Russian dolls

poupee-russeIl git là, à mes pieds, les yeux grands ouverts. J’avais rêvé de ce moment, mille et une fois. Je suis calme, froide. Il faut réfléchir maintenant. J’aurais dû en finir depuis longtemps mais je croyais que c’était difficile.

Toujours est-il que tuer quelqu’un est facile, je viens d’en faire l’expérience. Il suffit d’appuyer sur la détente et pan. Il est tombé d’un coup, un trou noir en plein front. Maintenant Le sang bouillonne. Il coule presque noir, épais, visqueux. Odorant.

Je me sens drôle, aucune larme, aucun remords, aucune tristesse. Vic, le chien gémit allongé à côté de lui, comme s’il comprenait que celui qui lui balançait des coups de pieds au quotidien, n’était plus. Il lèche les joues cependant de son bourreau.

« — Bouffe-le, crié-je. »

L’arme pend au bout de mon bras, lourde mais pas froide. J’aime cette sensation de puissance qu’elle me donne. Lui, je l’avais prévenu que je le tuerai un jour s’il continuait…

Réfléchir. Agir. Je l’ai tué c’est un fait et je ne regrette rien mais je n’ai pas pour autant envie de passer vingt-cinq ans derrière les barreaux, à cause de lui. L’idée de l’assassiner me tiraillait depuis longtemps mais il n’y eut pas de préméditation dans mon geste simplement l’occasion. Je n’ai rien préparé, rien imaginé.

« Un café, je vais me préparer un café, ça m’aidera à réfléchir. » J’ai l’habitude de parler tout haut sans attendre pour autant qu’on me réponde.

Je pose l’arme sur l’établi, là où je l’ai trouvée, là où il la laissait. Chargée.

Souvent il me disait qu’elle était prête à l’emploi comme s’il me jetait un défi. Il l’avait achetée pour se défendre au cas où l’on voudrait voler sa collection de poupées russes. Il passait son temps à les admirer, à les tripoter, à les empiler. Il était fou de ces bibelots mais pendant ce temps il me laissait tranquille. Personne n’avait autant d’importance que ces figurines qu’il chérissait comme des trésors. Vic n’avait droit qu’aux coups, et moi…

Maquiller mon crime en cambriolage est la seule idée qui me vient à l’esprit. Je descends à la cave chercher son gros sac de voyage en cuir avec lequel il se rendait en Russie. Je balance les figurines une à une, puis par poignées, c’est angoissant. J’en casse par plaisir, par vengeance. Rien que pour ça, il m’aurait rouée de coups avant de me violenter.

Ensuite je m’installe sur le banc, une tasse de café à la main. Et je le regarde. Sans émotion. Cinq litres de sang qui se répandent ça fait une grosse flaque. Les carreaux noirs et blancs en forme de losanges en sont recouverts. Il me fixe comme s’il voulait une fois de plus me faire baisser les yeux. Je jubile intérieurement pourtant j’aurai souhaité qu’il souffre. J’ai appuyé sur la détente sans vraiment viser, il n’a plus bougé durant quelques longues secondes puis il est tombé en arrière, mort. Quel bonheur !

La tête entre les pattes de devant, Vic pleure et me suit du regard. « Lève-toi lui ordonne-je tu vas être plein de sang. » Il me contemple de ses yeux tristes sans obéir, il n’a jamais su.

La tasse de café m’a fait du bien. Je me sens en forme. Je me sens vivre. J’ai l’impression de sentir le sang couler dans mes veines. Je sais que je vais trouver une solution.

Je me lève, ça glisse un peu, il faut que je nettoie. J’attrape l’arme pour la mettre dans le sac avec les poupées et là, je ne sais plus. Je ne comprends pas ce qui se passe, je dérape. En un rien de temps je me retrouve à terre, à côté de lui.

J’essaie de me relever mais mon corps ne répond pas. Mon cerveau ordonne et mes muscles n’obéissent pas. J’essaie de bouger les doigts, en vain. J’essaie de remuer les pieds sans y parvenir. Je sens un liquide chaud couler dans mon cou, je saigne.

Vic est debout et me lèche le visage. Il pue, je ne peux même pas échapper à ce supplice. Seuls mes yeux répondent, je les tourne vers mon père, huit ans qu’il abuse de moi ce salaud, je le hais. Je pleure mais j’ai l’impression d’entendre une comptine russe venir de je ne sais où.   

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture une photo, quelques mots chez bricabook.fr

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11 réflexions au sujet de « Russian dolls »

    1. Merci Yosha 🙂 La fin ne pouvait être autrement. Ces poupées ne m’inspiraient pas. Toute la semaine je suis allé regarder la photo chez Leiloona me disant que je ne participerai pas puis samedi soir j’ai eu cette idée, et voilà !

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  1. Texte terrible, je pensais à un mari, non à un père. Et cette fin, terrible aussi, cette incapacité à vivre plus de deux minutes sans l’autorité et l’abus paternels. Et ce chien qui lèche.
    Terrible, et captivant.

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    1. Un mari eut été plus « ordinaire » mais tu sais que je suis capable de tout. C’est comme un combat de boxe quelques coups sans importance puis l’uppercut à la fin.
      Je m’identifie de plus en plus à mon avatar, je dois avoir une certaine folie. 😛

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  2. Oui, terrible texte, très en décalage avec le caractère bon enfant des matriochkas… Tout comme Leïloona, je pensais à une épouse maltraitée, déjà une horreur en soi. Alors, lorsqu’on découvre que c’est sa fille, on grimpe encore d’un degré! L’habituée des polars que je suis s’est sentie à l’aise, rien n’est jamais assez noir!!!

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    1. J’aime beaucoup ton commentaire, il est rassurant parce que je n’ai pas de limites dans l’écriture. Les matriochkas ne m’inspiraient rien puis j’ai eu cette idée saugrenue de les insérer dans un texte fort. 🙂

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