L’autre photo

1613898_10204630733541908_6463883178674233254_nJ’étais inquiète, il n’était pas à la maison. Je passais le voir chaque jour à la coupure, entre le service du midi et celui du soir. Il avait l’habitude d’être là, s’ennuyait à mourir. Sa jambe gauche ne pliait plus, elle lui faisait mal. La plupart du temps il était assis dans son fauteuil face à la télé.
Je fis le tour de l’appartement, frappant à la porte des toilettes puis celle de la salle de bain, les ouvrant en parlant pour ne pas le surprendre dans son intimité. Ne pas le trouver m’inquiétait. Il n’était pas homme à sortir et encore moins à faire des farces.
Je cherchai vainement s’il avait laissé un mot sur la commode ou sur la table de la salle à manger, en vain. Je ne vis ni sa canne ni son chapeau habituellement accrochés à la patère dans l’entrée. Dans la penderie son manteau n’y était pas non plus.
Etait-il sorti ?
Je dévalai l’escalier quatre à quatre sans prendre le temps d’attendre l’ascenseur. Je loupai une marche à mi-palier mais me rétablis contre le mur. Évidement les talons n’étaient pas l’idéal pour ce genre d’exercice mais je n’y prêtai pas attention. Je sonnai chez la concierge même si loge n’était pas encore ouverte. Je frappai à même la main sur le carreau. Elle ne répondit pas.
Je maugréai, l’insultai. Pour une fois que j’avais besoin d’elle. Je rageais.
Une fois passé la lourde porte de bois, les bruits de la rue m’assaillirent. Je traversai sans regarder, hypnotisée par l’entrée du square en face de moi, les klaxons des voitures me faisaient dévier ma trajectoire.
Je poussai violemment la barrière qui me revint dans les genoux, je vacillai sous la violence. Je n’y prêtai pas attention seul mon père m’importait. Je courrais dans les allées, à la recherche des bancs qu’il fréquentait. Mon cœur battait la chamade quant à mes genoux le choc avait été rude, j’avais mal.
Je paniquai. Il fallait que je m’asseye, que je me calme, que je mette mes idées en place, que je réfléchisse avant d’appeler les urgences des hôpitaux.
Je lui avais acheté un téléphone portable, avec des grosses touches. Un téléphone étudié pour les gens de son âge mais il ne le prenait jamais. Lorsqu’il l’avait déballé, il s’était fâché « Tu veux me flicker avait-il dit? » Je n’avais rien répondu.
Mais où pouvait-il être ?
Mon cerveau tournait à cent à l’heure. Mais sous la pression il tournait mal. Je ne voulais pas laisser aller sans savoir. Chouiner ne servait à rien. J’avais besoin d’un café. Je franchis la route à nouveau, la tête dans le cercueil sans prêter attention aux véhicules. C’était idiot.
Au bar de l’avenue, en bas de chez lui, le patron me dit qu’il lui disait aller au bois parfois. Le pousse-café qu’il m’offrit me fit chaud au cœur.
Le bois n’était pas loin. Il faisait beau mais froid. Je transpirais sans savoir si c’était dû à l’alcool ou à mes angoisses. Je remontai le boulevard au pas de course, m’engouffrai dans l’avenue puis débouchai sur le bois. J’entrepris le tour du lac à la vitesse de l’éclair, cherchant sur les bancs une silhouette familière, traquant les vieux à chapeau et canne. Le stress, la fatigue, provoquèrent quelques crises d’angoisse, mon cœur battait à 100 à l’heure.
Je désespérai. Où était-il ? Pourquoi était-il sorti ? Est-ce que je n’étais pas assez présente ? Je venais tous les jours, même mes jours de repos. Je connaissais sa solitude. Je lui achetais les glaces qu’il préférait, choisissais ses gâteaux au chocolat dans les meilleures boulangeries, préparais sa soupe au potimarron pour lui faire plaisir parce que je l’aimais, parce qu’il était seul depuis que maman était décédée.
Comme à n’importe quelle heure, les joggers tournaient autour du lac, seuls, en groupe. Derrière l’un d’eux, je devinai une silhouette familière. Sur le banc, la canne à sa gauche, le chapeau sur la tête, le bouquin à la main, son sac ouvert près de lui. Il lisait.
J’étais en colère autant qu’heureuse. Il fallait que je me calme, que je laisse éclater mes sanglots avant de le rejoindre. Il semblait heureux, sans souci. Pourquoi m’énerver, pourquoi lui en vouloir, pas sûr qu’il comprendrait.
J’immortalisais la scène avec mon smartphone.

Texte écrit pour les impromptus littéraires sur le thème : Une photographie.

C’est une photo prise au bois de Vincennes que vous pouvez trouver sur ma page photos Facebook ici

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5 réflexions au sujet de « L’autre photo »

  1. Oh, là, là, voilà un beau texte au style vif et entrainant, non par le fond mais par la forme. On est dans l’histoire et avec cette femme qui fait du mieux qu’elle peut tout en sachant que c’est le moins pire du pire : infantiliser son père pour son bien (à elle, à lui aussi) et finalement le placer. J’ai bien peur que ce soit notre histoire finalement. J’ai bien peur…

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  2. oufff… et toute cette inquiétude pour aboutir au bonheur de retrouver son papa…, cette joie aiguë qui bouleverse le coeur et qui se mêle à la colère…! J’ai presque couru avec elle pour le chercher 😉
    J’aime le rythme, l’émotion !

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