L’escalier du club

@Romaric Cazaux
@Romaric Cazaux

J’avais eu du mal à revenir à cet endroit pendant un certain temps l’idée me fut insupportable. Le souvenir m’avait hanté, comment avais-je pu ? J’avais en un geste, repoussé toutes les limites pour me soumettre au caprice du hasard.

Insoutenable escalier, je le maudissais et j’en rêvais des nuits entières, revivant chaque détail. Ce soir-là l’alcool coula abondamment, les esprits s’échauffèrent, les visages rougeauds affichèrent sourires comme si chacun se devait d’être détendu.

Un vendredi par mois le cercle réunissait ses adhérents au dernier étage du numéro sept du boulevard de la Madeleine. Le président mettait à disposition ses appartements tout en haut de l’immeuble. L’ascension était douloureuse mais comme le rappelait notre hôte : « toute peine mérite récompense. »

La modeste cotisation que nous versions ne suffisait pas à payer les bouteilles de Veuve-Clicquot dont le « plop » caractéristique réjouissait l’assemblée. Le président lui-même m’avait avoué que les deniers de l’état subventionnaient nos occultes réunions parce que le sang-neuf qui nous rejoignait presque chaque semaine ne payait pas nos agapes.

Nous étions entre hommes, réunis pour défendre la même cause. Il semblait que d’après les bruits qui couraient, Albert Dupont de Laval notre glorieux président, occupait ses journées à Matignon et qu’il causait à l’oreille du 1er ministre, comme il le faisait hier avec son prédécesseur et le ferait encore demain avec son successeur. Sa position était inattaquable.

Pour être membre du club il fallait donc s’acquitter d’une cotisation et accepter sans réserve les statuts qui le régissaient. Un sceau devait être apposé sur chaque page et le seul exemplaire de ces conditions étaient soigneusement rangé dans le coffre à tête de soleil noir qui nous fixait lors de nos réunions.

Soigneusement installé dans un coin du salon, je dévisageais les participants de cette soirée sans savoir que celle-ci deviendrait mon tourment. J’en avais agréé les conditions et implicitement les charges qui en découlaient.

Les douze coups de minuit retentirent mettant fin à toute discussion, un silence pesant s’installa alors que chacun gagnait le salon contigu. Seul le bruit des talons résonnait sur le parquet ciré. L’aiguille de la pendule rythmait la lente procession.

J’arrivai le dernier dévisageant les huit convives silencieux et lus l’angoisse sur chaque visage. Le président officiait comme à chaque séance, déballant un nouveau jeu de cartes. Il déposa devant tous les sociétaires, une carte tournée, face sur le tapis. En suivant les gestes du maître de cérémonie, les figures se creusaient.

Nous étions tous des membres de cette triste société, las de vivre mais incapables de mettre fin à nos jours, seuls. Le président s’assurait de notre prise en charge pour exécuter notre destin. Parvenir à pénétrer ce cénacle était un gage de bonne fin.

Chacun devait retourner la carte déposée devant lui. Par convention, l’as de pique désignait la victime tandis que l’as de trèfle, l’exécutant. Des mains fébriles cornaient les cartes, pour d’autres des larmes s’échappaient, parfois des cris de joie saluaient la carte découverte. L’as de pique n’était pas encore sorti, en bout de table j’attendais confiant, depuis quelques mois le destin m’avait épargné.

Successivement le dix de cœur, la dame de pique, le neuf de trèfle, le huit de pique, le valet de carreau, le roi de cœur, la dame de trèfle et le dix de carreau avaient été découverts par mes prédécesseurs. Crâne, je me jetais sur celle qui m’avait été assignée, ce vendredi 13 ne m’inquiétait guère plus que d’habitude. Cependant la carte me tomba des doigts, je restai bouche bée, figée, mes mains tremblèrent, mes yeux hagards ne pouvaient se détacher de cet as de trèfle. J’avais joué et j’étais ce soir celui par lequel la sentence arriverait.

Le président s’était arrêté pour observer. Il savait par expérience que le rôle d’exécutant était plus affligeant que celui de victime. Il se tenait à disposition pour aider, conseiller. Celui qui avait le pouvoir sur l’autre s’engageait à exécuter sa tâche quelles que soient les circonstances, sans se dérober.

Personne ne releva la tête, le silence de plomb n’était troublé que par le glissement des cartes que le président déposait devant chaque candidat. L’épée de Damoclès se déplaçait d’un individu à l’autre pour s’immobiliser devant Charles Hubert d’Orléans, Comte de Paris. Le jeune homme décomposé, enfouit sa tête entre ses mains tout en déchirant nerveusement l’as de pique qui lui échut.

Ceux qui avaient échappé à la sentence s’en allèrent. Le président tapota l’épaule du condamné sans un mot. Un « non » inaudible s’échappa des lèvres de l’homme terrassé.

Albert Dupont de Laval me regardait, interrogatif. Son regard cherchait le mien il voulait m’empêcher de faillir à ma mission, s’entretenir avec moi, savoir si mes épaules étaient solides. J’étais un homme d’honneur, je serai fidèle à mon serment. Il me fallait juste réfléchir.

Je lui demandais un sédatif pour ma victime qui priait maintenant. Je déclamais avec lui un « Notre Père » implorant un pardon pour mes actes futurs. Je n’avais aucune idée de la façon dont j’allais m’acquitter de mon devoir.

Quittant l’appartement en même temps que ma victime, sans réfléchir, je le poussais par-dessus la rambarde de l‘escalier.

Ce texte est librement inspiré par « le club du suicide » de Robert Louis Stevenson. J’avais auparavant parodié une nouvelle intitulée « Le diable » de Léon Tolstoï ici.  Pour ce faire il faut évidemment que l’écriture soit forte et porteuse. Pardon à messieurs Stevenson et Tolstoï mais je suis sûr que je recommencerai encore.

Texte écrit d’après une photo de Romaric Cazaux pour l’atelier d’écriture de Leiloona sur son blog : Bricabook.

une photo quelques mots

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15 réflexions au sujet de « L’escalier du club »

    1. La nouvelle de Stevenson est bien plus longue que le raccourci et la liberté que j’ai pris. Pour moi il s’agissait de captiver en quelques lignes et que le lecteur aille jusqu’au bout sans se lasser. La fin est hâtive, je le conçois mais… 🙂

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  1. Wahaou! ça rigole pas… ça fout les pétoches quand même ton truc 😆 Je pense que celui qui est l’exécuteur a le pire rôle au final. ça va le hanter toute sa vie… L’autre il est mort donc… 😆

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