Ma lettre à Elise

Pierre Choderlos de Laclos by Joseph Ducreux
Pierre Choderlos de Laclos by Joseph Ducreux

Dieu que c’était dur cette séparation. J’ai dû tourner la tête sur le quai du métro pour ne pas courir vers toi. J’ai passé un weekend fabuleux et tu me manques déjà.

Je regarde les rues défiler sur cette ligne de métro aérienne sans les voir. Je ne pense qu’à toi. Avant c’était déjà ainsi mais là, c’est pire. Je ne vois pas les immeubles mais ton visage dessiné sur le carreau. Et ton corps en surimpression.

Ce corps que tu m’as offert est le plus beau cadeau que j’ai reçu jusqu’à maintenant. C’était fabuleux. Je fus sûrement maladroit mais tu es la première femme de ma vie. Je rigole quand je pense à l’hôtelière qui est venue frapper trois fois à la porte pour nous déloger ce midi.

Évidemment c’était difficile de quitter ce nid dans lequel nous avons franchi le pas. C’était inoubliable. Ma maladresse n’avait d’égale que mon envie. Je me suis trouvé tellement bête, tellement nul et j’ai même rougi lorsque tu as mis ta main sur moi et que je n’ai pas su me retenir. Tu regardais ta main souillée avec dégoût. C’était la première fois. Et nous avons fini par en rire.

Mais je me suis rattrapé, je crois. D’ailleurs je suis très échauffé par les frottements. Penser à toi ainsi me met dans une situation indescriptible. J’espère que d’ici la prochaine station mon corps sera détendu sinon je ne sais pas comment je pourrai me lever et prendre ma correspondance.

Ma station vient de passer, je n’étais pas en état de bouger. Je changerai ailleurs. Mais je suis obnubilé. Je t’aime je crois. J’espère que je n’étais pas trop rouge quand j’ai payé la chambre. L’hôtelière par deux fois m’a demandé si j’étais majeur, j’ai affirmé que oui. Heureusement qu’elle ne m’a pas réclamé ma carte d’identité. Du haut de mes dix-huit ans* je doutais de passer pour quelqu’un de plus de vingt et un ans.

À quatre heures hier, nous avons pris la chambre et nous ne l’avons pas quittée avant midi aujourd’hui. C’est vrai que je me suis jeté sur toi dès la porte refermée. Vrai que je t’aie embrassée à n’en plus finir d’ailleurs la salive nous coulait sur le menton. Je n’osais pas porter les mains sur toi malgré mon impatience. J’essayais de penser que je faisais une partie de Big Indian**, mon flipper préféré, pour tempérer mes ardeurs mais la sensualité de ce jeu ne faisait qu’en ajouter. J’étais tendu il faut le dire.

Tu veux une confidence qui va te faire sourire ? Toutes les nuits dernières j’ai piqué un soutien-gorge à ma sœur pour m’entraîner à défaire les agrafes. J’ai répété, répété inlassablement, caché sous les draps, pour avoir l’air d’un vieil habitué. Quant au bout de deux essais tu m’as dit : « Laisse je vais le défaire. » je me senti bien maladroit.

Heureusement que ta sœur a bien voulu t’emmener chez le gynéco pour que tu puisses prendre la pilule, sans cela je ne sais pas comment nous aurions pu nous donner l’un à l’autre, sans souci. Ma fébrilité n’ayant d’égale que mon inexpérience nous aurions été bien en peine. Tu m’as dit que tu avais mal aux seins et des nausées à cause de cette pilule***. Revois le gynéco, cette pilule n’est peut-être pas  très adaptée pour toi.

Te voir nue, te sentir nue contre moi était exceptionnel. Je regrette de n’avoir pas emmené mon réflex, d’autant plus que j’avais acheté deux pellicules Ilford HP5 pour te photographier mais tu n’as pas voulu. Pourtant, je développe moi-même le noir et blanc et j’aurais fait de toi ma playmate préférée.

Il faut que je revienne en arrière ou changer de ligne. Et dans ces longs couloirs de la station Montparnasse mon pantalon taille basse**** me rappelle qu’il est interdit de penser à toi dans des poses trop lascives. J’essaie de penser à des choses moins drôles comme cette longue séparation qui va s’installer pour les vacances.

Je t’aime. J’ai eu peur de le dire, je ne sais pas pourquoi. Enfin si, à entendre les autres se vanter de leur première fois, je n’étais pas très fier de moi. T’ai-je dit que tu étais belle, la plus belle ? Je t’ai regardée lorsque tu t’es assoupie cette nuit, tes longs cheveux étalés sur l’oreiller. J’ai soulevé le drap pour me repaître de toi. Quel corps magnifique. Tes petits seins regardaient le ciel. C’était juste somptueux. J’avais envie de crier comme Johnny l’an passé : « Que je t’aime, que je t’aime***** »

J’ai noté que ma mère me regardait drôlement ce soir comme si elle constatait un changement, elle me détaillait  bizarrement, j’en étais gêné.

Quand je pense que samedi prochain tu partiras en vacances, ce sera un mois interminable. Y survivrais-je ? Je sais que ce que tu m’as offert est le plus beau cadeau du monde ? Pardonne ma fébrilité. Chaque jour comme chaque nuit tu seras l’objet de mes pensées, mon cœur ne battra que pour toi.

Je suis jaloux, de ceux qui te regarderont sur la plage, de ceux qui de leurs yeux envieux caresseront ton corps sans que tu le saches. Je suis jaloux, du temps qui va nous séparer.

Je t’écrirai chaque jour Élise et mon imagination ne me fera pas défaut. Je pianoterai sur ton corps avec délicatesse, avec désinvolture je te dirai : « L’amour physique est sans issue.****** »

*  En 1970 la majorité est à 21 ans, elle sera ramenée à 18 ans le 5 juillet 1974.

** Le Big Indian est un flipper commercialisé par Gottlieb.

*** C’est en 1967 que la loi Neuwirth autorise la pilule en France.

**** Le pantalon taille basse fait son apparition dans les années 1970.

***** « Que je t’aime » est une chanson de Johnny l’année 1969 : « Quand tes cheveux s’étalent, comme un soleil d’été, et que ton oreiller, ressemble aux champs de blé… »

****** « Je t’aime moi non plus » de Serge Gainsbourg chanté avec Jane Birkin : « L’amour physique est sans issue, Je vais et je viens, Entre tes reins… »

Texte écrit pour le Quatrième Challenge d’Écriture Créative  dont les modalités sont ici

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