L’oubli de soi

julien-ribot-atelier-ecritureTout traînait encore sur l’établi. Papa avait l’habitude de ranger ses outils à sa façon toujours à la même place, chaque ciseau à bois au même endroit. Peut-être suivant l’utilité qu’il en avait, je n’en savais rien.
Le bois c’était sa passion avant d’être son métier. Il était tombé dedans tout petit et taillait tout ce qu’il pouvait avec son petit canif que lui avait offert son grand-père. Il s’était même blessé aux doigts par maladresse ce qui avait provoqué un affrontement irrémédiable entre sa mère et son grand-père.
J’ai imaginé la scène plusieurs fois parce que mon arrière-grand-père prenait tout à la dérision tandis que ma grand-mère prenait tout au pied de la lettre. J’ai eu la chance de les côtoyer l’un et l’autre et c’était des personnages extraordinaires.
Quand à mon père malgré sa phalange en moins, il était d’une habileté peu commune, il compensait avec les autres doigts. Il n’y a pas un meuble à la maison qui ne soit sur mesure, c’était un véritable architecte d’intérieur, il savait utiliser l’espace tout en étant très fonctionnel.
J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour lui, sans avoir osé le lui dire. Je l’ai détesté et m’en suis beaucoup voulu. Il voulait que je sois à son image mais la barre était trop haute. J’aimais lire, écrire mais pour lui tout cela ne servait à rien, ça n’était que temps perdu, un travail de femme. J’ai pris quelques roustes lorsqu’il souhaitait que je prenne des cotes, scie, rabote, ponce, lisse. Ma gaucherie me fit perdre la phalange distale de mon index de la main droite, un réel handicap pour tenir mon stylo.
Je l’ai maudit, honni tellement j’ai eu du mal à réapprendre à tenir un stylo.
J’ai cru longtemps être à l’origine de leur divorce. Je n’ai compris que plus tard que je n’en étais que le déclencheur. J’ai détesté mon père autant que faire se peut pour tous les coups qu’il m’a donné, pour toutes les injures dont il m’abreuvait, pour la mauvaise volonté qu’il mit à m’aimer.
Mon psy tenta de canaliser mon ressentiment, d’orienter ma violence vers des causes plus justes mais mon père au fil des années était devenu mon unique cible, celui que je voulais anéantir. Certes ma mère n’était pas étrangère à cela.
L’ambiguïté de mes sentiments à l’égard de mon géniteur me mettait mal à l’aise, je reconnaissais sa capacité professionnelle mais son incapacité à donner de l’amour m’était insupportable. Il était tellement compétent avec ses ciseaux à la main, tellement capable de donner la vie à un bois inerte tellement capable d’ignorer ceux qui gravitaient autour de lui.
Je touchais son établi, tentait d’éprouver une quelconque sensation au toucher de ses outils. La surface polie me réjouissait. Je franchissais l’interdit. Je savais qu’il aurait réprouvé mon geste mais c’était pas grave. J’essayais du bout de mes phalanges de m’approprier ses sensations, de comprendre.
Lorsque j’écrivais je n’avais aucune émotion tactile hormis celle du stylo plume entre mes doigts. Je ne sentais pas l’encre couler du réservoir et après avoir avoir passé le buvard les : je, me, moi n’avaient aucun relief. Ce que je créais moi n’avait pas de vie. Ce qu’il créait lui avait des formes, donnait de sensations.
J’en étais couvert de honte.
Je luttais depuis des mois contre mes instincts. Je priais comme si un soi-disant Dieu pouvait avoir quelque influence contre mes pensées. Ma descente aux enfers prenait des proportions incommensurables. J’étais dans un autre monde.
Peu m’importe la prison. Peu m’importe l’échafaud. Peu m’importe le jugement des autres. Je n’ai pour seul conscience que le regard étonné de mon père lorsque je lui plantai son plus beau ciseau à bois dans le cœur. Ses yeux me demandaient pourquoi tandis que mes lèvres épelaient le même vocable.

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Texte écrit pour l’atelier d’écriture de bricabook

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12 réflexions au sujet de « L’oubli de soi »

  1. Pas si simple d’être le fils de Prométhée… 😉
    Très étrange cette amputation que vous avez tous les deux au doigt. Cela me laisse songeuse…

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    1. Je viens de réaliser que cela faisait partie d’un atelier d’écriture, et que l’histoire était peut-être une fiction… 😀

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