Bargirl

6ecf6d4ebfc2fbceceddfe14fc676660Depuis que je connais la vérité, je tourne en bourrique. Je cherche à comprendre. Je n’ai pas d’explication. Je l’ai appris hier en fin d’après-midi. Inutile de dire que ma nuit fut courte. Je me suis assoupi, les larmes aux yeux ; prostré sur la banquette devant les informations que je ne voyais même pas.
Qu’ai-je fait ? Où ai-je raté son éducation ? De quoi a-t-elle manqué ? Pourquoi ne m’en suis-je pas aperçu ?
Je suis en colère contre elle, contre moi. Et pourquoi sa mère me jette-t-elle cette triste vérité au visage ?
Certes je n’ai jamais été présent, je me contentais d’envoyer de l’argent, de parler avec elles par caméra interposée depuis mon ordinateur. J’étais le père et le mari d’îliennes sans en connaître les tenants et les aboutissants.
J’ai honte.
J’ai pleuré toute la nuit, sans excuse. Alors que j’essayais de vivre normalement ma fille illégitime tentait de survivre dans son île. Sa seule monnaie d’échange étant son corps. Imaginer un seul instant que tout un tas d’hommes se soient repus d’elle m’est insupportable. J’en vomis rien que d’y penser.
Et je ne pense qu’à ça.
Invraisemblable.
Ma première réaction fut de l’insulter, de la traiter de tous les noms. Pour moi elle n’avait aucune excuse sauf celle de mon insouciance bien trop difficile à reconnaître.
Des images insoutenables me hantent. Je vis un enfer.
J’étais amoureux il y a vingt ans. Sa mère m’avait fait perdre la tête. J’avais passé un mois entre ses bras, entre ses cuisses, sur le sable chaud à regarder la mer et ses yeux qui me faisaient chavirer. Je fus inconscient mais lorsqu’elle m’apprit qu’elle était enceinte, j’ai assumé. Enfin je le croyais. J’envoyais un peu d’argent chaque mois, une infime participation, la même depuis vingt ans, espérant que cela suffisait.
Elle n’a jamais rien réclamé.
J’ai beau fermer les yeux, je ne peux m’empêcher de penser. Je me sens agressé. Même en me cognant la tête contre les murs, mon cerveau me harcèle, des flashs en boucle. Une fille dévêtue en ombre chinoise, une homme qui…
J’ai une femme ici dans mon pays et des enfants qui ne connaissent pas mon passé. Yolo mon premier enfant est une fille élancée à la peau tannée, belle comme le ciel et la terre à la fois. Ses yeux d’un noir profond sont brillants comme une obsidienne et ses lèvres pulpeuses sont… sans doute faîtes pour être embrassées.
Elle ressemble trait pour trait à sa mère, belle, svelte, racée. Cette amoureuse que je n’ai jamais pu oublier, jamais voulu oublier. Personne ici-bas ne m’a jamais donné autant d’amour, personne ici-bas ne s’est autant abandonné entre mes bras.
Yolo je ne l’ai jamais rencontrée, jamais déposé un seul baiser sur ses joues, jamais serrée dans mes bras. Mon seul contact avec elle est au travers de l’ordinateur et ce, depuis mon bureau. Le décalage horaire m’arrange, à 10 heures du matin il est 17 heures là-bas.
Je regarde ses traits y découvrant les traits de sa mère, cherchant toute ressemblance avec moi. Je n’y reconnais que la bosse de mon nez.
Je n »ai jamais émis le moindre doute quant à ma paternité, j’y crois. Je. À aucun moment j’ai pensé qu’elle n’était pas ma fille. Jobel, sa mère, ne m’a jamais demandé de la reconnaître. Elle m’a annoncé les choses, simplement. Je me suis engagé à l’aider.
Je me suis marié deux ans après mon retour et ma femme a mis au monde deux garçons. Personne ne connaît ma vie, je suis toujours resté vague, sans avoir le courage d’en parler. Chacun sait mon passé de voyageur. Mes détours dans les îles, sans plus.
Quant Yolo me parle par webcam elle m’appelle papa.
Ça me trouble mais j’adore être le père de cette fille ravissante. En fait, ça me flatte.
Ça me flattait.

butts-butts-buttsQue ma fille soit devenue bargirl, qu’elle travaille dans un bar de nuit des quartiers chauds de Quezon, me navre, me contrarie, me vexe. Évidemment les limites de l’éducation que j’ai tenté de lui inculquer, un jour par semaine par dela l’écran de mon ordinateur, sont risibles. Mais c’est ma fille !
En d’autres temps j’ai usé et abusé de ces filles dans les bars des quartiers chauds, leur glissant un billet entre le bikini et la peau. J’ai bu avec elles, les mains dans leur maillot, elles qui me poussaient à la consommation et que je ramenais ensuite à mon hôtel pour finir la nuit en beauté. Parfois une, parfois deux mais souvent je m’endormais, ivre mort, la tête cachée dans leur intimité fournie et les quelques pesos que je leur accordais suffisaient à nous rendre heureux, enfin je voulais le croire.
Pourtant.
Ma fille fait la pute. Y a-t-il un autre mot ? L’idée m’est pénible. Je rumine. La petite voix dans ma tête m’accuse. Elle ressasse ma honte. M’insulte. M’accable. Me culpabilise.
Ma femme s’est fâchée quand je lui ai tout raconté. Elle a pleuré, m’a giflé. M’a traité de tous les noms. Mes fils m’ont ignoré, ils auraient aimé aller aux Philippines, rencontrer leur sœur aînée et surtout surfer à Charlie’s Point, un spot hyper intéressant, révélé au monde entier par le film Apocalypse Now dans les Seventies.
Je suis parti. J’ai pris l’avion.
De Paris à Manila via Beijing j’ai eu le temps de réfléchir.
Je n’ai pas d’autre solution que d’aller chercher ma fille, sa mère et de les ramener.
Qu’elles qu’en soient les conséquences.

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14 réflexions au sujet de « Bargirl »

    1. Merci Anne.
      J’ai eu l’occasion de discuter dernièrement avec des filles qui exercent ce métier pour survivre même si je savais que cale existait, parler avec quelqu’un qui fait ça n’est pas aussi simple et d’être moralisateur est couper court à toute discussion.
      Dans certains pays d’Asie la clan familial est très important et une fille doit soutenir ses parents et si elle se prostitue pour le faire ça n’a pas d’importance c’est le cas en Thaïlande, aux Philippines, au Cambodge.
      Faire survivre le clan est primordial.
      J’ai essayé d’imaginer ..

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      1. Tant que la pauvreté est là, on peut presque à coup sûr imaginer que la prostitution des filles ou des garçons est le moyen de plus facile pour gagner des sous, c’est ça ou le travail à la chaine 20 heures par jour et sous payés dans des usines ou des ateliers. Terrifiant !

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        1. Oui c’est à peu près ça mais dans certains pays il n’y a pas de travail et il faut pourtant faire bouillir la marmite. Dans d’autres pays le patron à presque pouvoir de vie ou de mort sur la main d’œuvre.
          je parle toujours de l’Asie bien sûr.

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    1. La survie du clan familial est importante et quelle que soit la façon dont l’argent rentre dans le clan peu importe puisqu’il permet de vivre.
      C’est au moins les conclusions que j’ai tirées depuis le temps que je côtoie des femmes de ces pays.

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  1. Tu écris tellement juste, sur les sujets comme celui-ci, que l’emploi du « je » est presque gênant.
    je ne peux m’empêcher de penser que peut-être…c’est autobiographique…
    Un texte dont j’ai envie de connaitre la suite, un texte plein de pudeur et de violence rentrée.
    j’aime beaucoup
    ¸¸.•*¨*• ☆
    PS merci de t’être « lâché » sur mon blog…

    Aimé par 1 personne

    1. Non ça n’a rien d’autobiographique rassure-toi. L’emploi du « je » me permet de me mettre dans la peau de mon personnage, ce qui semble-t-il m’aide parce qu’effectivement écrire à la 3ème personne du singulier, c’est prendre du recul par rapport à l’écrit. La 1èere personne du singulier donne plus de force au personnage.
      Enfin c’est juste mon humble avis.
      Bises matinales.

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  2. Passionnant et émouvant. Texte heureusement pas autobiographique mais je pense à toutes celles qui ont « choisi » ce métier. Je mets des guillemets pour celles qui sont contraintes ou forcées, mais je pense à notre Carmen, Sandra comme pseudo, qui elle, avait choisi délibérément ce « métier » et le revendiquait ! J’étais commerçante en pâtisserie, elle en gâteries diverses. Et j’éclatais de rire lorsqu’elle venait me voir et me demandait si j’avais du monde ! (dimanche après-midi particulièrement) J’avais beau lui dire que nous n’avions pas la même clientèle, elle n’en démordait pas et tempêtait après tous ces cons qui avaient du pognon pour aller sur la plage et pas assez pour elle ! 😀 Elle a pris sa retraite, s’est casée avec un brave garçon, je la revoyais à la salle de gym…et un beau jour, sa photo dans le journal. Elle avait repris du service et s’était modernisée en utilisant internet ! Sacrée Carmen ! Je l’aimais bien même s’il lui arrivait de me piquer quelques revues et fleurs ! 😀
    J’ai lu ton texte et je souris en pensant à ma « copine »
    Bonne soirée.

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  3. Coucou Marie-Jo. Il y en a pour qui il n’y a pas d’autre choix et puis d’autres qui aiment vendre leur corps. C’est de l’argent facile. Pas loin de chez moi il y a des asiatiques qui pratiquent ce sport pour des tarifs dérisoires, je pense qu’ainsi elles payent leur voyage à des passeurs sans scrupule.
    ta copine a peut-être ça dans la peau. 😀
    Bonne journée Mijo.

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