C’est beau l’amour

La nature m’émerveillait, elle se renouvelait et puis elle était tellement belle que je n’ m’en lassais pas d’la regarder. Si le corps changeait, s’abîmait, devenait raide, n’obéissait plus à aucune sollicitation, le paysage de mon enfance, lui me donnait toujours cette gaité intérieure qui nourrissait mes lendemains.

C’est ici, que tous p’tits l’ René et moi, on s’retrouvait après la classe pour parler ou jouer, se chamailler. Et c’est comme ça qu’un jour après l’école il m’a donné mon premier baiser. Je l’attendais, il en a mis du temps. Cependant, j’lui ai filé une baffe, il fallait pas qu’il pense que comme j’étais toujours avec lui, les choses allaient être aussi faciles.

Têtu comme il était, il avait recommencé le lendemain, je savais qu’il ne se découragerait pas pour si peu. Les torgnoles, là où nous vivions, ça tombaient autant que les châtaignes à l’automne alors une de plus où une de moins.

Lorsqu’il a glissé sa langue dans ma bouche, la première fois, j’ai eu un haut le cœur qui l‘a fait éclater de rire. Pour la forme je lui ai remis une baffe, m’essuyant les lèvres d’un revers de main et crachant par terre comme s’il m’avait r’filé la peste.

J’étais forte déjà à l’époque, plus grande que lui, une bonne nature comme on disait alors je l’ai attrapé par les épaules et à mon tour de lui rendre la pareille. J’ai vite perdu de ma superbe lorsque j’ai senti sa langue contre la mienne. Décontenancée, je me suis prise au jeu, sentant mes joues devenir aussi rouge qu’un coquelicot alors que mon cœur s’emballait.

Essoufflée, je l’ai repoussée, le tenant à bout de bras devant moi. Il semblait aussi troublé que moi, le bougre. L’œil brillant, les joues pivoines, le souffle court il soutint mon regard, ni fier ni outrecuidant.

Les mots c’étaient pas ce qu’on pratiquait le mieux, ici. On savait parler aux vaches, au chien. On savait ramasser les patates, couper le maïs à la faux, nettoyer l’étable mais les sentiments, les émotions qui auraient pu nous en parler ?

Je me souviens du soir après ce premier baiser alors que papa faisait bruyamment chabrot et découpait la miche de pain avec le couteau qu’il avait sorti de sa poche, me disant : « mange » en croquant dans sa tranche rassie et maman ajoutant : « t’es malade, t’as les yeux qui brillent ? »

J’avais les coudes sur la table, la tête dans les mains et je rêvais que j’embrassais l’René à en avoir le tournis comme quand j’regardais les autres danser la valse au bal du 14 juillet. J’avais d’étranges sensations dans mon corps qui me surprenaient, une chaleur nouvelle…

C’est derrière les arbres, là-bas, que j’lui ai donné mon corps pour la première fois. Il était doux l’René, attentionné, si bien qu’j’ai vite aimé tout ça. On s’est vite marié parce que j’suis tombé enceinte et comme c’était de plus en plus dur à la ferme, papa et maman furent bien contents.

Aujourd’hui ça ferait 55 ans qu’on s’est uni pour la première fois. L’René il m’a rendu heureuse toute ma vie, c’était que du bonheur. J’avais décidé de faire l’impasse sur les mauvais moments, d’oublier nos différends et mes fausses couches, d’oublier nos fins de mois difficiles pour ne garder que l’meilleur de lui.

Depuis deux ans qu’il m’a quittée, je préfère venir ici que d’aller au cimetière, on a tellement de souvenirs, cachés derrière les arbres, enfouis dans la mousse, même le vent murmure ses mots maladroits et puis c’est lui qui m’a fait aimer les coquelicots parce qu’ils avaient la couleur de mes joues, prétendait-il !

Mon René « Tu sais, j’étais honteuse quand tu as enlevé ma culotte, derrière le bosquet là-bas, et si j’ai souffert un peu, je ne l’ai jamais regretté. »

Sur une photo de Romaric Cazaux, Leiloona nous a proposés son atelier d’écriture : Une photo quelques mots 

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29 réflexions au sujet de « C’est beau l’amour »

  1. elle avait déjà du caractère petite cette femme là, s’en laissait pas conter. J’aime beaucoup la scène du baiser, puis les yeux qui brillent et le coeur de pierre qui fond, ces sentiments si étrangers au quotidien dont on ne parle pas bien. Et la nature qui témoigne de leur histoire, joli texte !

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      1. Non ne t’inquiète pas le secret sera bien gardé ! 😆
        et tu sais je suis très émotive, donc ce n’est pas gênant si je pleure, je suis habituée à être gagné par mon hypersensibilité ! 😀 puis quand c’est pour de belles émotions c’est encore mieux 😉

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  2. Tu crois qu’ils faisaient déjà tout ça à l’époque ?…
    Quelques longueurs sur le baiser (pas celui de l’Hôtel de Ville :lol:), mais sinon, je te mets AAA !
    La vie à la campagne c’était comme ça, pour de vrai !
    Bonne semaine & bisous d’O.

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