Victime

Le flingue est là sur la table, ivre de ta main. Ta chaleur s’échappe lentement, la crosse suinte. Seul le craquement de l’acier qui se détend berce la pièce. Il fait noir. La déflagration résonne encore sur les murs de la maison.

Tu aimes ce silence.

L’idée que le hibou puisse hululer à ce moment précis te fait sourire, habituellement ce cri t’angoisse. Pourtant, tu devines ses yeux, jaunes, qui te fixent, comme si tu étais un assassin.

Nuit.

Cri.

Silence de mort.

Les veines de ta main se dilatent, gonflent. Tu les regardes inquiet. Comme si elles décrivaient tes tourments, tes peurs. Tu n’as pas encore bougé depuis que la balle est partie. Seuls tes yeux scrutent le noir à la recherche de ce qui t’entoure.

Tu es un habitué. La mort te semble belle pour ceux à qui tu la distribuent.

Une simple pression sur la gâchette et la vie déguerpit.

Tu te sens Dieu mais pourtant tu blasphèmes en jouant avec celle des autres. Chaque fois, ta victime n’est autre que ton père, celui qui te frappait, te violentait. Tu sens encore le goût du sang qui suinte de ta lèvre éclatée lorsque sa chevalière marquait ton visage.

La balle qui sort du canon est ta vengeance suprême.

La victime en tombant implore ton pardon.

Tu ne fais que répéter ton passé.

Il y a longtemps déjà, ton propre fils, tu l’as tué. Pour éviter le mimétisme, par peur de lui faire du mal. Solution radicale. Sans appel.

Pourtant ton arme à vacillée lorsqu’il t’a prié de l’épargner, pleurant et clamant qu’il préférait les coups à la mort. Ta main a failli, la première balle lui a arraché l’oreille et l’odeur du sang l’a excité. Ce n’était pas ton fils pour rien. Tu as vidé ton barillet, un projectile l’a cueilli dans sa course, en plein visage. Un trou noir, le sang s’écoula. Interloqué, Il semblait vouloir dire quelque chose. Les autres cartouches le secouèrent. Tu n’osais pas sourire en regardant la danse macabre qu’il improvisait pour toi. Un adieu lugubre.

Tu t’es senti libre malgré les larmes qui t’assaillirent. Seule l’idée du devoir accompli te réjouissait. Tu savais que sa souffrance n’avait d’autre dessein que son bien.

Cependant encore ton besoin est impérieux. Le fantôme de ton géniteur te hante.

Tu le tues.

Sans arrêt.

Chaque victime est.

Sûr de ton adresse, tu n’es même plus méfiant. L’odeur sirupeuse du sang emplit tes narines. L’oreille exercée, écoute la chute du corps. Les os craquent parfois.

Il y a bien longtemps que tu ne souris plus, que la mort d’autrui ne te provoque plus d’érection. Tu n’as plus de plaisir, ni celui de sentir ta tête tourner sous la violence de la main de ton père ni la fierté de regarder le corps qui s’écroule devant toi.

Tu as baissé ta garde.

Pourtant la lame qui pénètre ton ventre, te surprend. Tu es choqué. Tu retiens tes cris. Ta souffrance est immonde. Tu sens ton côlon s’ouvrir en deux. Tu souffres comme une bête. Tu cries ton martyre.

Pourtant l’humeur de ton corps qui se répand dans ton Calvin Klein est la même que celle de tes victimes. Tu pues comme un mort. Ton haleine est froide, puante.

Tu cherches à deviner qui s’est vengé. Mais c’est sans importance. Tu           comprends enfin que la mort n’est douce que pour celui qui l’insuffle. La lame te brule les entrailles et tu crèves comme les autres, criant, pleurant ou en silence.

La vie n’a qu’une fin, celle dont on a peur.

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6 réflexions au sujet de « Victime »

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