L’ile des Le Kervadec

183256-ile-anglo-normande-herm-situeeJ’étais en nage pourtant il ne faisait pas chaud. Le travail que je venais d’accomplir n’était pas une sinécure, je venais de reboucher la sépulture de mon père.

Enfin !

J’avais charrié la terre toute la journée et j’étais épuisé. Mes cheveux couleur carotte étaient collés à mon crâne, entre transpiration, poussière et morve que j’essuyais d’un tour de bras.

Le vieux était mort sur son île à soixante-dix kilomètres du continent. Hubert Paul Le Kervadec s’était éteint il y a deux jours, à soixante-cinq ans. Une crise cardiaque l’avait stoppé dans son élan alors qu’une fois encore il allait me frapper.

J’avais quarante deux ans, sept mois et dix-huit jours et je subissais sa tyrannie depuis autant de temps. Étendu sur le carrelage, face au sol, je le relevais avec méfiance. Il avait déjà fait ce genre de comédie auparavant. Ses yeux fixes m’intimidaient. Je cherchais un souffle d’air s’échappant de son nez ou de sa bouche, en vain. Je dégrafais sa camisole pour poser mon oreille contre son cœur mais rien de plus.

Il puait le bougre.

Je me laissai aller à rire, à rire. Une crise de folie m’agita soudain. Ce que j’avais espéré depuis tant d’années se réalisait. Je pleurai pour cette délivrance. Puis je sortis me réfugier en haut de la colline, sous mon arbre effeuillé, battu par les vents. Je passai la nuit accroché à ses racines, partageant avec lui, mes secrets de famille.       

J’avais contacté la gendarmerie par télégraphe le lendemain. Mon père n’avait pas bougé. Sa raideur m’angoissait. Je me signai hâtivement pour conjurer le mauvais sort, persuadé que depuis l’au-delà, il pourrait encore me maltraiter. Cette conviction était ancrée au plus profond de moi.

Je regardais les cloportes l’escalader. De fines pattes s’agitaient dans ses oreilles tandis que d’autres bataillaient parmi les poils touffus de son nez. J’étais intrigué.

La raison n’était pas ma principale préoccupation et des rires intempestifs jaillissaient de mes entrailles. Je n’allais plus être l’esclave de cet horrible bonhomme et cette pensée si elle me réjouissait résonnait sur les murs de la bâtisse. J’étais seul, en serai-je heureux !  

Mon frère Bertrand, de cinq ans mon aîné, s’enfui vingt ans plus tôt. Il ne supportait pas notre père mais lui, contrairement à moi, ne le craignait pas. S’il était parti c’est parce qu’il avait peur que son tempérament brave l’interdit. La barque à l’eau, il erra sur l’océan jusqu’à ce qu’un navire irlandais croise sa dérive. Aux dernières nouvelles il vivait encore là-bas. Son départ me brisa le cœur, ce fut comme un arrachement. J’avais encore plus mal supporté son abandon que la mort de ma mère.

Je connaissais mieux les souterrains que mon père, ou alors il avait oublié les chatières dans lesquelles je me réfugiais mais j’entendais sa voix de stentor m’appeler et je tremblais. Il m’en souvenait, que dans mes juvéniles années la peur me faisait m’oublier dans mes pantalons que je lavais à la source avant de provoquer un inutile courroux.

Hubert Paul Le Kervadec, mon géniteur, était un rustre, un butor qui me violentait depuis toujours. Il avait fait de moi sa chose, et je subissais ce que ma mère lui refusait. Pour elle, l’isolement auquel il l’avait contraint, sur le territoire de ses ancêtres, était comme un noviciat. Elle avait préféré ignoré, détourné les yeux et se protéger plutôt que m’aider.

Elle avait peur.

Mes aïeux du côté de mon père, avait fait commerce du gingembre, important ce rhizome d’Asie. La culture de la plante avait échouée sur notre sol aride. C’était au retour d’Inde, que l’un d’entre eux croisa cette terre au milieu de nulle part, qu’il s’appropria sans que personne ne lui contesta. Marin, cet ilot battu par les vagues était son joyau en même temps que son cimetière.

 J’étais las. Les gendarmes m’avaient conseillé de l’enterrer après maints palabres. Ils n’envisageaient pas de prendre la mer pour faire les constations d’usage. Ils me laissaient seul avec mon fardeau.

Je respectais la généalogie, piochant à côté de la tombe de son père, les femmes étaient sur l’autre versant, était-ce une coutume rapportée de l’autre bout du monde ?

J’avais creusé sa tombe avec plus de facilité que je ne l’avais rebouchée. Heureusement qu’il n’y avait pas de pépérite partout. J’étais Seigneur de Bretagne à sa place, dans sa lignée et je devais de nouveau planter les armes de mes ascendants. Regarder la flamme battre au vent espérant que mon frère aurait une lignée pour reprendre cet héritage.

Les rires se mêlèrent aux larmes, ma vision se troublait. Malgré le couchant et dans le ciel bas j’aperçus ma mère, debout sur l’océan, couverte d’un linceul blanc. Elle me tendait les bras. Mon frère à ses côtés, tous deux m’imploraient de les rejoindre. Je lâchais ma pelle et descendis sur la grève. Mon cœur battait la chamade. L’eau froide n’eut aucun impact sur moi. Je nageais vers eux sans jamais les rattraper, essoufflé, je ne sentis même pas ce bras qui me tirait vers le fond. C’était mon père qui m’entraînait encore une fois.        

Ma participation à l’atelier d’écriture logo-plumes2-lylouanne-tumblr-comLes mots qu’il fallait utiliser :

carotte, arbre, cheveux, famille, ancrer, arrachement, généalogie, ancêtre, souterrain, culture, terre, île, gingembre, planter, source, esclave, jaillir, juvénile, joyau.

Publicités

27 réflexions au sujet de « L’ile des Le Kervadec »

    1. Quel talent pour donner le frisson tu as ! C’est une véritable petite nouvelle, en peu de mots tu suggères une vie de souffrance et des relations glauques. Sur fond d’île océane…
      Bon ben bravo, hein, que dire de plus?

      J'aime

  1. Oui, quel texte ! Dommage que la fin se finisse dans l’eau – c’est d’une ironie après cette délivrance montrueuse ! Je suis pas d’accord : tu nous la refais cette fin ! Mets lui donc quelques semaines de bonheur simple, non ? XD

    J'aime

  2. dès la première phrase, mes yeux se sont agrandis, j’ai senti mes sourcils se lever…
    dis, tu peux me rappeler ton prénom ?
    et reviens-tu parfois sur le continent ?
    c’est juste pour savoir, comme ça!

    J'aime

À vous de jouer, quelques lignes pour vous exprimer :

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s