La fille au bonnet blanc

kot-photographieElle est là sous la lumière, le Smartphone à la main. De ma fenêtre j’entends son vibreur palpiter. Elle tape vite, machinalement. Elle semble attendre quelqu’un qui ne vient pas.
Enfin je ne sais pas.
Je ne la connais pas. Je ne l’ai jamais vue à la lumière du jour. Chaque soir depuis trois jours elle est là.
Elle m’intrigue. Je fais des films dans ma tête.
Du bout des doigts je dessine son ombre. Je n’ai jamais croisé son regard qui ne quitte pas son clavier. Elle semble ne pas craindre le froid.
Machinalement j’attrape mon téléphone. Je me mets à espérer qu’il sonne. Qu’un de ses messages suivra un mauvais circuit. Mon cœur s’emballe. Pourtant j’aimerai deviner son visage au travers de ses mots. Pourtant j’aimerai savoir ce qu’elle pense.
La rue est calme, rare sont les passants le soir.
Qui est-elle ? D’où vient-elle ?
Ces interrogations résonnent dans ma tête. Les réponses sont les miennes, elles m’agréent ou me contrarient.
La fenêtre ouverte je la regarde. J’essaie du moins. Je ne sens plus le froid pourtant ma gorge me pique.
Combien de temps sera-t-elle là ? Qui attend-elle ?
Je suppute. J’escompte. Je calcule. J’envisage. Je rêve. Je crois. Les déceptions sont mon ordinaire pourtant. Je suis un solitaire. J’étudie. Je lis. J’écoute Daft Punk. Je n’ai pas d’ami. Je vis seul depuis que je suis à l’Université.
Elle m’occupe, met du piment dans ma vie. Je m’intéresse à elle. Accoudé à la fenêtre, je pense, imagine, conçois des choses insensées.
J’aimerais lui poser l’index sous le menton, croiser son regard, lire au fond d’elle. Dévoiler son secret, partager sa solitude. Lui prendre la main « pour l’emmener vers demain. »
Elle n’a pas bougé d’un iota, appuyée au mur. Je ne vois que ses mains s’agiter sur l’écran. Son genou dépassant d’une botte.
Mon téléphone vibre au fond de ma poche. Je m’emballe. Ce n’est que ma mère je la rappellerai plus tard ou un autre jour. Je range l’appareil.
Elle est toujours là. Comme une geek avec son engin. Personne n‘est venu la rejoindre. Je n’ai jamais entendu le son de sa voix, pas une seule fois.
Au fond de ma poche mon Samsung vibre de nouveau. Sans doute ma mère qui insiste. On verra plus tard.
Je fantasme. J’imagine toucher ses longs cheveux. J’invente les mots qu’elle me dit. J’exagère ceux qu’elle me répond.
Je ne me lasse pas de son bonnet blanc. Je vis quand elle est là. Puis soudain, elle part comme d’habitude. Sans un geste, sans un mouvement comme hier ou avant-hier. Mon tourment reprend sa place. J’ai de la peine à revendre.
J’attends déjà demain avec impatience. Fébrile avec mes questions. Je m’insulte, m’injurie, me vilipende. Je suis un idiot j’aurai dû descendre.
J’attrape le téléphone au fond de ma poche, la mort dans l’âme. J’appuie sur message et lis :
« Je cherche ton numéro depuis trois jours. J’ai eu du mal à l’obtenir et en plus tu ne réponds pas. J’enrage. Je sais que tu habites dans le coin sans savoir où. Rappelle-moi et vite !
La fille au bonnet blanc. »

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34 réflexions au sujet de « La fille au bonnet blanc »

  1. J’aime beaucoup le style! Les verbes qui s’enchaînent sans répétition du sujet! Ca donne une couleur à ce personnage, on lit son désespoir!
    Bravo!
    Quant à la chute! 🙂 on en rêvait que ce soit possible!

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  2. quelle richesse et quel style ! Ton texte est puissant avec cette succession de verbes qui se complètent, s’opposent, se marient… Ah quand la passion nous tient. La chute est très belle et conforme à mon coté « fleur bleur »… J’aime les histoires qui finissent bien.
    avec le sourire

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    1. Je suis en train de prendre cette façon d’écrire à mon compte, j’adore. Les successions de phrases courtes ou celles de verbes me plaisent beaucoup.
      Je suis peut-être fleur bleue bien que cela ne transparaisse pas dans mes textes, qui sait ! 😀

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  3. Imaginer la vie des autres, j’aime. Et j’aime ton texte. Un peu moins la chute, parce que prévisible et trop romantique mais en même temps, c’est celle-là qui s’impose. Donc l’auteur obéit au récit. 😉
    Et ce style qui s’affirme au fil des ateliers…

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    1. La chute s’est imposée sans que je le veuille mais bon ! 😉
      Peut-être qu’à l’usure, j’ai trouvé un style qui reflète plus ce que j’ai envie d’écrire sans être tenu de passer par la violence dont j’ai usée auparavant. Quoique !
      Merci Olivia. 😛

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      1. Eh oui, on est parfois esclave du texte. 😛
        Au début, on reste souvent dans le même registre et une fois que notre voix s’affirme, on explore plus loin, toujours plus loin. Et c’est ça qui est extraordinaire avec l’écriture, on pense qu’on est arrivé au bout, mais en fait, non, on découvre de nouvelles facettes à notre style.

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        1. je suis comme tu le dis en quête de nouveaux horizons, avec une écriture plus rythmée et un peu différente. Ici la fin s’est imposée naturellement. J’aurai pu faire une pirouette pour la finir dans le style qui m’est habituel.
          Mais pour une fois ça me semblait bien de laisser couler.
          En tout cas je te remercie pour tes observations avisées. 😀 😉

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  4. Mais c’est qu’il sait aussi écrire des choses mimis tout plein: -D !

    Comme les autres, je suis fan du style. Et j’adore observer les gens en leur inventant des vies… et là j’aime que ce qu’il s’imagine devienne réalité !

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  5. La sensualité, sous différentes formes, se retrouve souvent dans tes textes, tu sais très bien décrire la femme et ce qu’elle dégage … Je ne m’attendais pas à cette fin, très optimiste, et je n’ai pas l’habitude ! 🙂

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    1. On m’a souvent dit que mon côté féminin était intéressant. 😀
      La fin surprend évidemment lorsqu’on est habitué à mon style mais je n’en abuserai pas. 😀
      En tout cas j’espère que tu n’es pas tombée de ta chaise. 😉

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  6. Comme tout le monde j’ai adoré le style de narration très rythmé que tu as employé et effectivement cela change un peu de douceur dans ce monde de violence haha !! Tu es dans cette période d’introspection de l’écriture qui montre que ta plume mûrit davantage et cela te réussit à merveille !

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  7. Très beau texte, plein d’attente et d’assouvissement. Qu’est-ce que j’étais heureuse pour ce gars!:-) À mon avis, maintenant il gardera son téléphone ouvert et répondra!
    Un côté tendre J-C? 😉

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  8. Putain, j’adore. Un texte sans glauquitude…trop fort. Rien que du sensuel, du suggéré, du frémissant…de l’attente haletante. Une fille mystérieuse, un gars, et une espèce de truc qui flotte dans l’air, qui n’est pas encore de l’amour, mais plus de l’indifférence. Ouep. J’adore.

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  9. Très beau texte ; dans la vraie vie, j’ai reçu 2 sms d’un n°inconnu (au moins)
    le 1er disait : « tu ne me connais pas, je t’aime. je t’attends. rv dans sms suivant (signé d’un joli prénom féminin)
    le 2 s’est affiché une demi minute après: « dsl,mauvais numéro. »

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