L’amour est cerise

©Romaric Cazaux
©Romaric Cazaux

Chacun attendait les cerises dans un silence religieux. Nous étions sept autour de la table, tous aussi gourmands les uns que les autres. Mon père le premier, guettait le moment où Micheline, sa femme, arriverait avec le saladier plein à ras bord.

En revenant du marché le matin même, maman s’était précipitée dans la cuisine, refermant la porte sur elle. Christian mon petit frère l’avait suivie dans la cuisine. On l’avait entendu se faire enguirlander puis éjecter manu militari de l’endroit.

Nous, ses aînés, on savait que parfois pénétrer dans le sanctuaire de notre cuisinière était interdit. On l’avait appris à nos dépends et le puiné devait aussi faire ses propres expériences. Assis par terre il baragouinait : « Ze veux des cerises. »

Maman inflexible ignorait ses piaillements. Quant à nous les premières cerises nous mettaient l’eau à la bouche. On ne disait rien. Tout le monde avait entendu. Mais en aucun cas nous n’aurions pris parti.

Pourtant chacun dans notre coin nous étions là à saliver, imaginant la première cerise sous la dent, écrasée par la pression, le jus gicler au fond de la gorge comme à la commissure des lèvres, dieu que c’était délicieux.

À la télévision Sabine Glazer dans son Discorama interrogeait Jean Ferrat mais plus personne n’écoutait. Nous étions tous, en pensée, déjà installés autour de la table. La faim nous tiraillant l’estomac. Le sempiternel poulet à la broche du dimanche et la purée maison que nous élevions en volcan au milieu de laquelle le cratère recevait le jus de cuisson, était le délice pour le palais.

Manger, chez nous, était un acte religieux. Le bénédicité terminé nous nous jetions sur l’entrée avec voracité. Nous, mes trois sœurs et mes deux frères et nos parents qui n’étaient pas en reste.

Les repas étaient un moment de partage, jamais l’un ou l’autre dans la nombreuse tribu que nous formions n’était avantagé. Il y en avait pour tous. Le repas se devait d’être festif et chacun avait le droit à la parole. La table représentait l’échange, la convivialité.

Mais l’argent ne coulait pas à flots et nous étions nombreux. Si les cerises étaient un cadeau, elles représentaient un effort financier, et nous savions que manger des cerises aujourd’hui serait répercuté sur les menus les jours prochains. Mais ça n’avait pas d’importance. Le plaisir n’avait d’égal que notre gourmandise.

Lorsque maman apporta le saladier de cerises rouge sang, brillantes, le silence fut d’or. Nos langues claquèrent d’un seul concert. Nos pupilles dilatées n’attendaient que le moment où d’une main sûre nous glisserions le fruit gorgé de soleil à l’intérieur de notre bouche.

Les yeux fermés, nous dégustions notre premier fruit juteux. L’insérant entre nos lèvres puis le laisser rouler sur la langue et nous délecter de sa peau de velours, l’instant était enivrant pour ne pas dire mystique. Faire rouler le fruit de gauche à droite, le sentir gonfler la joue, avant de l’écraser d’une dent assassine, le plaisir était prodigieux. Sans doute que nos joues étaient aussi colorées d’émotion que le nectar qui se déversait dans nos gorges. La pulpe croquante prenait toute sa dimension. Le moment était magique.

Maman comptait chaque cerise qu’elle donnait, personne ne devant être lésé. Une fois la ration distribuée chacun pouvait admirer les pendentifs dont les filles paraient leurs oreilles. Elles rivalisaient l’une, l’autre, se levant même pour se déhancher à la Twiggy,* s’exhibant alors que nous applaudissions leur ballet.

Les cerises étaient signe d’été, elles mettaient la joie dans nos cœurs et dans nos ventres. Elles étaient annonciatrices de soleil et c’était toujours un moment particulier à la maison que cette première dégustation.

Et puis une pensée pour Jean Ferrat qui a fait cette belle chanson :

Un jeu d’écriture chez Leiloona

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18 réflexions au sujet de « L’amour est cerise »

  1. Ha mais tu es resté dans l’atmosphère années 60 !!! C’est très bien vu et très bien écrit ! Tu vois quand tu veux hein !!! 😆 C’est vrai que les cerises, si on doit les acheter, ont toujours été très chères finalement !!! 😉 Merci pour la chanson de J. Ferrat, dès le matin ça met de bonne humeur !! 🙂

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  2. J’aime beaucoup ce texte qui sent la madeleine de Proust ! Surtout l’évocation de plaisirs simples et précieux que la surabondance fait disparaître. Tout ça m’a donné l’eau à la bouche !

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  3. J adore ton texte de gourmands attables, on y sent une belle ambiance familiale, tes cerises sont bien precieuses et symboliques, tu leur donnes une tres belle place, que dire de plus que savourons…

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