L’impossible tournant

route— Tu veux en parler ?

C’est elle qui m’avait dit ça sur le bord de la route. Revenir à cet endroit n’était pas aussi simple. Plusieurs fois j’avais essayé puis je faisais demi-tour pour rentrer.

— Non, répondis-je.

Y avait longtemps que le film tournait dans ma tête cherchant où j’avais déconné. Un volant qui vit sa vie. Une voiture qui file tout droit.

— Pourtant j’aimerai bien que tu dises quelque chose, insista-t-elle.

Je détournais les yeux de ce virage pour la regarder. Assise dans un fauteuil roulant, depuis l’accident. Je l’aimais. Et maintenant j’hésitais entre amour et pitié.

— Pourquoi t’as pas ralenti ? Pourquoi tu m’as pas laissé le volant si t’avais trop bu ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

La même rengaine.

Je me les posais aussi ces questions. Je parlais peu ou prou depuis la catastrophe. Le choc fut impressionnant mais j’avais la chance d’être entier. Je n’avais eu qu’une jambe et un bras cassés, la cage thoracique enfoncée et un œil crevé par les éclats de verre mais j’étais valide, ingambe.

Deux ans de calvaire.

Louise avait été transportée à l’hôpital d’Annecy. Jamais plus elle ne marcherait. Lorsque j’ai pu enfin me déplacer et me rendre à son chevet, je vis dans ses yeux un éclair de haine qu’elle camoufla aussitôt. Elle me montra ses jambes mortes, rachitiques, déformées, cachées sous un plaid à carreaux. Je me retins pour ne pas sangloter. Ses jambes étaient magnifiques avant. D’ailleurs elle s’habillait court, très court : mini-jupe ou short. Musclées à souhait, bien galbées, douces, elles valaient le coup d’œil. Rien à voir avec ce qu’elle me montrait brutalement.

Une larme coula de mon unique œil. Elle me fit faire le tour du centre de soins, de la piscine aux rampes parallèles, des salles de torture où chaque jour depuis deux ans on espérait la voir marcher. Là, où elle pleurait de dépit ou de honte quand tout devenait trop difficile.

C’était plus la même fille, je pouvais le comprendre. Dans le taxi qui me ramena à la gare, le soir, je sanglotai convulsivement alors que le chauffeur évita de croiser mon regard dans le rétro. Louise ne voulait pas que je revienne la voir mais je ne l’écoutai pas. J’avais réussi, non sans mal, à dominer mon appréhension la première fois alors… Et je lui devais bien ça.

Dans le train du retour, Je revécus l’accident, un flash stupéfiant. Inattendu. Dire que l’on voyait défiler sa vie en accéléré était un euphémisme. C’était la partie cachée qui défilait, celle qu’on avait oubliée comme le premier contact avec le sein de sa mère ou bien le trac avant son premier baiser ou encore les tripes qui se nouent avant le premier examen. J’avais crié. La voiture avait dérapé dans tous les sens. Le volant ne répondait plus, j’avais vu arriver le sixième poteau et l’arbre vers moi alors qu’à côté Louise se cramponnait à mon bras. Le bruit des portières crissant, le saut dans le vide, la voiture qui se couchait pour dévaler la pente tonneaux après tonneaux. La ceinture de sécurité qui m’étranglait, le vacarme, et l’instant qui sonne le glas quand la voiture en équilibre sur le flanc penche d’un côté ou de l’autre dans une dernière hésitation, refusant de choisir entre la vie et la mort.

— Monsieur, monsieur, calmez-vous.

Je regardais hagard la personne qui me parlait, étais-je encore dans la voiture ? Je ne comprenais plus.

— On arrive, vous voulez un peu d’eau, continua-t-elle, me tendant une bouteille.

J’opinais et bus fiévreusement au goulot. C’était la première fois que les choses s’imposaient aussi nettement, j’étais ébahi. Je remerciai la quarantenaire qui me dit curieusement : «  Louise va s’en sortir, ne vous inquiétez pas. »

J’étais là, chaque dimanche, près d’elle. Jamais nous ne rigolions ou n’éclations en sanglots. Lorsque je tentais de lui prendre la main, elle se dérobait. Chaque fois lorsque je partais elle répétait le même refrain : « Ne reviens plus, je t’en supplie. »

Je revenais pourtant, espérant chaque fois découvrir des progrès qui ne venaient pas. Je ne savais pas ce que je cherchais alors qu’elle me repoussait. Je ne l’aimais plus sans doute. Je cherchais juste à me faire pardonner. Face au monde, je passais pour un gentil garçon alors que j’étais responsable de son état. Impossible pour moi de l’oublier.

Deux années après elle sortit. J’avais acheté un Monospace pour que ce soit plus facile avec le fauteuil. J’étais-là devant l’hôpital, la regardant faire ses adieux à tout le monde.

— On rentre à la maison, dis-je, après l’avoir installée dans le véhicule.

— Emmène-moi sur les lieux avant de rentrer.

Je me garai un peu avant le tournant pour ne pas gêner la circulation, l’installai dans son fauteuil, transi sur le bas côté, n’osant faire un pas de plus. Elle resta derrière moi m’interrogeant :

— Tu veux en parler ?

— Non, répondis-je.

— Pourtant j’aimerai que tu me dises quelque chose.

Je lui racontai le flash-back que j’avais eu dans le train sans toutefois pouvoir expliquer l’accident. Je ne savais pas qui — de la voiture ou de moi — avait flanché. Je flagellais sur mes jambes revivant l’instant au fur et à mesure de mes souvenirs, les mains plaquées sur les oreilles pour masquer les crissements de ferraille qui m’assaillaient. J’entendis nettement qu’un pneu venait d’éclater modifiant la trajectoire de la Clio. Je gueulai :

— Un pneu à éclaté. Un pneu a éclaté.

Je la vis débouler dans son fauteuil lancé à pleine vitesse, ses avant-bras musclés s’agitaient autour des roues. J’étais abasourdi. Lorsque je compris, je hurlai :

— Louiiiiiiiiiiiiiiiiiise.   

Alors qu’elle se jetait dans le vide.     

Texte écrit pour l’atelier d’écriture : Une photo, quelques mots

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13 réflexions au sujet de « L’impossible tournant »

  1. C’est vrai qu’on ne peut pas s’empêcher de penser à un accident en regardant cette photo… Le poids de la culpabilité, ce tournant tragique sont vraiment très bien rendus, ce doit être extrêmement dur de se reconstruire après ça, qu’on se sente coupable ou victime.

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  2. super texte, j’adore la culpabilité de ton personnage, sa pitié, tout y es vraiment bien décrit, une fin bien tragique, je la comprends j’ai donné la même à mon personnage, la vraie force serait d’arriver à vivre heureux.

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