Le castrat

Le thème des Impromptus Littéraires est : La concierge est à l’Opéra.

 

 

Le castrat

Chaque soir il détache le foulard de ses cheveux
Ferme la loge, tire le rideau et fait ses vocalises
Sous la douche il réchauffe ses cordes vocales, nerveux
Comme Roméo, Juliette est son ourse sur la banquise.

La poussière des tapis rouge souvent le fait tousser,
Il grogne, s’énerve, l’opéra est sa bouée de secours
Sur la scène il oublie ses escaliers surannés
Dès que l’orchestre commence son cœur bat comme un tambour.

Qu’il chante Ombra Fedele Anch’io d’Haendel comme Farinelli
Et tienne la note avec autant de conviction
Suffit pour que la foule s’en émeuve ; Le castrat

Accroche les aigus, le regard droit, en érection.
L’ovation le bouleverse, les yeux pleins de mascara
Il s’incline, remercie. Bientôt il sera dans l’oubli.

 

Le trailer de l’excellent film : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19446604&cfilm=11094.html

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Les marches du métro

©Marion Plus
©Marion Plus

Comment oublier ! Ce jour-là j’eus envie qu’ils sortent, envie qu’ils regardent la couleur du ciel, envie qu’ils profitent de cette belle journée de printemps.
Maman avait travaillé comme concierge toute sa vie et papa à fixer des pare-chocs dans une usine automobile.
La loge que nous habitions était insalubre, nous devions tirer l’eau à la pompe chaque jour, les commodités étaient au fond de la cour. L’espèce d’appartement ne comportait que deux fenêtres l’une sur la rue l’autre sur la cour.
Mes parents avaient économisé trois francs six sous toute leur vie pour acheter ce petit studio deux rues plus loin, toujours en rez de chaussée. S’ils avaient la chance d’avoir l’eau au robinet et des toilettes personnelles, Dieu Râ n’avait pas ses entrées.
L’appartement était humide, froid en hiver et irrespirable lors des canicules, le béton chaud refoulait autant ses humeurs que ses cancers.
Je sortais avec eux en fin de semaine. Les convaincre de le faire était un combat qui se négociait dès le lundi j’en avais l’habitude. Au fil de jours je sentais la résistance de maman faiblir. Ses arguments étaient chaque fois les mêmes.
Je les aimais, je les chérissais. Imaginer ma vie sans eux était inconcevable. Je tenais, c’était mon cheval de bataille, à leur rendre l’amour qu’ils m’insufflèrent, au centuple.
Chaque fin de semaine en voiture je les conduisais à Notre Dame, à la Tour Eiffel, au jardin des Plantes, à la Bibliothèque Nationale, au Trocadéro partout où il y avait de la vie.Je savais qu’ils appréciaient,
Cette semaine là, je n’avais pas ma voiture. Un bel accrochage l’immobilisait chez le carrossier. Puisque j’avais réussi tout au long de la semaine à convaincre maman et papa de sortir, je ne devais pas lâcher du lest et penser à une autre solution.
J’avais bien compris que les laisser seuls un week-end serait ouvrir une porte vers l’inconnu. Je redoublais de vigilance. Je voulais les emmener à chaque exposition intéressante, avoir le même égard qu’ils avaient eu pour moi. Je leur étais redevable de toute la culture qu’ils me dispensèrent et je tenais à entretenir leur curiosité.
Mes parents avaient fui le régime de Salazar et s’étaient débrouillés pour survivre à Paris, certes ils n’avaient pas eu les les meilleures conditions mais ils avaient appris à vivre avec, sans se plaindre.
C’était la fin du printemps et presque la fin du mois. J’avais argumenté pour prendre le métro. Vivre l’instant comme une épopée. Nous mêler à la foule pour aller au Musée Guimet nous régaler de l’exposition « Du Nô à Mata Hari, 2000 ans de théâtre en Asie. » Vivre et comprendre cette culture si différente de la nôtre les excitait.
À la sortie de la station Iéna, je compris que j’avais présumé de leur force.. Maman peinait. Les marches devenaient de plus en plus hautes. Ses chaussures devenaient de plus en plus lourdes à soulever. La respiration de papa n’était plus que sifflements.
J’étais derrière veillant à leur sécurité. Le croyant, juste avant que mon père bascule en arrière. Le soleil était au zénith, le ciel d’un bleu sans nuage. Lorsque maman s’écria « Marcelo » je restai sans réaction, figé, regardant le corps de mon père tomber en arrière. Ma mère tenta de le retenir mais le quintal de mon père l’entraîna dans sa chute.
Je survis à cet accident sans le vouloir. Depuis je suis enfermé à l’asile, pardon à l’hôpital Esquirol, le cadre est agréable, les jardins magnifiques. De temps en temps, malgré les sédatifs qu’on m’inflige, la vue d’un escalier me perturbe. La camisole de force est la seule réponse à mon agitation.
Aujourd’hui j’ai vu écrit « Fête des pères » sur les murs. J’ai perdu le nord. Je n’arrive pas à oublier que je les ai tué.

Atelier d’écriture de Leiloona, les autres participations sont ici