La main devant la bouche

Il baille à s’en faire péter les condyles

Comme si l’air était urgent

La main devant la bouche, poliment

S’il vient de là-bas, son éducation n’est ni meilleure

Ni moins bonne

Il est fatigué, loin de ce chez lui qu’il a fuit

©Kot²
©Kot²

Pour travailler il est le premier

Parce qu’il a promis avant de partir

D’être un citoyen du monde, un citoyen de ce pays

Qui l’accueille

De trains en trains, après le bateau

Il a bataillé contre lui-même avec les autres

Contre son clan qu’il a quitté

Après avoir versé des larmes, en laissant

Père, mère, femme et enfants

Ainsi que ses chèvres qu’il aimait tant

S’il est parti c’est que chez lui vivre devenait impossible

Le train passe en un fracas gigantesque

Que même le sommeil ne peut éviter

Dormir les yeux ouverts n’est pas reposant

Il a remarqué cette agressivité qu’on lui vouait

Sans comprendre

Il est un homme du monde aussi

Avec une culture et des coutumes différentes

Les yeux plissés

Il réfléchit

Et prie ce Dieu qu’il a appris, Il prie pour ses frères, ses pairs

Et celui qui le photographie, curieux

Il rêve du petit dernier

La bouche accrochée au sein

Plat, usé qu’il a tant caressé

Il sait qu’ici il faut faire fi des quolibets

Si chez lui il y avait à manger, du travail

Sous le soleil à revendre, il serait resté.

Il baille, Il veut sa chance de vie

Et celle des siens

À cela personne ne peut dire

Qu’il n’en a pas le droit.

Le regard tourné vers le soleil

La doudoune fermée jusqu’au cou

Pour empêcher le froid de le posséder

Il baille à s’en faire péter les condyles

Comme si l’air était urgent

La main devant la bouche, poliment

Les larmes à l’intérieur se bousculent

Trop fier pour les étaler

Il rêve du giron de son aimée

De la main rugueuse de sa mère sur son visage

D’un baiser de son aînée

De ce père trop digne

Il lui manque les montagnes à l’horizon,

L’eau qui file entre les pierres

Le lézard qui le surveille, la chaleur du jour

Le froid de la nuit

Ce sable qui vient de n’importe où

Chaque jour il se lève à 3 heures

Accroche les containers sur la benne

Le vérin crie, l’odeur est prégnante

Le camion s’arrête, repart, quand il est plein

Retour à l’usine pour le vider

L’enveloppe chaque jour remplie de quelques billets

Qui lui permettent à peine de vivre 

Dès qu’il manifeste sa colère, la porte lui est montrée

D’un signe irrespectueux on le fait taire

Il n’est pas sûr que sa famille pourra venir

Ce qu’on lui donne ne suffit ni pour manger ni pour dormir

Ses rêves s’envolent

Le corbeau croasse à la décharge

Il baille, usé, fatigué

Rentrer est impossible il serait emprisonné

Il n’a pas d’alternative, on l’a berné 

C’est où l’El Dorado qu’on lui a tant décrit ? 

 

Ecrit pour l’atelier : une photo, quelques mots 

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12 réflexions au sujet de « La main devant la bouche »

  1. Et voilà, Jean-Charles, belle analyse de ces situations…
    La forme est tout à fait adaptée, tes vers courts accentuent la vérité.
    Beaucoup croient trouver l’eldorado et ils déchantent. Tout ce qui tu dis est criant de vérité.
    Bisous

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    1. So’N tu mets quoi dans ton café le matin ? (« tout ce qui tu dis »)
      Ce n’est hélas que trop vrai, l’Europe semble être ce qu’elle n’est pas et ce n’est qu’une fois sur place qu’ils s’en rendent compte.

      J'aime

      1. Et ben, suffit de changer mon « i » en e 😆
        Je suis persuadée qu’il faut trouver une solution pour que les gens puissent rester dans leur pays, y travailler et y vivre en paix. C’est bien beau de vouloir accueillir tous les malheureux mais avec quel argent ? le tien, le mien, le nôtre ?…
        Beaucoup de Pays ne font pas tant de sentiment.

        J'aime

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