Le livre de Byul

Livre 1

Cette fille je l’ai croisée la première fois aux Tuileries. Assise sur une chaise en fer, les pieds nus reposants sur la bordure du grand bassin. Elle geekait, le OnePlus à la main. Placé un peu plus loin, je la regardais faire. J’essayais de deviner son regard caché derrière ses grosses lunettes de soleil infranchissables. Une Chupa Chups coca roulait d’un bout à l’autre de ses lèvres. Ses cheveux longs brillaient au soleil. De son short blanc en jean deux longues jambes s’échappaient, légèrement dorées.
Derrière mes lunettes, je ne pouvais m’empêcher de la fixer. Elle m’éblouissait. Je cherchais en vain comment l’aborder.
Pour l’heure, j’étais figé tel un cobra docile comme si elle jouait un air de flûte qui m’enchantait. Je n’osais enlever mes lunettes de peur qu’elle me surprenne. Sous ses doigts agiles le clavier s’activait. Elle levait rarement la tête, savait à l’avance ce qu’elle devait répondre. Seule la sucette naviguait de gauche à droite de sa bouche et peut-être ses yeux mais je ne les voyais pas.
Je sortis mon Samsung que j’affichais bien haut devant moi et remuais les doigts comme si moi aussi, j’avais mille choses à raconter. Sauf que je n’avais pas de correspondant, sauf que je n’avais même pas internet et que ce subterfuge n’avait pour seul but que de l’observer, camouflé derrière un petit appareil de moins de cinq pouces.
Il y a parfois des moments où l’on se sent idiot et celui-ci en faisait partie. Avoir une belle fille en ligne de mire peut être l’excuse à tout un tas de comportements irrationnels. Néanmoins le gars à côté de moi semblait halluciner, sa tête oscillait de mon portable à mon visage, et son air interloqué en disant long sur sa façon de penser. Je souris lorsqu’il s’accroupit derrière la chaise, son visage à côté du mien et qu’il me dit : « Oh she’s really beautiful ! » Je le regardais en écarquillant les yeux faisant mine de n’avoir pas compris un seul mot de ce qu’il disait. Il se releva dépité, attrapa son sac à dos et s’en alla.
Je n’avais pas envie de partager ce bonheur fugace avec un inconnu. Et mon anglais étant un peu limité je préférais passer pour un français complètement nul dans la langue de Shakespeare que passer pour un français qui se la joue et parle un anglais compréhensible que par lui-même.

Elle regardait le gars de l’autre côté, elle avait remarqué son manège depuis un certain temps. Les hommes, elle connaissait. Le bon Dieu lui avait fourni tous les avantages possibles et depuis longtemps jeunes et moins jeunes tournaient autour d’elle avec une élégance ou une grossièreté qu’elle avait appris à gérer.
Elle échangeait des messages avec sa colocataire, en pause à cette heure là. C’était une vieille habitude, elles se connaissaient depuis si longtemps, sœurs d’adoption en quelque sorte.
Elle esquissa un sourire lorsqu’il leva son portable à hauteur de ses yeux et qu’il fit semblant de passer un message. Elle écrivit à Yeon :
« Si tu voyais le mec de l’autre côté du bassin, il se cache derrière son portable pour me matter, je suis pliée de rire.
— Lol. Il est beau au moins ?
— Ça va ! »
La Chupa Chups remuait sur sa langue, d’un côté à l’autre de ses lèvres. Elle en appréciait le goût et très tôt elle avait compris la fascination qu’elle exerçait sur les mecs avec cette gestuelle.
Le grand type qu’elle avait vu parler avec sa cible s’approcha et lui baragouina un bonjour en anglais auquel elle répondit dans une langue qu’il ne comprit pas, sans même le regarder. Il insista, interloqué que toute la planète ne saisisse pas son langage. Agacée elle répliqua, toujours dans son idiome : « Mon petit bonhomme, avant de voyager il serait bien d’apprendre quelques mots dans la langue du pays dans lequel tu te rends. »
Elle eut envie de sourire mais qu’elle le fit et il serait rester collé à ses basques, ce qu’elle ne souhaitait pas.

J’étais énervé quand je vis que le gars se dirigeait droit vers elle. Je lui adressais mentalement toute la panoplie de noms d’oiseaux que je ne connaissais et je la répétais deux fois de suite comme une incantation.
Il s’agenouilla près d’elle comme il le fit avec moi pour lui parler. Elle répondit sans détourner la tête, sans même le regarder. Lorsqu’il se redressa puis se dirigea vers la place de Concorde. J’étais heureux.
Je le fus moins lorsqu’elle se leva, regrettant déjà que l’instant magique fut terminé et me houspillant de n’avoir pas appliqué la même méthode que lui. Puis soudain mes pensées s’assombrirent comme le ciel d’ailleurs.
Et si elle le suivait !
De grosses gouttes se mirent à tomber. Je les regardais s’écraser dans l’eau devenue noire du bassin en dépliant mon immense parapluie. J’avais prévu l’incident en consultant le site de la météo et chose curieuse à un poil près, l’ingénieur prévoyait la plage horaire de la turbulence.
Je décollais mes pieds du rebord du bassin pour les rapatrier sous mes fesses, exercice périlleux s’il en est, ma souplesse légendaire est reconnue et fait l’objet des sarcasmes de mes proches. Je baissais le parapluie au maximum pour m’isoler complètement de ce monde qui me rendait triste mais en fait je ne voulais surtout voir qu’elle allait rejoindre le gars.
« Toc, toc, toc, il y a une place moi ? » je regardais la paire de jambes à côté de moi, seule partie du corps qu’il m’était possible de deviner dans la position fœtale dans laquelle je m’étais installé.
En moins de temps qu’il n’en faut j’étais debout, lui griffant malencontreusement le visage d’une baleine du parapluie. Je contemplais de près, celle que j’avais vue de loin. Elle approcha une chaise de la mienne, s’installa, repliant les jambes de la même manière que moi puis m’implora : « Tu me fais une petite place ? ». Je partageai puis la zieutai, la dévisageai, la respirai, la déshabillai du regard, les mots coincés au fond de la gorge foudroyé par l’émotion. Sur ses lunettes noires les gouttes glissaient sans découvrir ses yeux. « T’as un Kleenex ? » demanda-t-elle en enlevant ses lunettes.
Machinalement je plongeai la main dans mon sac, enfin j’essayai puisque j’étais incapable de quitter ses yeux. Je ne trouvais pas la fermeture parce que je ne voulais pas rompre l’instant, j’étais fasciné. Sans lunettes elle était encore plus belle, plus vraie, plus nue. Je cherchais vainement dans ma tête un superlatif que je ne trouvais pas.
« Réponds » continua-t-elle.
Je n’avais toujours pas ouvert la bouche, pas répondu. J’écoutais sa voix grave avec plaisir. « T’es muet ? interrogea-t-elle. Le zip de la fermeture coulissa enfin et j’attrapai le paquet de mouchoirs que je lui tendis comme un trophée, comme si je lui offrais une bague de chez Van Cleef et Arpels.
« Vince » dis-je.
Elle semblait ne pas avoir compris, je répétai :
« Je m’appelle Vince.
— Je suis pas sourde. Moi c’est Byul. T’as pas besoin de savoir d’où je viens, c’est sans importance.
— T’es magnifique ! La phrase m’échappa.
— Pourquoi ? interrogea-t-elle. »
La question me déconcerta tout d’abord. Elle ne souriait pas. Visiblement elle attendait une réponse. Je parlai de mille choses, de Brigitte Bardot à Shu Qi, de la beauté en général sans comprendre ce qu’elle voulait entendre. Quand j’eus fini, elle recommença :
 » Pourquoi ? T’as pas répondu à ma question. »
Je débitai tout à trac :
 » Tu es magnifique.
— Tu l’as déjà dit.
— Tu as un joli visage. Des yeux magnifiques. J’aime ta couleur de peau. Tu as de beaux cheveux. Tu es grande. Tes yeux sont… En un mot comme en deux tu es adorable. »
Elle écouta ma litanie impassible. Puis elle débita la sienne, parant à mes questions :
« Je suis arrivée en France à l’âge d’un an, je suis française, bisexuelle. En un mot le sexe est mon crédo. »
J’étais naturellement un mec un peu réservé et qu’elle m’annonça les choses ainsi me fit tout drôle. Sa franchise surprenante me dérouta.
« Je suis catholique, précisa-t-elle.
— Je suis chrétien aussi, annonçai-je fièrement.
— Tu écoutes ce qu’on te dit ?
— Oui bien sûr !
— Je t’ai dit que j’étais chrétienne ?
— … !
— Réponds !
— Tu m’as dit que tu étais catholique.
— Et c’est pas la même chose. Moi je crois aux écrits, je lis la bible. Le Pape, l’église tout ça je m’en fous et je connais pas.
— Je crois comprendre dis-je. Les orthodoxes, les anglicans, les protestants, les chrétiens sont tous des catholiques et pas l’inverse.
— Eh ben tu comprends pas vite ! conclut-elle.
En quelques mots je venais de découvrir qui était Byul. Un caractère bien trempé, une fille avec des idées bien arrêtées qui ne s’embarrasse pas de principe.
— On va chez toi où à l’hôtel ?

J’étais allongé sur mon lit à chatter avec Byul. Dehors il pleuvait et l’automne jouait à cache-cache avec l’été. Un jour la température grimpait à 21° pour aussitôt s’écrouler à 15° sous la pluie.
Dans mon lit, je conservais jalousement l’odeur et l’empreinte de cette fille. Elle me dit aimer le sexe et j’en avais eu la preuve. Aimer n’était sans doute pas le mot le plus adapté, il faudrait inventer un extra hyper superlatif. Cette fille c’était de la dynamite, elle ronronnait comme un V8. En tout cas j’étais sur les rotules, vidé au sens propre comme au figuré.
Le problème fut que j’avais des prédispositions pour m’attacher. Elle l’a vite compris et me l’a déconseillé. « Je suis incapable d’aimer m’a-t-elle dit. C’est pas dans mon plan de vie. Pour le moment, je profite, je m’amuse et à trente ans je me rangerai. »
Ça ne voulait pas dire qu’elle ne voulait pas de relation suivie mais ça ne voulait pas dire le contraire non plus. Elle m’informait en me disant aujourd’hui on est ensemble mais demain…
Non seulement j’étais éreinté mais sonné en plus. Soit la relation se cantonnait à une relation physique qu’elle avait désirée soit elle se prolongeait le temps qu’elle le déciderait. Je n’avais pas pour habitude d’avoir toutes les cartes entre les mains lorsqu’une relation débutait mais là j’en savais l’issue. La fin était programmée depuis le début.
En partant elle me demanda sur quel site de Chat je sévissais et quel était mon pseudo, c’était plutôt de bon augure. Je voulais y croire, pourrait-elle changer d’idée ?
Momentanément nos rapports évoluaient dans le sens que je souhaitais mais cette épée de Damoclès que je sentais sur ma tête me déplaisait.

Elle demanda à Yeon, sa coloc, de venir la chercher en voiture. En l’attendant au coin de la rue elle se mit à rêvasser. Ce mec fut surprenant. Elle prit beaucoup de plaisir, il ne se conduit pas en égoïste comme certains. Il s’occupa d’elle avec infiniment de douceur même si pourtant elle aimait être un peu bousculée.
Elle fut d’abord ennuyée lorsqu’elle baissa son Calvin Klein. Le gabarit lui semblait peu compatible avec ses desiderata. Tant pis convint-elle je ferai avec. Mais elle fut surprise d’emblée le type avait quatre mains, deux langues et quarante doigts et sollicitait chaque fois une partie de son corps qu’elle n’attendait pas. Il était magique.
Elle se sentit répondre, devancer, s’offrir. Elle demanda, insinua, quémanda juste avant qu’il n’exécute. Elle se cabra, inconsciente, désireuse et comblée, feula, soupira puis s’allongea sur le lit, aussi étonnée que souriante.

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10 réflexions au sujet de « Le livre de Byul »

  1. C’est chaud les marrons cette histoire, comme disent les ados…
    De jolis détails, une action bien menée et pourtant quelque chose me met mal a l’aise chez cette fille et je ne sais pas quoi. A suivre ? J’attends, haletante.

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    1. En fait je teste, je me lance dans l’écriture d’un nouvel opus en espérant aller jusqu’au bout cette fois. Mais ça n’a pas attiré les foules semble-t-il !
      Je vais y intégrer des personnages que j’ai créé ici avec les passages correspondants, utiliser ce que j’ai pu écrire en reliant les gens.
      Mais ça ne sera pas un bouquin érotique…lol.

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        1. Hello 😉
          Comme je le disais ci-dessus à Célestine , je teste, je me lance dans l’écriture d’un nouvel opus en espérant aller jusqu’au bout cette fois. Mais ça n’a pas attiré les foules semble-t-il !
          Je vais y intégrer des personnages que j’ai créé ici avec les passages correspondants, utiliser ce que j’ai pu écrire en reliant les gens.
          Mais ça ne sera pas un bouquin érotique…lol.

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  2. Comme souvent, j’aime l’écriture. C’est très visuel. On imagine bien la fille dans le jardin. C’est très vivant. Après comme certains l’ont indiqué, je ne la trouve pas très attachante. Elle est peut-être trop froide. On dirait presque une machine. J’espère qu’elle va se réchauffer !

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