Sedna

Artist's_conception_of_SednaElle navigue sur le site aussi quand il décide de lui envoyer un message. Elle répond aussitôt. La conversation du bout des doigts s’enclenche. Si elle ne partage aucun de ses centres d’intérêt, et vice et versa, elle est néanmoins agréable et l’échange digital bat son plein. Ça le fait rire de murmurer ses phrases avant de les écrire comme il s’agissait d’un dialogue de sourds. La discussion va bon train cependant.
S’il n’attache que peu d’importance aux critères de beauté il a néanmoins des codes susceptibles d’éveiller ses sens. Ses intimes pensées le font sourire mais il est n’est pas l’heure de les partager avec elle, pourtant il éclate de rire. Il rigole comme un imbécile en de demandant si Google envisage de développer les phéromones binaires.
Lorsqu’il consulte l’espace réservé aux photos de la demoiselle un cri d’admiration lui échappe. Elle est tout simplement magnifique, splendide. Ses yeux font plusieurs fois le tour dans ses orbites à tel point qu’il vacille. Un peu ahuri, il tourne la tête machinalement afin de s’assurer que Brad Pitt n’est pas derrière lui. Il attrape son Smartphone coupe la voix à Coldplay qui chante en boucle depuis un moment, éteint le téléphone pour regarder son propre visage sur l’écran noir.
Il est interloqué. Il a l’impression de rester des heures à passer de l’écran de l’ordinateur à celui de son téléphone comme s’il venait de péter une durite.
Le clic du message qui vient d’arriver le sort de l’étrange manège convulsif dans lequel il semblait se perdre.
« Coucou t’es là ? demande-t-elle. » Aussitôt ses doigts reprennent la danse du clavier, il écrit « Oui je regardais tes photos » avant d’enchaîner maladroitement par « T’es belle tu sais » qu’il regrette aussitôt. Elle acquiesce avec une politesse laconique qu’il ressent. Il se trouve idiot. À son âge elle le sait déjà. D’autres lui ont dit avant. Si lui, vient d’en faire la découverte il se doute bien que ce sempiternel refrain peut être à double tranchant.
« Tu es parti ? interroge-t-elle. » Il répond par la négative. Tente de continuer le dialogue tout en cherchant dans sa tête comment il pourrait s’excuser sans le faire vraiment. Il ne trouve pas. Il discute à bâtons rompus. Surpris il se lève, soulève son écran, se rassied ; dubitatif il se demande si le géant américain ne lui a pas joué un tour, il a l’impression de sentir un parfum enivrant.
Les mots se succèdent jusqu’à deux heures du matin. Les bye et ciao clôturent la session sans promesse de lendemain.
Il sort fumer une cigarette sur le balcon. À cette heure-ci la rue est calme. Le ciel est d’un bleu profond. Il y a plein d’étoiles qu’il fixe mais il n’en connaît aucune par son nom. La fumée qu’il expire à une jolie couleur mais invariablement il finit par tousser. Il imagine qu’une étoile filante vient de passer, de là à faire une relation de cause à effet c’est un pas qu’il franchit aisément.
Il rentre dans le salon. Va boire un verre d’eau dans la cuisine puis revient. Il s’assoit dans le vieux sofa que sa mère lui a donné. Prend l’une des télécommandes. Allume la télévision. Zappe. Il regarde bêtement les programmes défiler dans une succession de sons hétéroclites : début de mot, note de musique inachevée… Puis il zappe de plus en vite, les images se suivent très vite à tel point qu’une gazelle saute sur le plateau des informations de la nuit où que le gangster qui court, dans un film en noir et blanc, finit sa course dans un bol de Nescafé.
C’est son sport favori la zapette, c’est insolite et ça le détend. Mais ce soir il ne voit qu’elle sur son écran de télé. Ses cheveux teints, frisés, et son petit minois reposant sur ses mains.

Il s’endort sur le sofa sans même se déshabiller. Deux ou trois fois il ouvre les yeux avec l’impression qu’elle le regarde au travers du téléviseur. Il s’inquiète. Il n’a chatté que deux heures avec elle et de rien qui puisse envisager le moindre espoir.
Il se trouve un peu puéril comme s’il nageait encore en pleine adolescence, quittée pourtant depuis près d’une décennie. Elle est jolie certes mais il sent qu’il va au casse-pipe.
Pourtant lorsqu’il allume la machine infernale, se connecte au site. Elle lui a laissé deux messages anodins : « Coucou Vincent. » puis « Je te souhaite une belle journée. »
Il passe la souris sur la barre des tâches pour s’assurer de l’heure, il n’est que 6 heures 32. Il se creuse la tête pour chercher un autre sens à ses phrases insignifiantes. Se peut-il que ?
Il ne sait pas finir sa phrase. Il ne veut pas. Il a l’impression que l’ami corazón s’emballe inutilement puis un sourire se dessine sur ses lèvres. Il fonce sous la douche, arrachant plus qu’il n’enlève ses vêtements qu’il abandonne dans le couloir.
Il siffle sous la douche. Se lave là tête trois fois avant de réaliser qu’il est complètement rasé. Lorsqu’il arrive au bureau ses collègues le trouvent hilare et s’étonnent.
La journée passe lentement, trop lentement. Il est impatient de rentrer chez lui et de se connecter. C’est sans prêter attention à l’averse qui mouille et déforme sa veste, qu’il affronte l’intempérie. Il court dans la rue. Bouscule les gens dans le métro sans le vouloir mais sans même s’excuser.
Il est sur Sedna, la dixième planète identifiée dans le système solaire, il vient de lire ça à la Une du quotidien du soir. Il s’arrête pour le parcourir : Sedna est le nom d’une déesse Inuit des océans.
C’est drôle comme ce nom lui dit quelque chose.
Il rêve. Il est seul avec elle. Il regarde son visage, ses cheveux châtains, frisés, son minois posé sur ses mains, ses yeux en amande qui le fixent.
Il imagine effleurer ses joues de sa main, se pencher pour l’embrasser…
C’est décidé, se dit-il, ce soir je vais la voir en webcam. Il achète un menu à emporter au fast-food, grimpe les escaliers quatre à quatre, se jette dans son fauteuil préféré, met l’ordinateur en route, déballe son hamburger qu’il mord à pleine dents pendant que la machine se met en toute lentement, trop lentement.
Le site s’ouvre, et un petit « 1 » de couleur rouge s’affiche, il a un message. Il clique. Sedna, puisqu’il s’agit d’elle, lui a laissé un autre message : « Avant toute chose, écrit-elle, je suis un transsexuel convoité et j’aimerai aller plus loin avec toi. »
Il se lève d’un coup, renverse le fauteuil, arrache la prise de l’ordinateur, écrase les frites tombées par terre, tape du poing dans le mur et crie de douleur.

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13 réflexions au sujet de « Sedna »

  1. Ah quelle chute mdr!!! Je t’imaginais déjà dans tous tes états pour cette nana. Ceci dit elle t’a enlevé une belle épine du pied, tu ne savais pas où ça allait te mener une aventure avec elle 😉
    Je ne peux m’empêcher d’avoir un sentiment de tristesse pour ce transsexuel qui doit vivre trop souvent ce genre de situation . Quoiqu’il en soit j’ai aimé te lire, tu nous as tenu en haleine jusqu’à la fin 😉
    Bises amicales Jean-Charles.
    Domi.

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  2. On sait que ça ne peut pas être toi vu qu’il a quitté l’adolescence « une décennie plus tôt » (ha ha ha), il doit donc avoir une trentaine d’années ! Faut suivre hein !!! Mais j’ai rigolé à cette fin malgré tout pathétique pour l’un et pour l’autre… Cela dit ce sont les risques du virtuel !!! 😀 Contente de te revoir ici, en forme et au mieux de ta plume !!! Bises choupi♥

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  3. Wouè ben moi je trouve qu’il te ressemble quand même beaucoup ce Vincent… 😉
    On dirait du vécu…
    Je dis ça parce que perso, ça fait un bail que je n’ai pas quitté l’adolescence, et j’ai toujours de ces émois un peu bêtes et qui ne se soignent pas vraiment…mais qui sont tellement bons à éprouver.
    Magnifique retour de ta plume d’or, en tous cas!

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    1. Tu as le droit de le penser Célestine 😉 C’est quand même moi qui écris le texte et si il me ressemble, quoi de plus normal ? 😀
      Quant à quitter son adolescence, trop difficile, elle me colle encore à la peau et me rassure.
      Et tu sais, je suis tellement tordu que je ne serai pas parti en courant. Je suis plutôt fasciné.
      Merci pour le compliment j’en rosis de plaisir.

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  4. Je deviens de plus en plus fan… De tes textes. Je ne m’ennuie jamais en lisant ta plume qui nous amène sur une chute rondement bien « roulée ».Et je pense aussi que Vincent est une petite projection…de ton âme 🙂

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    1. Oh merci Marla ! Je passe beaucoup de temps à écrire mes textes, j’essaie de les peaufiner d’autant plus que je me suis absenté quelques temps de la blogo.
      Vincent peut avoir quelques points communs avec moi mais les textes sont toujours arrangés à ma façon.
      En tout cas un transsexuel ne me ferait pas fuir. 😀 😀 😉

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  5. Coucou J-C, une grande claque en pleine face! Et qu’en est-il des phéromones? Mdr C’est en même temps très touchant, qui sont ces gens derrière l’écran? Tu as le tour pour les finales en grand! Et à ce que je vois tu es en pleine forme. Je suis trop contente de te relire 🙂

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    1. J’ai essayé d’être drôle en comparaison des précédents textes 😉 La vie de chatter réserve des surprises. Je pense que si Google lisait mon texte il se pencherait sur la question des phéromones 😀 😀
      J’aime bien les retournements de situation.
      Ce texte était sur papier depuis 3 ou 4 jours et je l’ai repris et repris jusqu’à ce qu’il soit à mon goût.
      Bisous transatlantiques Nad. 😮 😀

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