Africaine

Tu as froid, tu es triste. Déçue. On t’a fait croire qu’ici ce serait le Paradis et qu’on n’attendait que toi. Que tu trouverais facilement un travail. Que tu pourrais envoyer de l’argent au village. Et tu es là dans le métro n’osant croiser les yeux de ceux qui te méprisent. Tu as faim. Ici ils disent que leurs tripes chantent quand ils ont faim mais toi cela fait trois jours que tu as faim et tes tripes ne chantent pas, elles hurlent.

La cicatrice sous ton œil, c’est ton mari qui l’a faite. Ivre d’alcool de palmier, il t’a battue et répudiée parce que tu ne satisfaisais plus ses besoins. Sa seconde femme convoitait depuis toujours ta position. La pitié n’existe pas.

Le chef de ton village connaissait quelqu’un qui pouvait t’aider à fuir vers l‘Europe puisque femme déchue valait pire que peste. Tu es partie. Aujourd’hui tu dois au passeur, ce trafiquant de vies humaines, tellement d’argent que tu ne sais pas comment tu pourrais le rembourser. Il a abusé de toi bien sûr. Par la force. Il t’a souillée. Les conséquences sont plus graves dans ta tête que dans ton corps. Tu avas l’habitude d’être maltraitée.

©Kot²
©Kot²

Maintenant la grosse Mama t’ordonne de lui rapporter 50 euros par jour pour payer ton passage et s’engraisser encore. Puis elle t’a dérouillée et jetée sur le trottoir parce que tu ne rapportais pas assez, parce que tu as l’âge d’être sa mère, parce qu’elle seule sait le prix de ton passage. Un investissement mineur qui rapporte gros. Maintenant tu ne sais pas quoi faire mais tu es libre.

Dans le métro les gens te bousculent pour prendre ta place pourtant tu ne veux que te reposer. Les yeux fermés tu penses au pays. Tu penses à tes trois filles qui n’ont pu t’offrir l’hospitalité parce qu’elles-mêmes ne sont que les troisièmes ou quatrièmes concubines et qu’elles ont tant de mal à nourrir leur progéniture. Tu penses à ta mère qui n’est plus de ce monde. Tu es triste.

Même assise sur ce siège brinquebalant tu n’arrives pas à te reposer. Cette horrible traversée t’obsède toujours. Ces vagues qui faisaient pencher la pirogue. Tes voisins qui subitement disparaissaient dans le tourbillon de la mer, trop fatigués pour nager et cette eau salée qui te giflait violemment. C’était épouvantable. Vous étiez 30 dans l’embarcation au départ et seulement 12 à l’arrivée. Le voyage a duré trois mois dont une semaine, sans boire ni manger. À l’abandon sur la mer. À la dérive. Un cauchemar que tu n’oublieras jamais.

Tu ne comprends pas ce qu’ils demandent les deux hommes debout en face de toi. Tu devines qu’ils veulent quelque chose, mais quoi ! Dès que la rame s’arrête, ils t’attrapent chacun par-dessous le bras, te soulèvent et t’emmènent jusque sur le quai.

D’autres types, dans un autre costume, arrivent, te parlent mais tu leur dis dans ta langue vernaculaire que tu ne les comprends pas. Ils te poussent dans un camion. Tu as compris qui ils sont maintenant.

Cet homme qu’ils sont allés chercher, qui parle la même langue que toi, t’explique qu’ils vont te mettre dans un avion pour retourner au pays parce que tu n’as pas de papiers. Tu lui dis ce qu’il sait déjà mais il ne peut rien pour toi.

Tu as beau pleurer, espérant que ton chagrin les ramène à la raison. Ils sont intransigeants. Tu pries Dieu pour qu’il t’aide à mourir puisque que tu sais que déjà il t’a mise de côté. Tu ne peux pas retourner au pays ainsi, c’est de ton honneur dont il s’agit. Répudiée par ton mari puis rejetée par la terre d’asile.

Tu erres maintenant dans les bas-fonds de la capitale africaine où l’on t’a renvoyée. Tu donnes ton corps pour un bout de pain.

Personne ne te voit plus. Triste vie. Triste destin.     

Écrit pour l’atelier d’écriture une photo quelques mots chez Leiloona

15 réflexions au sujet de « Africaine »

  1. Ton est texte est si poignant que l’on a envie de prendre cette femme avec soi ! de l’aider. Hélas c’est une vérité horrible et je crois même que c’est pire encore.

    Je fais aussi appel à toi car je ne peut me connecter à Bricà Book avec aucune de mes messageries et je n’ai aucun moyen de contacter Leiloona. Donc si tu peux me laisser ces coordonnées…
    avec le sourire

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  2. Ca faisait longtemps !!! Ton texte ne peut que toucher et révolter, c’est si violent ce rejet final. On pourrait penser qu’une vie de souffrances offre le droit à un peu de répit mais non c’est toujours les mêmes qui s’en prennent plein la gueule…

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    1. Je m’étais mis un peu en retrait de la blogosphère ces derniers mois. J’ai ici tenté de retracer les conditions particulièrement difficiles dans lesquelles vivent quelques africaines sans être dans la démesure. J’avais en mémoire le livre de Fatou Diome inassouvies nos vies, livre qui m’avait un peu ébranlé à sa lecture.

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    1. Ma plume est l’exutoire de mes indignations, de mes colères et de mes peurs, je m’exprime davantage par son intermédiaire mais en amont je suis un buvard qui s’imprègne de toutes les différences, de toutes les inégalités. Pas toujours facile…

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