Chapter 2

Le vieux vociférait et haranguait la foule, sur le trottoir. Visiblement il était encore ivre. Son odeur était repoussante et sa façon d’exiger une pièce agressive déstabilisait les plus faibles qui mettaient la main à la poche pour ne pas se créer d’ennuis.

Las de tourner dans tous les sens, il s’assit à nouveau contre le mur et rapprocha la sébile de ses pieds, suffisamment près pour dissuader quiconque de le voler et suffisamment loin pour ne pas déranger les nez trop fragiles.

Depuis longtemps il n‘avait plus d’odorat. En période de froid, Il n’ouvrait pas sa braguette pour pisser, son urine le réchauffait en même temps qu’elle ravivait les brulures des crevasses qui piquetaient ses cuisses. S’il ne semblait pas très âgé, la pauvreté et la rue l’avaient marqué. Une barbe hirsute, pleine de poils incolores, dissimulait le bas de son visage,. De l’aile du nez aux vaisseaux éclatés jusqu’à l’oreille gauche une cicatrice aux croûtes suppurantes zébrait son visage. La rue était le repaire de la violence et la foule n’était pas le gage de sécurité.

C’était son territoire cette rue passante. Lorsqu’il pleuvait un peu trop ou que le froid sévissait il pouvait toujours s’engouffrer dans la bouche de métro la plus proche pour se mettre à l’abri. Il fréquentait ce quartier depuis tellement d’années qu’il ne se souvenait pas du jour où il l’arpenta pour la première fois.

Ces derniers jours une adolescente marquait le pas devant lui, s’arrêtait, le dévisageait et repartait aussitôt. Ce comportement le piquait au vif, le troublait. Il l’épiait du coin de l’œil, déconcerté. Pour masquer son embarras il déballait de ses sacs en plastique une bouteille de vin qu’il vidait d’un seul trait, n’osant même pas roter pour la repousser. Capable d’en boire deux à l’affilée pour plonger dans l’ivresse le plus vite possible, il se retenait à l’évidence. Le comportement de la fille l’interpellait et faisait jaillir dans son esprit, mille questions sans réponse. Ce visage juvénile hantait ses nuits d’ivresse. Même complètement ivre il n’arrivait pas à l’oublier.

Bob, tel était son surnom, parlait dans son sommeil, hurlant parfois ou gesticulant comme s’il livrait bataille. Ses moments de repos étaient agités, remplis de cauchemars dont il ne se souvenait jamais au réveil.

La fille revenait pendant qu’il dormait, l’observait avec insistance et repartait aussi triste, désemparée qu’a son arrivée.

Dès qu’il ouvrait les yeux, Bob fouillait dans ses sacs à la recherche d’une bouteille ou cherchait sa sébile qu’il avait pris soin de ranger. Parfois, il trouvait devant lui, une ou deux pièces qu’on avait jetées pendant qu’il croisait le fer avec ses démons.

De temps en temps, Bronco, un compagnon d’infortune, s’installait à côté de lui. Ensemble, Ils parlaient, buvaient, refaisaient le monde, s’engueulaient et se battaient comme deux chiffonniers.

Lorsque la fille revint, Bronco l’apostropha :

« Qu’est-ce que tu veux toi ? Fous le camp ! »

Elle les observa sans rien dire mais dès que Bronco se leva agressif, bien que titubant, elle préféra partir.

« Tire-toi, t’as raison, dit-il.

— Elle vient souvent, s’arrête et repart, ajouta Bob. »

L’autre le considéra, but une lampée pour terminer la bouteille en plastique qu’il froissa ensuite entre ses mains, puis soudain il demanda :

« T’as pas une fille toi ? »

Bob ne répondit rien, le regarda bizarrement. Comment le savait-il puisqu’il ne parlait jamais de sa vie passée ? Il avait eu une fille il y a longtemps mais il ne connaissait même pas son âge, c’était si loin et profondément enfoui dans les méandres de son cerveau. Elle était petite quand il est parti. Depuis, il vivait là sur ce trottoir à regarder les printemps succéder aux hivers. On a dû lui dire que j’étais mort supposa-t-il.

« — Non, j’ai jamais eu de fille beugla-t-il subitement. Pis d’abord tire-toi, ici t’es à ma place, chez moi, dégage ! » Il se leva brutalement et éperonna le corps de l’autre, du bout de sa chaussure abimée pour l’inciter à déguerpir.

Bronco, ramassant ses affaires en maugréant, lâcha :

« T’as le vin mauvais toi, tu ferais mieux d’arrêter de boire. Ta fille, t’en parles dans ton sommeil, tu pleures comme une madeleine chaque fois. »

Il quitta l’endroit sans oublier de brocarder son compagnon d’infortune : « Vieil ivrogne. Arrête de boire. T’as une fille. Tu le sais. »

Bob se redressa, un éclair de folie dans les yeux, lui qui cachait sa vie d’antan aux autres, il fallut qu’il en parle en dormant. Il arpenta le bitume à grands pas, tête baissée, fonçant droit devant comme un taureau piqué par les banderilles. Les gens s’écartaient sur son passage devinant sa colère. Nul n’osait le bousculer de peur d’attirer ses foudres ou simplement d’attraper ses puces.

Il dépassa les limites de son territoire sans s’en rendre compte. Soudain il eut soif, une envie d’eau. Il s’approcha de la fontaine au milieu de la place, passa ses mains noires sous l’eau puis s’aspergea le visage, la barbe, et les cheveux. Il s’ébroua comme un jeune chiot pour cacher ses yeux mouillés.

Sa fille, il y a longtemps qu’il s’interdisait d’y penser, c’était trop douloureux. Dans sa tête elle était toujours petite parce qu’il n’avait pas pu l’accompagner au fur et à mesure qu’elle grandissait. Il avait bien une photo d’elle au fond de la poche qu’il gardait précieusement mais qu’il hésitait à contempler car elle provoquait toujours un vague à l’âme. Il se contentait de la sentir du bout des doigts sans la sortir, et depuis le temps elle s’était vraiment abîmée.

Il cherchait le prénom qu’il avait oublié. L’alcool lui rongeait les sangs, détruisait sa mémoire. Ça lui reviendrait plus tard, il ne voulait pas s’énerver plus, parfois il avait l’impression que son cœur s’emballait. Quel âge elle pouvait-elle avoir ? À quoi ressemblait-elle ?

« Bronco tu me fais chier, tonna-t-il avant de plonger la tête dans le bassin. » Il pleurait et voulait se soustraire aux regards des autres. Il mêlait ses larmes à l’eau pour tromper l’ennemi.

Il imaginait au fond du bassin le visage de la jeune fille qui traînait autour de lui depuis quelques jours, la superposant aux souvenirs de sa propre fille. L’image devenait floue puis apparaissait à l’envi.

Il sentit qu’on le tirait en arrière. La tête hors de l’eau il suffoqua, recracha le liquide qu’il avait avalé. Tout à son émotion il avait oublié de respirer. Il vit à côté de lui, son sauveteur improvisé qui demandait avec fébrilité : « Monsieur, monsieur, ça va ? »

Il acquiesça d’un signe de tête car il y avait tellement longtemps qu’il n’avait pas adressé la parole à quelqu’un d’autre, il grommela un semblant de « Merci » qu’il accompagna d’un rictus en guise de sourire.

Il était troublé. À tel point qu’il avait failli se noyer. Les paroles de Bronco l’avaient bouleversé. Impossible que ce fut sa fille qui vienne le voir et reparte. L’idée le perturbait. Il observa son visage dans les reflets de l’eau, il se fit peur mais ça le rassurait, elle ne pouvait pas le reconnaître. Il s’examina à nouveau mais ce qu’il devinait, le choquait.

Il éprouva le besoin de boire subitement. Il sortit une bouteille de sa poche, enleva le bouchon en plastique et proposa à son sauveteur, un homme d’une trentaine d’années en costard bleu foncé, une lampée qu’il refusa.

Bob vida la bouteille d’un trait, fit un signe de tête et guise de remerciement et partit vers sa place d’un pas mou, mal assuré comme un boxeur après un âpre combats. Il ne fit pas attention aux trois crânes rasés qui le bousculèrent. Il dégringola sur la chaussée, entendit à peine les freins de la voiture crissés, indifférent au choc qui le propulsa deux mètres plus loin.

L’adolescente sur le trottoir poussa un cri, ses genoux flageolèrent, les larmes débordèrent d’un seul, une crue qu’elle ne put retenir.

Publicités

19 réflexions au sujet de « Chapter 2 »

  1. Bonjour Jean-Charles!!!
    J’ai lu le chapter1 et maintenant le 2 et j’ai beau faire, refaire et défaire, je ne vois pas de corrélation entre l’un et l’autre, donc je présume que nous aurons droit à un chapter 3 😉
    En attendant je me suis plu à te lire avec un petit penchant de plus pour le chapter2 😉
    Bises Jean-Charles!!!
    Domi.

    J'aime

  2. L’histoire se poursuit, toujours suspendue au bout de ma chaise. Tu enchaînes très bien, de nouveaux personnages s’ajoutent à Angelo et Nina et il y aura un recoupement entre eux, je le sens bien 🙂 Qui sait si cette adolescente n’est pas une amie de Nina, morte dans la partie 1, ou bien d’Angelo. Le mystère plane et j’aime ça! C’est bien de nous garder en haleine, mais pas trop longtemps hein! Mdrrrr
    Bonne soirée, bonne nuit 🙂

    J'aime

    1. Tombe pas !
      Pour les personnages je ne dirai pas un mot, pour le moment j’ai une petite idée d’où je vais et je prends plaisir à poursuivre cette histoire.
      Le troisième « chapter » (tu as vu, j’suis bilingue :D) est pratiquement écrit, j’ai juste des retouches à faire et je pense qu’il sera en ligne jeudi.
      Il faut relâcher un peu la pression et en remettre c’est un peu comme une locomotive, je souffle, je souffle.
      Bonne fin de journée. 😉

      J'aime

      1. C’est fait pour le deux. Mon cher, quelle belle écriture. Le portrait de ce sdf est un peu appuyé au début mais très vite on est happé par l’histoire et sa vie de misère. Le suspens est très bien ménagé. J’aime bien quand plusieurs histoires ce croisent.

        J'aime

À vous de jouer, quelques lignes pour vous exprimer :

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s