Le sirop de la rue 1

pavesJe ne suis pas ce qu’on fait de mieux dans le genre humain mais je m’assume et je vis en accord avec moi-même. Les erreurs je les collectionne et jamais je ne dirai c’est la faute à…
Je suis fataliste, c’est comme ça.
Le fric, je le gagne à ma façon, je vends du crack mais contrairement à l’alcool ou au tabac qui tuent aussi, ce que je vends est illégal. On me surnomme Nick le bitume, le bitume parce que je l’arpente du matin au soir et Nick parce que je suis prêt à filer du plaisir à qui le réclame.
Quand j’étais petit ma mère m’abreuvait de proverbes et je m’en rappelle que d’un seul : « La tête ne sert pas qu’à retenir les cheveux. » J’y ai beaucoup réfléchi depuis et j’y pense chaque matin lorsque je me réveille.
Carotte, ma rivale, tape l’asphalte comme moi, dans la rue c’est marche ou crève, elle est mon ennemie le jour mais de temps en temps la nuit, elle partage mon squat. La vie c’est comme les échecs, un jour on joue avec les pions blancs, un jour avec les noirs. Si on la surnomme Carotte, ce n’est pas à cause de la couleur de ses cheveux, c’est plus intime, pas très subtil j’en conviens mais c’est sa marque de fabrique. De son corps Carotte fait comme avec la vie, elle en abuse et collectionne les amants comme les bigotes collectionnent les chapelets mais confidence pour confidence, si Carotte est un garçon manqué elle a un cul à faire se damner un saint
Évidemment sillonner le trottoir comme ça n’est pas sans conséquence. Les jours où je suis plein d’oseille, je deviens la proie. La rue c’est quand même pas la joie. Il y a des yeux partout qui surveillent, des rapaces prêts à se nourrir de charognes. J’ai accepté les risques il y a longtemps déjà, je n’ai plus le choix. Comme au jeu il faut duper pour déstabiliser son adversaire, ça marche ou pas. Quand je perds, c’est le fiasco, je me fais dépouiller et tabasser à mort. L’hôpital devient alors mon havre de paix, on me répare, on me bichonne, on me lave le cerveau espérant que j’ai la sagesse de faire autre chose de ma vie.
Ce que je fais n’est pas de tout repos, il n’y a pas d’assurance vieillesse et j’en suis conscient. Comment fait-on pour en arriver là ? Il y a toujours une main secourable, prête à offrir le Paradis quand tu es au trente sixième-dessous. Le fric, l’argent facile, la belle caisse, les fringues de marque, ton petit boulot te donne tout ça, absolument tout et même plus. Parfois tu récoltes la prison mais ça c’est une histoire, on en reparlera peut-être un jour.

desmots, unehistoire

les mots à utiliser : sagesse – proverbe – absolument – subtil – vieillesse – ennemie – adversaire – jeu – échecs – fiasco – erreur – accepter – joie – plaisir – offr

Noir dehors de Valérie Tong Cuong

noirdehorsL’histoire commence ainsi : « Je suis sortie sur le seuil. Des gouttes d’une eau sale s’écoulaient du climatiseur accroché à l’étage et glissaient sur mon front. Je me suis écartée. D’ici, on ne voyait pas à plus de trente mètres : les bâtiments gris et trapus masquaient entièrement l’horizon. On en parlait souvent, de l’horizon, avec Bijou. On supposait qu’ailleurs les choses étaient différentes. On pariait qu’il y avait des plantes vertes, des enfants aux vêtements colorés, des posters de chanteurs à la mode derrière les baies vitré

— Imagine un peu disait Bijou, imagine que les immeubles soient roses de l’autre côté de la rue. »

Les deux filles qui discutent ainsi, sont Naomi et Bijou, deux prostituées captives qui ne sortent jamais de la chambre, au dessus du bar dans lequel elles monnayent leurs charmes pour le compte de Tony, le souteneur et de Gecko son second. Deux petites frappes. Naomi, Tony l’a ramassée toute jeune et l’a menée là, dans ce bar glauque, dans cette chambre, d’où elle n’est jamais sortie. Bijou, plus âgée, se prostituait déjà avant d’atterrir ici. Bijou a servi de mère, de professeur, de confidente, elle a épongé les larmes de la jeune Naomi.

Un jour, la porte de la grille reste ouverte…

 

« L’air du bureau était frais, mais la chaleur dehors si tenace qu’il suffisait de jeter un coup d’œil par les fenêtres pour s’étouffer. Malgré cela, impossible de détacher son regard des tours voisines. Les structures métalliques tremblaient sous le soleil comme de fragiles tiges de caoutchouc. »

C’est le début du deuxième chapitre dans lequel nous faisons connaissance du second protagoniste de ce roman, Simon Schwartz, le plus célèbre et médiatisé avocat de New-York qui a gagné ses galons comme avocat commis d’office, en remportant un procès perdu d’avance celui d’une femme filicide, qui laisse tomber son bébé d’un chambre au dessous des toits.

Les bureaux de Simon sont au 36ème étage d’une tour du Financial District.

 

« Le grand-père aboyait comme toujours. Dans mes fréquents cauchemars, je l’imaginais transformé en chien perpétuellement lancé à mes trousses, la bave aux lèvres et le croc affuté, habité par la seule nécessité de me déchiqueter jusqu’à ce que plus rien ne subsiste de mon pauvre corps, ou tout au moins plus rien d’identifiable. Bien entendu je gardais pour moi mes terreurs nocturnes. Qui aurait osé défier l’autorité de l’Ancêtre dans cette maison, dans cet immeuble, dans cette rue et même dans tout l’odorant quartier de Chinatown»

Le troisième larron c’est Canal, un jeune chinois de Chinatown. Canal c’est le nom que lui a donné le grand-père quand il a trouvé ce bébé sur le pas de la porte. Pourquoi ce drôle de prénom ? Parce que le magasin est situé sur Canal street. L’enfant a été recueilli, non pas adopté, et travaille dans l’immense commerce que le grand-père exploite. Le jeune Canal apprend le Confucianisme et les arts martiaux à travers les livres et les vidéos en vente dans le magasin. En vingt années de vie, il n’est jamais allé plus loin que la porte du magasin, la ville lui est inconnue.

Parce que New-York ce soir là est dans le noir en raison d’une panne électrique, alors que les filles faussent compagnie à leurs geôliers, que Simon descend à pieds ses 36 étages, pas d’électricité, pas d’ascenseurs, la mégapole est plongée dans le plus gros chaos de tous les temps. Des embouteillages monstres, les métros et les trains ne circulent plus, les gens abandonnent leur voiture en plein milieu de la rue r pour essayer de rejoindre leur domicile d’une autre façon.

« Manhattan entier était sans électricité. Le grand-père caressa son bouc de satisfaction : le groupe électrogène qu’il avait acheté allait enfin servir. C’était un petit modèle aux capacités limitées : on devait renoncer aux ventilateurs, mais l’armoire réfrigérée resterait et, sous peu, si on avait la chance que la panne ne soit pas réparée trop vite, la moitié du quartier viendrait ici acheter de quoi se désaltérer. »

Le malheur des uns fait le bonheur des autres.

 

Mais les trois intéressés se retrouvent ce soir-là autour de l’église du père Joachim. « Des gens étaient allongés sur le trottoir d’autres endormis. D’autres discutaient à voix basse sur les marches. » surpris ou stoppés par cet incident extraordinaire. Naomi, la tête sur l’épaule de Bijou se sent de plus en plus mal, le manque de crack lui donne un teint cireux, Gecko lui fournissait sa drogue pour mieux asseoir sa dépendance. Simon dévisage sans arrêt cette Naomi qu’il prend pour Eden la prostituée virtuelle dont il utilise les services. Bijou, elle, prend son passé en pleine figure face à ce magistrat qu’elle reconnaît, quant à Canal, il devra utiliser sa technique de combat apprise dans les livres.

C’est un monde étrange dans lequel nous emmène Valérie Tong Cuong au travers des personnages qu’elle dépeint.

En livre de poche c’est un bouquin de 190 pages qui se lit d’une traite ou presque, par curiosité, parce qu’on a envie de savoir pourquoi une pute, pourquoi un avocat, pourquoi un chinois.

Ce livre m’a plu, aussi peu probable soit-il, et me donne envie de continuer ma quête en lisant d’autres ouvrages de cette auteur prolifique.

« Je lui ai fait part ce cette pensée du maître : seul l’homme honorable sait aimer et haïr comme il convient. »

V.Tuon Cuong

Qui est cette auteur ? Difficile de le savoir, je reprendrai sa propre biographie trouvée sur son blog : Valérie Tong Cuong est née en banlieue parisienne. Après une adolescence chaotique, elle étudie la littérature et les sciences politiques. Elle travaille huit ans dans la communication puis lâche tout pour se consacrer à l’écriture (romans, nouvelles, scénarios) et à la musique.      Le blog  de V. Tong Cuong est ici

Le résumé de son livre, toujours sur son blog est  ainsi que la revue de presse.