Élucubrations

Winter_landscape_with_skaters,_by_Hendrick_AvercampAssis dans le fauteuil il écoutait la 9ème symphonie au synthétiseur arrangée par Wendy Carlos pour le film de Stanley Kubrick. Sans être mélomane il reconnaissait que la musique avait donné une dimension particulière à la violence du film. 

Quelques scènes revenaient à sa mémoire notamment le rire sardonique d’Alex DeLage lorsqu’il savatait un clochard sous le pont, résonnait dans sa tête accroché aux notes de musique. Il revivait le scène avec le même sidération que la première fois : le souffle coupé, la rage aux poings, la haine à fleur de lèvres. 

Malgré cela, il avait essayé de se plonger dans l’opus d’Anthony Burgess, sans y parvenir. Le livre n’avait pas eu autant de résonance que le film et la brutalité semblait figée au fil des pages.  

A la fin du concert privé qu’il s’est accordé, lorsque le silence s’installa, que le diamant cessa de grésiller sur le vinyle, il se leva, fit le tour de son fauteuil en réfléchissant, le menton pris en étau entre le pouce et l’index. Il semblait toujours autant abattu, déchiré, lessivé ; il aimait cette musique mais les images qu’elle véhiculait le blessait. 

Une question rebondissait avec insistance d’un côté à l’autre de son cerveau malgré la résilience dont il faisait preuve : « Pourquoi aimait-il écouter ce morceau ? » 

Déjà lors du visionnage le film avait été un choc émotionnel, pour la première fois il avait été confronté à la brutalité gratuite, il en avait vomi en sortant de la salle de cinéma, les entrailles révulsées.

Pourtant par bravade, assis dans l’arrière salle du café en face de l’université, dans un chahut organisé, lors des réunions de cellule, comme les autres il s’enivrait aussi d’un Moloko Plus, boisson chère au cher Alex DeLage. 

S’il avait des regrets il ne pouvait pas les ignorer. 

Il avait tiré des parenthèses entre la vie telle qu’il la concevait et la vie de meute, d’étudiant agressif. La contestation était un fer de lance, il était impossible d’être neutre, on était d’un côté ou de l’autre et l’on s’affrontait casque vissé sur la tête, barre à mine à la main, cuir  rembourré, arcades sourcilières sanguinolentes et dents cassées.  

Tout cela était vide de sens. Il jouait les poltrons en toute conscience, planqué à l’arrière garde il comptait sur ses aptitudes à la course pour se sortir des pires situations. 

Il ne raccrocha les armes que lorsque son ami et voisin fut retrouvé mort sur le boulevard, roué de coups de matraque. Ils n’avaient pas les mêmes idées, ils ne défendaient pas les mêmes valeurs mais cette mort remit tout en question. C’est là qu’il comprit que ce terrible accident serait un fardeau lourd a porter même si quoi qu’il en soit, il n’aurait rien pu éviter. Il avait le cœur en capilotade, il se sentait bancal et rageur envers un idéalisme meurtrier. 

Même si la douleur ouvrait les yeux, le temps ne pansait jamais les blessures. La politique avait pris une tournure qu’il détestait. Il ne pourrait plus prendre son envol dans cette direction.

Il souleva le bras de la platine, déclencha le microsillon, déposa manuellement le saphir sur le disque, la symphonie reprit. Trente ans qu’l réfléchissait à la même chose sans trouver de réponse. Trente ans qu’il contemplait Paysage d’hiver une aquarelle d’Hendrick Avercamp, trente ans qu’il découvrait chaque fois un patineur, un oiseau à peine esquissé. 

Il reprit son stylo pour noircir le papier, les mots s’alignaient, trente ans qu’il écrivait son roman avec ténacité, trente qu’il savait que les pages ne sortiraient jamais de ses tiroirs.

Les plumes

Ecrit pour les Les plumes d’Asphodèle, avec un jour de retard…  😦

Les mots qu’il fallait utiliser :

temps, lire, ténacité, sidération, tour, regrets, déchirer, malgré, silence, bancal, résilience, pourquoi, aquarelle, fardeau, parenthèse, vide, rire, envol, vie, consciencecœur, douleur, scintiller, symphonie, scène, sinueux.

16 réflexions au sujet de « Élucubrations »

  1. J’ai vomi, moi aussi, à la sortie du film.
    Ça m’a rassurée de le lire chez toi; j’ai toujours trouvé ce film ignoble. Et je n’ai jamais compris ce qu’il flattait dans le cerveau des gens pour en avoir fait un chef d’oeuvre.
    merci de m’avoir donné l’occasion de le dire.
    Kiss
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  2. Tu parles d’Orange mécanique ? Je suis embrumée depuis mon réveil malgré le beau soleil , va comprendre… Sinon je ne vois pas le parallèle entre le film et ce roman qui dort dans les tiroirs, soit je me trompe de film, soit je ne suis pas claire du tout !!! 😆 Parce que ton texte est d’une grande sensibilité, tout en pudeur (on peut le souligner^^)…

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    1. Oui c’est d’Orange mécanique dont je parle. Je t’ai dit que j’avais eu quelques difficultés. avec ce texte. En fait c’est juste une réflexion sur la violence à partir d’un morceau de musique.
      Mais peut-être que je n’ai pas su m’en tirer comme il faut. 😀

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  3. Oui, beaucoup de sensibilité dans ton récit; il faut beaucoup de temps et de réflexion pour résourdre ces questions-là.
    Et il est très dur d’être écartelé entre deux camps, c’est pourquoi il faut en choisir un… J’ai vu le film quand j’étais au lycée, je n’ai pas compris ce qui s’y passait et quitté à la moitié.

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    1. Le film racontait en quelque sorte qu’on peut soigner la violence par la violence. Il est sorti à une époque, 1971, ou depuis 3 ans les étudiants de droite et de gauche s’affrontaient violemment.
      Merci merquin. 😛

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  4. Je n’ai pas vu le film, je connais juste quelques morceaux de cette musique de film que j’adore (la musique !)
    Je trouve que tu t’en es tiré parfaitement, J-C 😉
    Quel texte, quelle force, comme envoûté…
    C’est sûrement violent, mais j’aime cette réflexion intérieure. Tu as bien fait de prendre ton temps.
    Bonne semaine et gros bisous

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    1. Un des morceaux les plus connus est la 9eme symphonie… Kubrick à l’origine voulait avoir de la musique de Pink Floyd mais le leader du groupe a refusé.
      Les avis semblent partagés par rapport à ce texte mais peut-être qu’il présente des faiblesses.
      Belle semaine Soène.

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  5. Ce film est lié à jamais à la vie d’Olivier Rollinger, le Génie des Epices, le surdoué de la cuisine, car une nuit pour lui aussi la violence a été gratuite. C’est une belle réflexion, merci, et il semble que la réponse ne vient pas

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    1. Je ne connaissais pas du tout ce monsieur que je viens de découvrir sur Wiki. Le film est antérieur. Quand à l’agression décrite ici, un mort sur le trottoir, c’est effectivement un de mes collègues de lycée tué dans une manifestation il y a une quarantaine d’années.

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  6. Quel beau récit! A la lecture, on ressent la frontière entre le cauchemar et la réalité, entre l’idée de violence et son horreur littérale.
    Je n’ai pas dormi pendant 1 semaine après avoir vu ce film, et encore ce n’était pas au cinéma. Parfois j’ai des images ignobles qui reviennent…

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    1. Ce n’est certes pas un des plus beaux films du monde et c’était très avant-gardiste mais moins horrible que ce que regardent les jeunes maintenant je pense.
      Quant à mon texte tu en parles bien joliment, merci. 😉

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