Petits fumeurs

1caz9vdg8J’étais consterné. Il fumait ce petit môme. J’en avais pleuré. Ma sensibilité fut mise à rude épreuve, certes mais lorsque j’essayai de lui faire comprendre, que la cigarette n’était pas bonne pour lui, que je fus pris à partie.
Je fus battu, roué de de coups. Les insultes claquaient dans un langage que je ne comprenais pas mais je savais qu’on m’injuriait et les coups de poings ou de pieds ne cessèrent que lorsque la police intervint.
J’étais une ONG à moi tout seul. Je savais ce que les ravages du tabac pouvaient provoquer j’en subissais les conséquences. J’étais parti en croisade, non pas pour convaincre ceux qui fumaient depuis des lustres mais pour éclairer ces enfants des dangers de la cigarette.
Dans le bidonville je sentis gronder la rébellion, je n’étais qu’un étranger venu donner des leçons de vie et ma présence n’était pas souhaitable.
Qu’étais-je face à l’industrie cigarettière ?
Je ne comprenais pas leur idiome ce qui n’arrangeait rien. Le langage des mains faisait son effet et projeter à terre, celui des pieds étaient plus anonymes mais bien plus violents. J’eus l’impression que quelques côtes se brisèrent et la douleur violente liée à mes problèmes respiratoires me fit convulser.
Je dus ma sauvegarde à la maréchaussée locale, non pas que je fusse un ressortissant plénipotentiaire mais la crainte d’un conflit diplomatique m’aida. Je fus conduit à l’hôpital toutes sirènes hurlantes et le seul policeman s’exprimant dans la langue de Shakespeare m’expliqua que de ne pas prévenir mon ambassade m’éviterait des représailles.
Pourtant la poitrine cerclée par des bandages je repris ma croisade. Sur mon tee-shirt j’avais grossièrement dessiné une cigarette et une tête de mort devant et derrière. Les enfants rigolaient tout en aspirant leurs bouffées qu’ils expectoraient violemment sur mon visage en me crachant dessus.
La police rappliqua séance tenante et m’emmena manu militari
Cependant au fond de la prison dans laquelle on me jeta pour 48 heures plus rien ne me protégea des coups. J’avais été jeté dans un milieu carcéral que l’État ne pouvait contrôler. Je migrai de la prison à l’hôpital, une nouvelle fois.
Au passage les radios de mes poumons, les flyers écrits en langue locale et les copies des scanners de mes poumons furent détruits. Mes clés Usb éclatèrent sous les talons de mes soignants. J’avais défié un consortium et leurs moyens d’action étaient supérieurs à ma campagne en solitaire.
Je n’avais pas mesuré mon inconséquence et je n’avais pas atterri dans ce pays pour donner des leçons. Je visitai quand surpris de voir tous ces enfants, cigarettes à la bouche, avalant la fumée comme des vieux briscards, m’interloqua.
J’avais un cancer des poumons et ce tour du monde que j’entrepris avant mes derniers jours n’était autre que mon ultime plaisir.
Mais voir ces enfants fumer comme des pompiers me tourmenta. J’étais vieux et abîmé par le tabac, j’en connaissais les inconvénients et je m’investis tel un Don Quichotte pour montrer les ravages de la nicotine.
On ne parlait pas la même langue mais les photos de mes glaires, de mes miasmes remplis de sang, de mes poumons atrophiés et de ce nodule qui me enfant-fumeurgangrenait ne les émouvaient pas. J’étais comme un martien m’attaquant à un lobby bien plus gros que moi.
Mes expectorations violentes, mes crachas sanguinolents n’avaient aucun impact sur eux. Je délirai. L’enfant de quatre ans me regardait sans comprendre la cigarette au coin des lèvres et un léger sourire moqueur dans les yeux. Il avalait son poison avec la bénédiction de sa caste et les encouragements des cigarettiers américains.
J’étais consterné.
Ces enfants aussi jeunes fussent-ils, avaient une gestuelle de drogué. Ils tiraient sur leurs cigarettes avec avidité, ouvraient la bouche pour inhaler la fumée qui disparaissait au fin fond de leurs entrailles puis recrachaient la fumée bleue ou blanche, en volutes, comme leurs aînés et sous la bienveillance de leurs regards.
Le kéris qu’on me planta dans le ventre ne m’attrista pas plus qu’il me fit mal, je regardai le sang couler de mes entrailles. La douleur n’avait plus d’emprise sur moi. J’étais meurtri d’avoir échoué dans mon combat.
Devais-je les remercier d’avoir mis fin à mes souffrances ?
Mes jambes cédèrent, mes genoux plièrent, je me recroquevillai sur l’arme, regardant la vie s’éloigner.

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3 réflexions au sujet de « Petits fumeurs »

  1. Superbe histoire, très dure mais très vraie…J’ai pensé tout du long que l’on ne fera jamais rien seul contre un cartel, quel qu’il soit. L’union fait la force comme disait ma grand mère.
    Bravo pour ce beau texte
    ¸¸.•*¨*• ☆

    Aimé par 1 personne

  2. Le cartel du tabac est puissant et d’autre part ds ces pays les enfants fument depuis la nuit des temps, quand ce n’était pas le tabac des multinationales c’en était un autre. Tu donnes aussi l’image de l’impuissance de certains « humanitaires » qui finissent parfois par faire plus de mal que de bien, même si l’intention était bonne vu depuis la fenêtre de notre culture.
    J’ai bien aimé ton récit.

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