La machine à laver les sentiments

Il est calme, patient devant la machine. Il regarde ce rond infernal qui tourne comme la vie. Bien plus vite que la vie. Et à contresens ses pensées déraillent.

Quel échec pense-t-il ! Et qu’est-ce qu’il a fait pour ou plutôt qu’est-ce qu’il n’a pas fait !  Il le sait pourtant.

D’aucuns diront qu’il est tracassé. Le mot est faible. Personne ne vient et c’est tant mieux. La mousse blanche colle au hublot. Le tambour tourne à vive allure.

Il est trop tard pour réfléchir. Trop tard pour revenir en arrière. Il vit sa vie à sa façon, d’une drôle de façon.

Pardon hurle-t-il le cœur en déroute. Tapant du point sur le carreau blindé. Donnant des coups de pieds dans la tôle qui résonne.

Si j’avais su.

C’est trop tard !

La machine avale des paquets d’eau que le tambour brasse et qui s’abattent sur le hublot comme une mer démontée se jette sur les rochers. Il est fasciné. Il aurait dû se noyer peut-être plutôt qu’être là à regretter.

Nina vient de partir, le laissant pantois, malheureux. C’est la première fois qu’il vient à la laverie. D’habitude, il est avec ses copains au bar pendant qu’elle reste seule à la maison.

Caché derrière les machines, la casquette enfoncée sur le crane il espère que ses copains, s’ils passent par là, ne le reconnaîtront pas.

C’est à ça qu’il pense, d’abord. Mais elle qu’il aime, qu’il a perdu ?

« Je ne veux plus te voir, jamais. T’es un salaud ! » Les larmes aux yeux, la morve au nez, elle titubait. Trop de fatigue. Elle l’avait attendu la nuit encore, alors qu’il jouait au poker dans l’usine désaffectée.  

« Je ne veux plus te voir, jamais. T’es un salaud ! »

Les mots tournent dans sa tête aussi vite que le linge dans la machine.

 « Je ne veux plus te voir, jamais. T’es un salaud ! »

Il se sent oppressé tout à coup, son estomac le brule.   

Il l’aime aussi mais ne sait pas vivre autrement. Ses potes, les galères, les joies, les peines, ils avaient tout partagés, depuis des années. C’étaient ses frères, sa famille.

Elle ne les supportait pas quand ils venaient à la maison, s’installaient sur le sofa, l’ignorant, squattaient. Elle lui avait fait le chantage habituel ; « C’est eux où moi ? »

La question ne s’est jamais posée pour lui. Il l’aime elle mais ne veut pas tourner la page, tourner le dos à ses amis.

©Kot²
©Kot²

Il frappe encore des poings, des pieds, contre la machine. Son diaphragme fait des spasmes, il est contracté. Il serre les dents, son ongle incarné l’élance tout à coup. La douleur comme une sirène hurle dans sa tête. Instinctivement il se bouche les oreilles alors que la souffrance est ailleurs. Comme un mauvais signal de son corps, ses nerfs à vif se dérèglent.

Franck entre dans la boutique, l’étreint comme d’habitude, comme un frère. Juste quelques mots brisent le silence de la machine en pause « Vas la rejoindre. » Il le regarde étonné. C’est un ordre pas une prière. L’autre lui fait un clin d’œil  discret, le pousse gentiment vers la sortie.

Il est surpris, ébahi. S’arrête sur le pas de la porte. Se retourne vers l’ami planté devant la machine, prêt à dire quelque chose puis se tait.

Elle est là à la porte, le visage marqué par des jours sans sommeil. Elle le regarde dans les yeux, tente de lui adresser un sourire qui finit en grimace. Elle s’approche, volontaire, l’enlace, pose sa tête contre son épaule et murmure « C’est ma place ici. »           

Atelier d’écriture : une photo, quelques mots sur le blog de Leiloona.

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28 réflexions au sujet de « La machine à laver les sentiments »

  1. Choupinet, on t’a marabouté ! Je ne te reconnais plus mais j’avoue que c’est en mieux, dix fois mieux, j’aime beaucoup ce texte qui finit bien (qui plus est) ! Et pourtant une laverie automatique ce n’est pas inspirant à la base, chapeau l’artiste !!!! 😀
    PS : c’est un lapsus la « taule » !!! Moi je pencherais pour la « tôle » !!! 😆 Fallait bien que j’en trouve une ! Et aussi « Va la rejoindre, pas « vas », tssss, 😆
    Cela dit c’est tellement beau qu’on ferme les yeux !!! (presque, j’en ai un toujours en mode veille^^)

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    1. Merci je corrige 😉 Pour la tôle j’étais à l’ouest .
      Marabouté, marabouté !!! rappelle-toi il y a quelques années j’étais dans un registre plus soft, ça arrive.
      C’est peut-être le Tramadol qui me calme un peu trop. 😀

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  2. Jean-Charles, marabouté, marabouté 😆 So’N la fée l’a fait 😆

    Tu as dû t’y trouver dans une laverie, devant une machine, la description est absolument exacte !
    Je ne sais pas dire pourquoi, ces machines à hublot me font un peu peur. J’ai toujours l’impression que la vitre va lâcher et que l’eau et la mousse vont se répandre 🙄

    A quoi pense-t-on quand on attend ainsi ? Les femmes certainement différemment des hommes !

    Quant à ta fin magnifique, pleine d’espérance, jolie, jolie. Les femmes ne capitulent jamais 😆

    Et ton mot chez Miss Aspho, alors ?
    Tu as jusqu’à 20 h 00 !
    Bonne semaine et gros bisous de ma tour (je suis restée à l’abri du vent fou)

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    1. Soène marabouté non, non vous vous trompez? Je fais un traitement à base de cure-dent gouro, c’est pour ça que j’ai la pêche. 😉
      En ce qui concerne les laveries, effectivement à l’époque où je partais en vacances il m’arrivait de fréquenter ces endroits mais il y a 12 ans que je ne suis pas parti, alors vieux souvenirs peut-être.
      Bonne journée. 😛

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  3. Passer notre amour à la machine, le faire bouillir, pour voir s’il retrouve ses couleurs d’origine…
    il peut s’en passer dans la tête des gens qui sont dans les laveries, c’est parfois un grand moment de solitude

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  4. J’aime beaucoup cette fin mais aussi que ce ne soit pas lui, finalement, qu’on voit sur la photo, mais son ami, son frère. Très chouette texte. Dur de choisir entre les amis et la femme de sa vie, il ne devrait pas avoir à le faire…

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  5. Hello Jean-Charles,
    J’ai oublié de te venir te faire des bises pour l’événement de la semaine dernière et pourtant Aspho en a parlé 😉
    Mais où es-tu ? tu désertes à nouveau la Bloguo ?
    Bonne semaine et gros bisous

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    1. Merci Soène… 😉
      J’ai franchi le cap aussi et pour moi le retraite sonnera au 1er octobre 2015, d’ici là … Pour l’heure si je suis calme et un peu en retrait c’est que j’ai une cruralgie qui m’empêche de vivre (douleurs intenses) depuis presque 3 semaines. J’enchaîne nuit blanche sur nuit blanche ou presque et je suis dans un état d’hébétude tout au long de la journée, incapable de lire ou d’écrire. Voilà je ne sors plus sauf pour médecin, IRM, pharmacien ou chiropraticienne et quelques amis se relaient pour m’accompagner parce que je ne peux pas marcher , ‘ai une vie de rêve.
      Tu sais tout mais ne le répète à personne. :razz/

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