La théière brisée

        © Romaric Cazaux
© Romaric Cazaux

Faut pas rêver on ne s’aime plus mais le rituel du thé est une chose qu’on a toujours partagé. Il y a longtemps que je ne l’autorise plus à rien mais on a des dizaines d’années en commun. Et des enfants.

Il s’est toujours occupé de moi. Je ne manque de rien. Je lui en sais gré. Seulement de son amour j’ai manqué. Il s’est laissé aller ici où là et je n’ai pas pardonné.

Je ne suis pas aigrie, je l’aime mais jamais plus il ne le saura. Je le sens triste souvent parce qu’il espère mais tant pis. J’ai mal et il a le droit d’en souffrir.

Le thé c’est toujours lui qui l’a fait à la maison. Maintenant nous allons le savourer dehors, ailleurs. Il est difficile d’être toujours face à face et les autres nous servent de paravent. Je sais que j’aurais dû l’absoudre mais c’est plus fort que moi.

Ses mains sur moi il y a vingt ans encore me faisaient fondre comme neige au soleil mais je serrai les dents, le repoussant pourtant… C’est mon amour, le seul. Je lui ai offert ma virginité, il l’a prise. J’ai pleuré. J’ai saigné. Pourtant je ne regrette rien.

J’étais heureuse jusqu’à ce que je sente le Channel 5 sur sa veste, sur son torse. Je suis vicieuse, j’ai ensuite cherché, reniflé ses chemises et ses sous-vêtements, fouillé chaque costume à la recherche d’une preuve, d’un indice. On s’est battus. Je l’empêchais de dormir lui enfonçant les doigts entre les côtes en plein sommeil. Le réveillant sous je ne sais quel prétexte, un cauchemar factice. Ou simplement urinant sur ses cuisses pour le réveiller. Lui pourrissant ses nuits.

Il a eu un moment d’égarement non que je l’excuse mais j’aurais dû passer l’éponge. Un mari comme lui, il n’y en a pas deux. Hormis la fidélité. Il a toujours été prévenant, aimant.

Il verse le thé dans ma tasse avec amour. Dans ces moments-là je fonds, je fuis. Mon cœur bat comme au premier jour. Vingt ans que je suis incapable de le regarder tout en le surveillant du coin de l’œil. Ses mains sur la théière me font encore rêver, je me souviens…

Je n’ai plus l’âge mais je crève d’envie d’être effrontée, de lui dire… Ses gestes me font espérer, mettent mon corps en émoi. Je serai incapable de lui défendre… Je lève la tête, le regarde, et lui dis : « Raymond je t’aime. »

La théière lui tombe des mains, il s’écroule.  

Ecrit pour l’atelier d’écriture : Une photo, quelques mots chez Leiloona

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20 réflexions au sujet de « La théière brisée »

  1. Comme Lucie, je m’interroge sur son effondrement ! Je n’ai pas lu tous les textes mais pour l’instant le tien est le plus ambivalent et ça me plaît… parce que toute une vie à aimer la même personne, c’est très beau mais ça me semble quand même un chemin plein d’épines !

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    1. Elle lui pardonne au bout de temps de temps et il l’espérait depuis si longtemps que…
      Visiblement je n’ai pas été assez précis ! 😀
      S’aimer aussi longtemps paraît invraisemblable mais ensuite vient la sagesse. 😀

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  2. Non non, c’était une phrase, qui, dès lors qu’elle la prononcerait, provoquerait chez lui une crise cardiaque. Sans qu’il le sache, elle l’a hypnotisé pendant ces longues années.
    C’est donc un meurtre.
    Ah bon, c’est pas ça ?
    Je plaisante, mais l’histoire est prenante et j’avais hâte de savoir où tu voulais nous emmener.

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  3. Pfiuu, une déclaration fatale ! 😆 J’aime beaucoup car le elcteur est en plein moment de tendresse (tiens, tiens, est-ce Jean-Charles ? :P) et paf, crise cardiaque ! Là c’est tout toi ! 😀

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