Les barbelés

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Les barbelés me désorientent depuis que j’ai purgé deux ans en prison pour tentative de vol. Je m’étais fait pincé bêtement.

Regarder au travers de ces losanges me donnaient une vision déformée de la réalité. Je regardais le ciel par bribes jamais dans son ensemble. Mes yeux pleuraient faute de s’acclimater.

J’aurais pu consacrer ce temps à la prière mais j’ai toujours pensé que faire connaissance avec Dieu était un choix et non une nécessité. je me suis donc abstenu. Sans doute aussi par peur que cet apprentissage fut trop éloigné de la vérité ou bien par crainte que la colère de Dieu me déroute, elle que j’ignorais jusqu’alors.

J’ai appris à lire derrière les barreaux ; j’ai tourné les pages d’innombrables bouquins inintéressants, vieillots et tâchés aux pages parfois manquantes. Ironie du sort, je me suis passionné pour Le Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas, mon imagination m’échappait. Je rêvais de liberté au point d’en devenir insomniaque. Je sondais les parois humides du bout des doigts avec l’espoir secret d’être le héros de ma propre imagination.

Adossé au grillage, torse nu, je me réchauffais le corps au soleil pour mieux supporter l’humidité de mes nuits épiques. L’un de mes codétenus grinçaient des dents chaque nuit tandis que l’autre murmuraient je ne sais quelles incantations dans un langage que je ne comprenais pas.

Dans un recoin de la cellule, derrière un muret, un lavabo et un cabinet de toilette en acier qui renvoyait les bruits intimes que chaque nouveau détenu essayait de camoufler en se contorsionnant, bienséance vite oubliée au fil des jours qui s’égrenaient comme un sablier en panne. La pudeur étant un fardeau qu’il fallait laisser à la porte d’entrée de la geôle.

La bibliothèque fut mon univers. Non seulement j’appris et je compris enfin la règle de trois. Un nouvel horizon s’ouvrait à moi. Je devins à même de partager le butin de mes casses imaginaires avec mes comparses. Parce qu’évasion et vengeance rythmaient nos discussions de petits braqueurs de troisième zone.

731 jours d’enfermement, année bissextile incluse, 17 544 heures dont un tiers à dormir, l’autre à fumer et lire et le dernier à rêver des filles en me livrant à l’onanisme avec discrétion.

Quand le 1er mars 2013 les portes se sont ouvertes devant moi, quand l’espèce de bruit exécrable qui se déclenche chaque fois qu’une porte s’ouvre s’est enfin éteint dans mon dos, j’ai pleuré.

Pleuré pour je ne sais qu’elles raisons, personne ne m’attendait. Dans ma cellule, je laissais un cocon, un univers clos dans lequel j’avais ma place.

J’avais soudain peur de ce soleil froid d’hiver mais quand une BMW noire aux vitres teintées s’arrêta devant moi, qu’on m’invita à monter par la porte arrière je m’y engouffrais, sûr que d’autres barbelés dessineraient des losanges un jour où l’autre.

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Sur bricabook vous trouverez les textes des autres participants.

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24 réflexions au sujet de « Les barbelés »

  1. c’est un cercle infernal en effet et c’est bien d’essayer aussi de se mettre à la place de … Même si l’on ne peut vraiment comprendre, cela vaut le coup pour cesser les blablas inutiles et enfin comprendre

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  2. Une certaine vision de voir les choses. Ce quadrillage et ce cadenas avec un joli petit cœur m’aurait suggéré une autre histoire, celle des cadenas déposés sur les grillages des ponts et passerelles. Est-ce que le Pont des Arts a été restauré ? et les grilles surchargées de mots d’amour remplacées par du plexiglass ?
    Mais ta vision de derrière les barreaux est tout à fait l’idée qu’on se fait de ces lieux sordides qui mènent au pire. On en a eu la preuve, hélas, ces jours passés.
    Drôle de monde, drôle d’époque…
    Bises

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    1. Effectivement j’ai dérivé de la photo pour arriver là où les évènements m’ont conduits. J’aurai pu avoir une autre interprétation mais tu sais bien que je suis rarement là où on m’attend.
      Pour le pont des Arts, rien n’a été changé tout au moins la dernière fois que j’y suis allé, septembre ou octobre, et j’ai lu dans la presse que cela n’avait été qu’un effet d’annonce. Le phénomène gagne les autres ponts je m’en suis rendu compte à la passerelle Simone de Beauvoir devant la BNF l’été dernier.
      Belle semaine Soène.

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  3. Comme tu nous y as habitué, très rapidement on accompagne tes personnages, on voit, sent, vit avec eux, le temps d’une courte histoire. Très beau texte. Les amis flamboyants ne sont pas toujours ceux qui nous veulent du bien.

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  4. Un très beau texte où tu nous mets dans l’ambiance rapidement et sans t’éterniser ! La chute est un peu convenue mais c’est un détail, le texte est très bon, bravo ! Comme Soène, ces barbelés m’auraient inspiré autre chose…rhaaaa ! 🙂 Bises Choupi !♥

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