Reflexion dans le métro

©Kot²
©Kot²

Dans ma tête ça tourne à vive allure, mes pensées se choquent et s’entrechoquent. Ma vie de là-bas, celle d’ici. J’aimais bien vivre au Pays puis je suis venu ici pensant que j’aurais une vie meilleure. Au bout du compte je me suis peut-être trompé. J’ai laissée celle que j’aimais parce que mon père avait choisi mon épouse. Ainsi va la tradition.
J’ai pointé 37 ans à l’usine, chaque matin dans mon bleu de travail aux couleurs de la marque qui m’employait. J’ai remis ma paye chaque mois à la mère de mes quatre garçons pour qu’elle paye tout ce qu’il fallait et qu’elle élève nos enfants. Elle maugréait pour que je change de travail et gagne plus d’argent parce qu’untel du bled avait une voiture et pas nous.
La vie défile, j’ai mal à la tête. Et cette rame qui ne quitte pas le quai ! Je suis fatigué. J’ai envie de dormir mais je suis trop énervé. Habituellement le balancement du métro me berce mais pas aujourd’hui. J’ai froid.
Je suis grand-père et je devrais être fier mais…mes petits enfants sont agressifs avec le monde entier. Ils reprochent ma francité alors qu’eux ne se sentent ni d’ici ni d’ailleurs. Ils me reprochent tout sans savoir. Ils me jettent des billets de 100 sur la table pour me montrer qu’ils ont réussi.
Réussi quoi ?
Ils savent que j’ai tout compris. Ils savent que je refuse l’aumône et Raïssa me jette un regard noir quand je repousse vers eux cet argent sale. Ils ont voulu m’offrir une voiture mais je ne sais pas conduire, la télévision avec le satellite pour que je regarde les programmes du pays mais j’ai refusé aussi.
Raïssa a fait des crises de larmes, agenouillée par terre, m’implorant mais je n’ai jamais cédé. Je suis resté fidèle à mon éducation. Je sens parfois son regard haineux qui me gèle les sangs. Je suis sûr que bien des fois elle doit souhaiter ma mort. Je ne peux pas lui en vouloir. J’ai juste peur pour elle quand je ne serai plus là.
Je sors de l’hôpital, une énième consultation. Ma vie est entre les mains du Tout-Puissant. La douleur est de plus en plus vive et le professeur n’est pas optimiste. Raïssa ne sait pas, je ne l’emmène jamais avec moi. Elle est juge de mes faiblesses au quotidien, de ma décomposition mais ne dit plus rien pour ne pas m’irriter.
Je crois que j’ai baissé les bras. Je ne lutte ni contre moi-même ni contre les autres, j’ai jeté l’éponge. J’ai honte de la haine que véhiculent les miens. J’ai honte de la façon dont ils mettent dieu en avant. Je n’ose même plus prier tellement leurs versets sont vides de sens.
Parfois je me dis que je n’ai rien compris qu’ils ont peut-être raison. Je doute. J’ai peur. Je ne retrouve mon calme que tourné vers l’orient. J’ai peur peut-être de ce que sera demain.

une photo quelques mots

Atelier d’écriture de Leiloona

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20 réflexions au sujet de « Reflexion dans le métro »

  1. Quel beau texte ! tout est dit. Tes mots sonnent juste. J’ai connu les premiers immigrants, cette génération qui croyait en des jours meilleurs… Tu évoques avec délicatesse le mal être des descendants de ces travailleurs qui vivaient avec un minimum dans la plus grande dignité.
    Je n’arrive toujours pas à m’inscrire sur le blog de Leiloona et souvent prise dans mes activités de retraitée, je ne vais pas son site et je rate des sujets.
    avec le sourire

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    1. Hello Lilou, Je ne sais pas non plus m’inscrire sur son blog alors j’ai pris l’habitude d’y aller régulièrement. La photo parait le mardi voire le mercredi au plus tard.
      C’est drôle je trouve que mon texte manque d’âme et je n’en suis pas particulièrement satisfait. J’ai aussi connu cette immigration depuis le début, ces gens qui vivaient dans des bidonvilles, juste entre hommes parce qu’ils n’avaient pas droit au regroupement familial. Je crois que nous sommes sensiblement de la même génération.
      Bonne journée.

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  2. Ton texte interpelle le lecteur et c’est pour moi une grande qualité. Cette photo bien triste t’as inspiré un texte triste et réaliste.
    Ce bonhomme ressemble un peu à Picoli et au professeur Choron..

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  3. Je suis fille d’immigrés Italiens, et je très sensible à tes descriptions et des détails qui me touchent particulièrement, et à la fierté de nos ancêtres , qui sont restés dignes et n’ont jamais tendu la main , malgré leur pauvreté .Je continue de te dire que tu se doué pour écrire des scénarios avec une grande véracité.
    Merci
    Dan la Ritale

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  4. J’apprécie beaucoup cette interprétation de la photo, la dignité de cet homme fier qui refuse l’argent des compromis, sa douleur devant l’incompréhension de ces descendants…quelle noblesse s’en dégage…dommage que sa femme ne sache pas le reconnaître !
    bravo

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    1. Merci… c’est très curieux je disais à Leiloona, hier soir, que je n’étais pas très fier de mon texte et que j’avais détruit celui de la semaine passée pour la même raison… Et tout le monde s’emploie à me dire que ce texte véhicule pas mal de choses… alors merci ! 😀

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  5. Excellent ton texte sur le sens de la vie, les impasses, l’argent qui n’achète pas tout, encore moins la paix et l’amour. L’essentiel étant de rester fidèle à nos valeurs. Dure la vie de ces immigrants qui les plonge dans la solitude et les souvenirs… Un texte très touchant.
    p.s. : celui-ci je ne l’ai pas lu sur la pointe de ma chaise (eu trop peur de tomber) 😉

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    1. Non non Nadine il n’y a pas toujours de quoi tomber de la chaise. 😀
      Finalement il semble que ce texte fasse l’unanimité alors qu’il a failli plutôt passer à la poubelle comme quoi !
      Bonne après-midi. 😉

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  6. Surtout pas! Merci pour ce texte, ces pensées si réalistes et douloureuses de cet immigré; la véracité d’une situation de souffrance pour lui et ses descendants; il y a tellement d’humanité dans ton récit.

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    1. Là… je ne sais que répondre !
      J’ai partagé 73 semaines d’écriture avec toi sur des choix de photos qui ont eu une résonance sur moi et m’ont fait écrire des textes dont parfois je suis fier… c’est moi qui dois te remercier.

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  7. Alors là, je peux te révéler que le passé n’est pas du tout de la nostalgie mais un trésor qui nous permet d’avancer avec des bonheurs , des amours , des aventures extraordinaires, et « des petits bonheurs » qui ont jalonné notre vie en nous donnant un sixième sens, celui de savourer le présent , même dans les moments les plus difficiles.
    Quand on n’a plus d’avenir et un présent , parfois, pesant , on sourit au passé que l’on porte côté cœur!
    Souviens -toi de cela, nous ne sommes pas éternels. Donc si tu dois écrire , c’est maintenant , pas demain!
    Carpe Diem
    Dan

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