Un amour tenace

®kot
 ® kot

« Yann » dis-je surpris. Cette photo me fit remonter en mémoire un pan de ma vie, douloureux non seulement parce qu’il s’était mal terminé mais parce qu’il ressuscitait ce que je m’escrimais à enterrer depuis quarante années. Je n’avais jamais revu Yann, après…

C’était devant la porte du lycée Villon, près du boulevard Jourdan dans le quatorzième arrondissement, que je l’avais rencontré. Il me demanda du feu pour allumer une cigarette péniblement roulée à la main. Je le regardais de côté, c’était le premier asiatique que je rencontrais, que j’approchais.

Comme moi il venait attendre son amie. J’espérais qu’elle eut comme lui cette origine orientale qui me séduisait. Ce n’était pas le cas.

Le conflit au Vietnam battait son plein. Les Américains déversaient des tonnes de bombes et du napalm pour exterminer ceux qui osaient leur résister. Ici, il y avait déjà longtemps que nous avions perdu la guerre d’Indochine. Cette sale guerre qui laissa tant de nos soldats meurtris. Autour de moi, des oncles, des voisins étaient revenus, blessés moralement par une guerre difficile.

Mon oncle Georges ne parlait plus, depuis qu’il était revenu des rizières. Il restait au bout de la table familiale, hagard, les yeux dans la vague, fumant, jusqu’à ce qu’il succombe 18 mois plus tard sans avoir prononcé un seul mot, terrassé par la maladie. André le père de mon amie, s’était mis à battre sa femme et ses filles sans raison puis s’excusait en pleurant, pour recommencer peu après. La jungle avait laissé des marques de folie, indélébiles.

Yann était sans doute le fils d’un interprète indochinois que la France avait ramené avec elle. C’était le premier asiatique que je rencontrai, que je vis d’aussi près. Il était beau. Il parlait la même langue que moi, sans accent, né rue de Chalons dans ces taudis que la rénovation du

quartier a fait oublier. Seule sa peau et ses yeux en amandes montraient ses différences.

Il me séduit, sans le savoir et à mon grand étonnement. Je portais sur mes épaules le fardeau de cette guerre fratricide que nous avions livrée et perdu. 

J’aimais Yann, par défi, par provocation. J’avais quitté Brigitte à cause de lui, pour lui. Je ne supportais plus de sentir ses seins contre moi. Ce qui auparavant m’excitait chez elle, me laissait soudain indifférent. Je ne savais pas ce que je voulais vivre, j’étais désorienté. Ce qu’il y avait de sûr c’est que je voulais être avec Yann, même si cela me rendait malheureux.

J’en parlai avec ma sœur qui m’insulta, me menaçant de dévoiler cette histoire à nos parents. Je n’espérais pas de soutien, je voulais partager et comprendre ce qui se passait dans ma tête, ne souhaitant pas être jugé mais aidé.

L’intensité de mes regards éveilla d’abord la curiosité de Yann. Jusqu’au jour où il enleva ses lunettes et plongea son regard dans le mien. Je le regardai profondément, décelant chez lui la même étincelle qui brillait chez moi. Je caressai sa joue de la pulpe de mes doigts puis l’embrassai timidement mais passionnément.

Nous sommes allés au bout de cet amour impossible, mêlant nos corps avec passion. J’aimais toucher cette peau jaune qui me brulait les doigts, j’aimais baiser ces yeux de myope, en amande… Je me dégouttais. Je voulus me suicider incapable de supporter ce que j’étais devenu. Je me glissais lentement dans la dépression.

Bien entendu je n’ai jamais revu Yann et quand j’ai appris qu’il était décédé d’une pneumonie deux ans plus tard, j’intentai à ma vie. L’année passée à l’asile psychiatrique si elle ne m’a pas permis de l’oublier, m’a aidé, à coups de psychotropes, à m’accepter.

J’ai fait ma vie normalement comme tout le monde depuis. Mais trouver par hasard cette photo sur internet me renvoie à mes démons. Mon cœur se serre, mes larmes coulent, mon corps est secoué par les sanglots. Yann, je regrette ! Je regrette de t’avoir quitté, pardonne-moi.  

Sur une idée de Leiloona sur le blog Bricabook

une photo quelques mots    

Publicités

18 réflexions au sujet de « Un amour tenace »

  1. C’est vraiment très émouvant… superbe ton texte Jean-Charles. il met vraiment bien en avant la difficulté qu’est d’assumer des sentiments, des émotions qu’on ne comprend pas ou ne veut comprendre et qui sont « interdits » surtout à cet époque là ! je trouve cela affreux de se sentir vivre à travers un ressenti qui nous épanouit mais qu’on abhorre parce que c’est tabou, parce que c’est pas la « norme ». L’amour ne devrait pas être défini comme étant de telle nature, de telle façon etc ça détruit tellement de gens…
    bises 😉

    J'aime

      1. Oui il est toujours d’actualité bien entendu ! il est tellement difficile de faire évoluer les mentalités…
        je ne me sens pas rassurée pour autant mon cher Jean-Charles 😆 qu’est ce qui est le plus rassurant d’après toi ? 😀

        J'aime

  2. Ton dernier commentaire m’interpelle, autant que ton texte, d’ailleurs …
    Tu as placé cet amour sous le signe de l’homosexualité, mais on peut aussi retrouver la même chose chez les hétéros. Des hommes, des femmes qui s’interdisent d’aimer. Par peur de souffrir. Mais qui restent avec une faille enfouie en eux. Oui, l’inaccompli taraude l’homme … Mais ne laisse-t-il pas aussi un goût d’idéal, de perfection que nous ne retrouvons pas dans ces amours assouvies ?
    Ça se voit que la question m’interpelle en ce moment ? 😉

    Ton texte est fort encore une fois. As-tu déjà écrit un roman ? Réussis-tu à garder sur la longueur cette émotion qui rend tes textes si particuliers ?

    J'aime

  3. Mais tu sais que mes textes interpellent souvent et que je ne fais jamais dans la dentelle. Si je l’ai placé sous le signe de l’homosexualité c’est que c’est naturellement d’actualité. Souvent mes textes ont une connotation de ce qui se passe : vu, entendu ou lu dans les médias.
    À mon modeste avis un amour hétérosexuel est « ordinaire » et se l’interdire est de la auto-flagellation, je veux dire simplement que c’est plus commun et plus facile d’aimer l’autre sexe.
    L’amour homosexuel pose plus de problème, avant de pouvoir aimer son semblable il faut s’aimer soi-même. Le premier combat est contre soi et ensuite celui contre les autres. Je ne suis pas sûr que tout le monde soit capable de passer outre ces deux étapes c’est pourquoi il me semble que l’amour « gay » est bien plus difficile.
    Certainement qu’on idéalise les amours inassouvies !
    Quant à moi et l’écriture, c’est une longue histoire. Je pense que de longues séances avec un thérapeute m’aiderait à assumer un certain nombre de choses. J’écris depuis 8 ans, depuis le décès de mon père, j’ai certainement un besoin de reconnaissance et je le cherche au travers de mes mots. Ma famille directe ne sait pas que j’écris. Mes amis les plus proches préfèrent l’ignorer, ma belle-famille le sait mais s’en fiche.
    Ecrire un roman, bien sûr que j’aimerais y parvenir mais je ne suis pas sûr d’être capable de le faire, je suis un laborieux et tenir cette violence sur 200 pages est bien évidemment difficile.

    J'aime

  4. Pas mal la minute psy avec Leiloo !!! 😆 Cela dit ton texte interpelle certainement au-delà de l’homosexualité. Il y a beaucoup de gens qui regrettent (après coup) de ne pas avoir été persévérant, d’y avoir cru tout simplement ! Quand on aime, on déplace les montagnes et les…conventions, quitte à se faire montrer du doigt, le temps que les gens s’habituent, souvent…
    Ecrire tout le temps, nous permet d’avancer, mais on a pas toujours la bonne idée de le faire !!! 😆

    J'aime

À vous de jouer, quelques lignes pour vous exprimer :

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s