Elle et Louis

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© Romaric Cazaux

Elle essayait de paraître calme sur son banc mais surveillait tout le monde. Un faux pas et elle risquait gros. Heureusement l’enfant était sage. Elle en faisait ce qu’elle voulait. Jamais il ne braillait.

La poussette était neuve et confortable. Elle se préparait depuis longtemps à cela. Contrairement aux autres mamans aucun homme ne viendrait la rejoindre. Aucun homme ne l’attendrait à la maison. Personne, entre elle et Louis, le bébé.

De temps en temps elle ne dormait pas la nuit. Non que Louis la gêne mais elle était soucieuse. Cet enfant elle l’avait désiré. Elle s’y était préparée, Elle l’avait souhaité, espéré. Elle avait tout mis au point, seule, comme d’habitude !

Elle surveillait ce couple, un peu plus loin. Ils avaient la même poussette qu’elle, ça n’était pas étrange au demeurant. Ce qui l’était, c’est qu’elle changeait d’endroit tous les deux jours, changeait de ville, changeait de parcs, alors retrouver deux fois dans la semaine les mêmes personnes, était une coïncidence surprenante. D’autant plus qu’elle aussi variait ses tenues, ses chapeaux ainsi que la couleur de la poussette. Elle était suivie sans aucun doute.

L’homme était plutôt beau c’est pour ça qu’elle l’avait remarqué. Une légère ressemblance avec Redford dans The great Gatsby. Elle ne les lâchait pas des yeux. Qu’un couple promène son enfant un lundi après-midi et un jeudi, lui parut insolite. Ils lui tournaient le dos, faisant le tour du lac, s’arrêtant pour lancer du pain rassis au canard. C’était trop parfait, trop ordinaire pour être vrai.

Le temps n’était pas si beau que cela. Le soleil avait du mal à percer. Les arbres peinaient à faire leurs feuilles. Et son cerveau tournait à toute vitesse.

Louis ne bougeait pas dans sa poussette. Peut-être dormait-il profondément !

Le mieux serait de rentrer, se dit-elle. Déjà debout, elle se dirigeait vers sa voiture garée derrière les grilles du parc. Elle avait fait aménager son monospace de façon à fixer la poussette sans avoir à la déplier. Lorsqu’elle jeta un coup d’œil, avant de s’installer au volant, le couple au bord du lac avait disparu lui aussi.

Aux infos du soir le speaker rappela que les parents étaient toujours sans nouvelle de leur enfant enlevé à la maternité quatre jours auparavant. Comme chaque soir, le désespoir de la mère l’émut, elle se mit aussi à sangloter. Les yeux encore rougis par les larmes, elle sortit sur le balcon fumer une cigarette. Il faisait déjà noir, les nuages étaient menaçants et l’hiver qui n’en finissait pas la fit frissonner. Elle crut distinguer des mouvements dans la voiture blanche garée au bas de ses fenêtres, ce qui la fit sourire.

Refermant la fenêtre, elle jeta un œil à Louis, toujours sage dans sa poussette, avant d’aller faire ses ablutions du soir. À l’aide d’un coton imbibé de lait, elle fit disparaître la couche de maquillage dont elle avait recouvert son visage. Le regard collé à la glace, elle traqua avec la pince à épiler les poils disgracieux autour de ses sourcils. Elle avait beau y être habituée, elle n’aimait pas cela. Puis elle se déshabilla entièrement, sans même se regarder, rangea soigneusement ses cheveux dans son bonnet de bain avant d’entrer dans la douche.

Quand elle sortit de la cabine, une atmosphère d’étuve régnait dans la petite pièce. Elle aperçut son corps dans la psyché, et admira ses seins sous toutes les coutures, fière d’elle. S’essuyant le corps elle frotta le miroir de la main regardant avec dégoût son pénis flasque pendouillant sur sa cuisse. « Encore quinze jours avant l’opération programmée à Lausanne » murmura-t-elle.

Toujours nue, elle prit Louis, son poupon de latex, dans les bras puis se dirigeant vers la chambre, elle se glissa dans les draps de satin.

C’est toujours nue, toujours avec Louis dans les bras, qu’elle ouvrit la porte aux flics qui tambourinaient à 6 heures du matin.       

© Jean-Charles 2013

Création originale pour l’atelier d’écriture de Leiloona

 

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23 réflexions au sujet de « Elle et Louis »

  1. Le quiproquo est bien vu, je n’avais pas encore bu ma dose de caféine (celle qui me fait démarrer) 😆 !!! Et oui je me lève tôt mais ne suis pas toujours tôt derrière l’écran, d’ailleurs tu vois ce que ça donne sans caféine ! 😆 (et sans la douche froide^^)…

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  2. J’ai tout de suite été captivée par le suspens entretenu et la chute était à la hauteur de mes espérances ! 😉 Ceci dit, les pistes sont tellement bien brouillées que je m’y suis un peu perdue… Il n’y a bien aucun rapport entre l’enlèvement et cet homme en mal de féminité / maternité?

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    1. J’ai volontairement mêlé deux embrouilles de front pour perdre le lecteur tout en laissant des indices (elle pleure pendant les infos).
      Il n’y a effectivement aucun rapport entre l’enlèvement et le désir exacerbé de ce transsexuel d’avoir un enfant.
      C’est pourquoi j’ai décidé qu’elle ouvrirait la porte nue avec la poupée dans les bras pour que ce soit une fin dure, choquante et pour la police, un moment d’interrogation.

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    1. Merci Pastelle 🙂
      Non je n’ai pas lu ce livre, je ne connais que Les âmes grises de cet auteur. Quelle coïncidence, je suis en train de parler de « l’enquête du même auteur au même moment avec Asphodèle 😀

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  3. Croisées d’ émotions troublantes, de silences sourds et éloquents.. Il y a effectivement du  » Monsieur Linh « dans cet amour si nécessaire !  » Monsieur Linh respire l’odeur du pays nouveau. Il ne sent rien. Il n’y a aucune odeur. C’est un pays sans odeur. Il serre l’enfant plus encore contre lui, chante la chanson à son oreille. En vérité, c’est aussi pour lui-même qu’il la chante, pour entendre sa propre voix et la musique de sa langue « .Et :  » ‘Toujours il y a le matin / Toujours revient la lumière / Toujours il y a un lendemain / Un jour c’est toi qui seras mère.  » (Philippe Claudel°)

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  4. Je suis bluffée par ta narration, encore une fois je suis bluffée, j’ai eu des doutes avec les sourcils, mais même avec ces doutes, la réalité que tu as décrite est encore plus glauque. Chapeau, l’artiste. 😉

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  5. Bravo,j’étais pressé de voir la fin, je n’ai rien vu venir
    j’ai relu deux fois l’histoire
    la 1ère fois trop rapidement, j’ai cru qu’il avait enlevé le bébé ( je n’ai pas fait attention à poupon de cire!!) et avec la venue des flics , j’étais sure que c’était lui
    ensuite, pourquoi les flics ( mais tu as répondu à la question)
    et qui sont les coupables, l’autre couple?
    Me voici avec plein de questions et pas de réponse (zut)
    c’est bien mené!!!

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    1. Pas si bien mené que ça si tu ne trouves pas tes réponses…Quant à ceux qui les suivent ce sont simplement des flics…
      )Qui a enlevé l’autre enfant ? Je ne sais pas c’est juste un concours de circonstance une façon de noyer le poisson. 🙂

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