur et à mesure qu’elle prend de la vitesse.
Lorsqu’ils lèvent la tête c’est trop tard, déjà !
La coalition fait sa guerre et tue. Sans remord.

une-photo-quelques-mots1-300x199Écrit pour l’atelier d’écriture de Leiloona.

Guerre civile

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© Romaric Cazaux

Que faire ? Quel désastre ! Ce monde est fou. Ceux qui étaient ses frères hier sont ses ennemis aujourd’hui. Le monde est malade.

Il est fatigué de ne plus dormir, de regarder derrière lui comme devant pour se protéger. Ce n’est pas nouveau, il y a des siècles que ça dure, la religion divise, la religion tue.

Il tousse beaucoup

Le pays est à feu. L’épicier du coin ne veut plus le servir parce qu’il n’a pas les mêmes croyances que lui. Il a même dit qu’il aurait sa peau.

Faut-il dire la même chose que les autres pour survivre ? Il ne croit pas à ça. Il croit à la liberté, en l’individu.

Personne n’a fait de mal à personne et tout le monde veut faire du mal à tout le monde. Quelle drôle l’histoire !

Il tousse violemment, crache.

La fatigue, les femmes qui renchérissent tout ça n’est pas sain. Qu’est devenu son pays ? Que va-t-il arriver de pire ?

Il pensait partir, s’exiler pour vivre heureux. Mais pourquoi ? Il ne veut pas baisser les bras. Il doute d’être plus heureux ailleurs. Ses poumons s’étouffent. Pourquoi ? Mais pourquoi ?

Il tousse violemment et crache du sang. Sa gorge le brule comme s’il avait avalé du verre pilé. Il se plie en deux et crache encore. Son visage est rouge comme s’il manquait d’air.

Il a perdu sa fiancée, elle ne le voit plus. Comme lui elle voulait ignorer ces conflits, leur différence, mais sa famille ne lui a pas laissé le choix. Il est athée mais il aurait pu être chrétien et déjà mort.

Chaque fois qu’il ferme les paupières ça gratte comme s’il avait pris du sable dans les yeux. Il pleure, ses yeux le démangent. Il crache encore. Sa carotide est gonflée comme si elle allait exploser.

Il est triste, fatigué. Sa mère geint à l’hôpital parce qu’ils n’ont pas de médicaments pour la soigner. Elle n’a pu s’empêcher d’haranguer tout le monde et pour ça elle a pris un mauvais coup de couteau. Pas si grave mais la plaie au ventre peut s’infecter et cet accident qui serait sans conséquence dans une période de paix devient disproportionné aujourd’hui à cause du manque de médicaments.

Il lève la tête vers le ciel clair. Aucun avion. Personne. La rue est agitée comme chaque jour. Les gens hurlent, crient. Il se penche par la fenêtre. D’autres en bas toussent, hurlent, respirent avec difficulté.

Chacun se méfie, car certains profitent de cette guerre civile pour régler de vieux contentieux. L’homme n’est pas aussi bon que les écritures le disent. Est-ce qu’il mérite le Paradis ?

Il s’est remis à la cigarette alors qu’il avait arrêté de fumer. L’inquiétude, l’angoisse, la peur. Oui il a peur et c’est bien naturel. Ses yeux sont cernés par le manque de sommeil et rougis par le sable du désert, croit-il ! Depuis des jours il dort les yeux ouverts surveillant le vide. La trouille l’empêche de dormir pourtant il n’est pas sûr qu’il pourrait se défendre si on l’attaquait.

Il n’y a pas d’eau sinon il s’aspergerait les yeux. Il n’y a pas de vent pourquoi aurait-il du sable dans les yeux ? Il se relève, regarde en bas. Des corps affalés sur le macadam, quelques soubresauts. Ils expulsent une bave blanche. Un geyser.

Une cataracte. Du sang.

Qu’est-ce qu’il se passe ?

Ses joues se sont creusées. Il n’a pas mangé depuis trois jours, ni bu. Son estomac se contracte cherchant quelque chose à broyer. Ça fait mal. Combien de temps ça va durer ? Il est faible, affamé.

Sa raison s’égare. Il ferme son œil droit, trop douloureux, comme si un bœuf tirait une herse sur son globe oculaire. Un liquide chaud s’écoule de son oreille, glisse sur sa joue, le long de son cou et meurt sur le maillot blanc. Il passe sa main, du sang !

Son visage est déformé par l’angoisse. Le sang coule presque à flots maintenant. Il tousse violemment et chaque fois ses veines se gonflent comme si elles allaient éclater. Ses yeux sont fermés, purulents, il respire mal, vomit une bile saignante. Il urine dans son pantalon en gémissant tellement ça mal.

Il ne voit plus mais il comprend, il entend encore au travers de son tympan éclaté.

« Il a osé » hurle-t-il en sautant par la fenêtre.

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Le cahier de Hana Malkhmalbaf

le_cahier_afficheSynopsis de Allociné :

Sous les anciennes statues géantes de Bouddhas détruites par les Talibans, des milliers de familles tentent de survivre dans des grottes. Baktay, une petite fille de 6 ans, entend toute la journée son petit voisin réciter l’alphabet. Elle se met alors en tête d’aller à l’école, quitte à braver tous les dangers.

Sous l’apparence d’une grande simplicité narrative, la plus jeune des filles Makhmalbaf dénonce les ravages de la guerre en Afghanistan et pose la question du devenir des enfants qui sont imprégnés de violence dès leur plus jeune âge.

Mon avis :

Un film terrible, sans concession. Une petite fille qui crève l’écran. Des enfants qui s’amusent à la guerre parce qu’ils ne connaissent rien d’autre.

Un regard sur une phase de l’histoire, des talibans qui ont une emprise aussi sur la vie de ces jeunes enfants.

Les filles n’ont pas le droit d’aller à l’école mais cette enfant veut apprendre à lire et brave tous les interdits pour le faire.

Un film poignant.

La réalisatrice :

 Hana Makhmalbaf1 née en 1988 à Téhéran, est une réalisatrice Iranienne. Ce long métrage tourné en 2007 — à 19 ans — est son premier film mais elle baigne dans le cinéma depuis sa tendre tendance. En effet son père, Moshé Malkhmalbaf1 est acteur, scénariste, monteur et réalisateur de cinéma et sa sœur aînée Samira Malkhmalbaf1 est aussi réalisatrice.

Le film n’a jamais reçu d’autorisation en Iran. Il a été tourné à Barmian en Afghanistan, au pied des ruines des Bouddhas détruits par les Talibans en 2001,  puis monté au Tadjikistan.

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Le film est visible sur Youtube en intégralité et en français ici mais dépéchez-vous

La vie rêvée des plantes de Lee Seung-U

lee-seung-u-la-vie-revee-des-plantesQuatrième de couverture :

Énigmatique et pénétrante, l’atmosphère de La vie rêvée des plantes irradie d’un mélange déroutant d’infinie délicatesse et de violence extrême.
Comme dans le jeune cinéma coréen, l’audace narrative l’emporte ; on est pris à la gorge. Contraint d’espionner sa propre mère pour un mystérieux commanditaire, Kihyon est confronté à d’obscurs secrets de famille. Par tous les moyens, il tente de réparer les blessures du passé, entre une mère au comportement étrange, un père réfugié dans la culture des plantes et un grand frère adoré et haï, amputé des deux

jambes à l’armée.
La folle passion de Kihyon pour l’ancienne petite amie de son frère n’arrange en rien la situation. Dès lors, sa confession, lourde de silence et de résignation, de culpabilité et d’espoir insensé, nous plonge dans les formes les plus crues et les plus élevées de l’amour.

 

Kihyon est détective privé. Un commanditaire anonyme le paye pour espionner sa mère. Ce faisant il découvrira un certain nombre de secrets de famille.

Le livre commence ainsi :

« -Pourquoi riez-vous ? »

Lorsque, ouvrant des yeux ronds, elle m’a posé la question, moi je songeais à tout autre chose. Rouge à lèvre moiré, short moulant, la fille n’avait pas l’air d’apprécier. Sans doute me prenait-elle pour un client réfractaire. Bien entendu je ne me souciais guère de savoir si elle avait un tant soit peu d’humour. Je me disais seulement que son rouge à lèvres faisait un peu bizarre. Rien de plus.

Le détective est en train de choisir une prostituée dans le quartier chaud de Séoul. Il effectue cette tâche pour son frère ainé, amputé des deux jambes à l’armée. La prostituée est thérapeutique.

Mais avant d’être amputé son frère était photographe, photographe de rue, il saisissait les scènes dérangeantes des manifestations populaires dans cette Corée du Sud d’après guerre dirigée par le dictateur Park Chung-hee.

Non seulement, son frère était un photographe exceptionnel mais il avait la chance d’avoir une copine, Sunmi, magnifique jeune fille, bibliothécaire et accessoirement auteur-compositeur et interprète d’une seule et unique chanson, écrite et chantée pour ce frère dont elle est profondément amoureuse.

Mais Kihyon est aussi amoureux de Sunmi et chaque fois qu’il l’entend chanter cette chanson il enrage. Il aimerait que Sunmi chante pour lui. Quand il entend le rire cristallin de la jeune fille au travers de la cloison, c’est une torture pour lui.

Il vivait tous les quatre. Le père, le mère et les deux garçons. Chacun prenant ses repas séparément, le père parlant à ses plantes et la mère vacant à ses occupations.

Je n’en dirai pas plus à propos de ce livre magnifique. Il y a quelques temps qu’un livre m’avait mis dans des états pareils. D’abord il est dérangeant parce qu’il est cru. Ensuite il est émouvant parce qu’il draine une profusion de sentiments, de l’amour à la haine.

Kihyeon est le fil rouge de cette enquête. On peut le haïr tellement il est vil parce qu’il est amoureux de Sunmi comme on peut l’aimer tellement il bon pour son frère et Sunmi.

C’est la mère de Kihyeon qui lui explique, en parlant longuement, les crises de l’aîné : « Il se masturbe, il se met du sperme partout, c’est affreux. Après ces moments d’agitation, il s’effondre littéralement et s’endort comme une souche. Le psychiatre qu’on est allé voir dit que les pulsions sexuelles sont un exutoire à son trouble mental. Quand la tête perd son équilibre, il paraît qu’on cherche une issue pour ne pas exploser. C’est ce qu’on a refoulé trop longtemps qui surgit dans ces moments-là. Les crises prennent des formes différentes selon chacun, mais pour ton frère, ça se passe ainsi. »

Puis cet autre lorsque Kihyeon va retrouver son père dans le jardin : « Il s’est retourné en posant un doigt sur ses lèvres. Il était accroupi devant un arbuste dont il caressait les feuilles. Je ne comprenais pas pourquoi il me faisait signe de me taire, et, sur le coup, je n’ai pas réussi à lui demander.

Je l’entendais murmurer tout en caressant les feuilles. Aucun doute, il était en train de parler à la plante. Ce qu’il disait était inaudible, et puis les arbres, ma foi, n’ont pas d’oreilles. Celui-là n’entendait pas plus que moi. »

Ce qu’en pense la librairie Mollat :

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Je redirai pour terminer que c’est un livre MAGNIFIQUE.

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 Challenge : Printemps coréen sur le blog : La culture se partage