A l’eau la vie !

       © Romaric Cazaux
© Romaric Cazaux

Enfin une éclaircie. J’en profite. J’aime pouvoir sortir de mon appartement, m’installer en bord de Seine et lire.

Ma vie est belle, simple, sans artifice et je m’en contente. J’ai un toit sur la tête, de quoi manger presque tous les jours et je suis heureux.

Heureux ! Oui j’ai le courage de le dire. Je me contente de petits bonheurs. Je lis. J’écris. Je regarde. Je partage.

Je me sens bien. Mon corps craque un peu lorsque je lui demande trop. J’arpente Paris, les quais de Seine, les jardins. J’accomplis ce que je n’ai jamais eu le temps de faire lorsque je travaillais.

Je ne suis pas dépensier. Je ne réalise que les choses possibles et je m’en satisfais. Je marche tous les jours, un peu, beaucoup suivant le temps. Je suis ébahi devant la Pyramide du Louvre, étonné face au Musée d’art moderne, intéressé par l’ancienne gare d’Orsay même si je n’y entre jamais. Je récupère dans les poubelles alentours, les brochures dont les gens se débarrassent après leur visite et m’enivre de découvertes comme si je visitais moi-même..

Mon dieu que la vie est belle ! J’étais dessinateur industriel dans la métallurgie puis par nécessité reconverti en marchand des quatre saisons. J’ai une petite retraite.

Si je garde les cheveux longs, c’est en souvenir de mes années de contestation, de mes années hippies et j’ai la chance d’en avoir encore et ils sont beaux.

J’aime vivre. Chaque matin en ouvrant ma fenêtre, je me dis : « Quelle chance tu as ! » en inspirant à fond. Mes enfants viennent me voir de temps en temps, très occupés par cette vie qu’on leur a faîte. Impatients de terminer leur crédit pour leur dernier 4×4 et prêts à en signer un autre pour acheter une télévision dernier modèle. Je suis triste pour eux de cette soif de consommation.

J’aime vivre. Je respire de façon irrégulière chaque jour où je me rends compte que demain s’effiloche au fil du temps qui fuit. Je fais ma gymnastique au quotidien pour repousser l’échéance puis j’ai arrêté de fumer et de boire pour mettre les chances de mon côté. Je veux quand ce sera l’heure une mort aussi simple que la vie que j’ai menée.

Je suis parfois triste lorsque je regarde la Seine, elle me rappelle le temps qui s’égrène, mes lointaines balades au bord de l’eau, mes amis disparus. Hélène, mon Hélène qui est partie voilà cinq ans. Elle s’est accrochée pourtant mais la maladie fut la plus forte. Je garde au fond du cœur une de nos plus belles images, celle ou elle m’a réclamé un dernier baiser, les yeux clos nous étions aussi gauches qu’à nos vingt ans. J’ai pleuré de bonheur ou de peine, je ne sais plus.

Mais elle vit à travers moi, et nous sommes toujours ensemble. Elle me pousse tous les jours, je la sens qui me demande chaque matin : « On va où aujourd’hui ? » Non je ne suis pas fou, loin de là. Je suis d’un autre temps, celui dans lequel l’amour avait de l’importance, celui dans lequel on n’avait pas de Saint-Valentin pour se faire des petits plaisirs, un temps dans lequel on s’aimait à la vie, à la mort.

Elle a pour dernière demeure le caveau familial, là-bas, au bout du fleuve dans sa Normandie natale. Et souvent les pages de mon livre défilent aussi vite que les jours merveilleux que nous avons partagés. Je ne lis pas, je me laisse porter par le courant. Mes pensées flottent vers elle en descendant le fleuve.

« Bientôt je serai près de toi, la rassuré-je. »

Soudain le livre lui tombe des mains, son corps se fige dans un dernier soupir. Un léger sourire au coin des lèvres, il s’écroule à terre.

Ecrit pour l »atelier :

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 Cliquer sur les photos pour se rendre sur les sites des intéressés. 

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16 réflexions au sujet de « A l’eau la vie ! »

  1. Une semaine vient encore de passer et je n’ai pas eu le courage d’écrire ….
    Mais quand je lis ton texte je me dis que j’ai bien fait de m’abstenir… Il est d’une telle beauté que j’ai écrasé une petite larme…. Triste la fin non, simple et rassurante pour lui.
    Tu nous surprends à chaque nouveau texte…
    Avec le sourire

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    1. Pourtant cette photo était sympa Lilou. Dès que Leiloona dépose une photo je la mets en fond d’écran, ce qui me permet de la voir sans y penser et de ne pas oublier. 🙂
      En tout cas merci pour ce commentaire sympathique et n’oublie pas le mouchoir la semaine prochaine. 😆

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  2. Tout comme Asphodèle j’aime toute l’émotion qui se dégage de ce que tu as écrit 😀
    Mourir comme ça je veux bien moi 😉
    Bisous et bonne journée Jean-Charles 😀

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    1. Merci Yosha ! Je n’ai fait que puiser ce qu’il y avait sur la photo. Plus la photo est porteuse d’émotions plus il est facile de les écrire. Je crois qu’avant tout c’est au photographe qu’il faudrait dire merci. 🙂

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