Les oiseaux

Comme d’habitude Paul se promenait sur la place du Palais mais aujourd’hui tout était très calme. Pas un bruit. Pas d’enfant piaillant. Uniquement lui. Même pas une chaise pour s’asseoir. Maman l’avait envoyé jouer dehors. Le ton montait entre elle et papa. Crescendo.

Paul était bien content d’échapper à ces dimanches de crise à la maison. Voir sa mère pleurer l’angoissait et il ne comprenait pas. Lui les aimait tous les deux. Eux quelque fois s’aimaient aussi. Surtout papa quand il passait les mains sous la robe de maman. Elle murmurait : « arrête, arrête, on n’est pas tout seul » Mais papa ne comprenait pas non plus, visiblement.

Si Paul n’avait pas de copains, pas d’amis c’est parce qu’il venait d’emménager dans cette petite ville. Peut-être qu’ici il y aurait du travail pour son papa à l’usine et peut-être qu’ainsi il pourrait espérer un cadeau à Noël.

Le petit garçon remarqua le nombre surprenant de pigeons autour de lui. Il y en avait beaucoup. De plus en plus. Les jabotages s’amplifiaient. Stupéfait Paul marqua le pas. Il s’arrêta pour regarder autour de lui. Les pigeons stoppèrent aussi. Puis se détournèrent comme pris en faute. Pivotant sur lui-même Paul fronça les sourcils. Interrogatif. Terrifié. Ils étaient partout, jamais de sa jeune vie, il n’en avait vu autant. Les pigeons hypocrites esquivaient son regard. Puis un s’envola. D’autres aussi. Dans un claquement d’ailes impressionnant. Pour se poser aussitôt. Au même endroit. Sans un bruit. Sans un roucoulement. Le silence s’épaississait. Angoissant.

Les yeux grand-ouverts, Paul affolé, regardait les plumes tourbillonner puis tomber sur le bitume. Après les oiseaux. Comme un ballet funèbre. Silencieux. Un pigeon vint se poser sur son épaule droite. Puis un autre sur son épaule gauche. L’enfant regardait ses chaussures, fixement. Il aurait bien appelé sa mère mais avait peur d’exciter les volatiles. Il percevait le danger, imminent, palpable. La sueur dégoulinait de son front, penché comme il l’était, et s’écrasait au sol comme la pluie. Les muscles de son dos se raidirent tellement il était contracté, devenant douloureux. Les serres des pigeons enserraient ses trapèzes. Les larmes aux yeux, Il n’osait bouger. Le ciel se couvrait de plus en plus, affichant une couleur encre. inquiétante. Un pigeon se posa sur sa tête. Le gamin sentit les griffes sur son crâne et le bec qui furetait dans ses cheveux comme s’il cherchait des graines. Il contint tant bien que mal ses tremblements. Son cœur cognait fébrilement dans sa poitrine.

Son corps était sous tension. Il ne devait pas frissonner. Ignorer sa peur c’est ce qui lui semblait le mieux. Néanmoins, il s’oublia dans son pantalon, l’urine dégoulina sur ses jambes jusqu’à ses chaussettes. De honte, les larmes fusèrentt de ses yeux comme le pétrole d’un derrick. Surpris, l’oiseau sur sa tête, lui donna un coup de bec sur le front. Il n’eut pas mal tant il était tendu, mais le sang libéré, visqueux, goutta sur sa joue, se mêlant aux larmes pour tomber sur les plumes d’un oiseau à ses pieds qui le toisa de ses yeux ronds.

Il y en avait tout autour de lui, ces oiseaux arrivaient d’on ne sait où. Une invasion de pigeons. Agressifs. Pourquoi ? Était-ce parce qu’il avait menti hier à la confession ? Il tentait de se rappeler les paroles de l’acte de contrition qu’il avait apprise au catéchisme. Il regrettait les « j’en ai marre » qu’il récitait à la place des repentirs infligés à genoux sur le prie-Dieu pour se libérer de cette prescription qu’il ne comprenait pas.

Au bord de la crise de nerf, subitement il se mit à courir, surprenant les oiseaux qui s’écartèrent sur son passage et s’envolèrent, provoquant une nuée noire. Il criait à tue-tête : « je ne regarderai plus jamais sous la robe de Mathilde, Je ne regarderai plus jamais sous la robe de Mathilde… »

Emilie venait de lire le texte que Jérôme avait écrit. Elle était pensive. Il faisait quelques allusions à la religion qui seraient critiquées ; Quant à l’idée d’emprunter le titre au maître du suspense, c’était bien trop risqué. S’attaquer aux codes lui vaudrait sûrement une mise à l’écart par le jury dès la première lecture, et cela l’ennuyait. Elle serait heureuse qu’une fois enfin, il remporte un concours et soit publié. Elle reconnaissait qu’il était capable d’écrire des choses intéressantes et elle savait aussi, qu’aujourd’hui encore il lui faudrait argumenter pour qu’il modifie certains passages et lui laisser l’impression que l’idée était sienne.

D’après une photo de Frédéric Cazaux sur une idée de Leiloona

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24 réflexions au sujet de « Les oiseaux »

    1. Je me pose là. Itou j’ai pensé au film noir très noir des oiseaux qui attaquent !
      Mais, Jean-Charles, les pigeons n’attaquent pas !
      Les tiens sont devenus fous, on a dû leur mettre des graines tueuses…
      J’ai été surprise aussi par la fin de ton histoire.

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  1. tout d’abord, je n’ai pas fait le lien avec le film que pourtant je connais. J’ai été surtout emportée par le chagrin de cet enfant qui voit ses parents se déchirer un peu trop souvent…Par la suite, j’ai pensé cela ferait un bon début de roman…Alors la chute me donne raison.
    avec le sourire

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  2. Elle a tort Emilie!!! Jérôme ne doit RIEN enlever à son texte!!! Il a raison de prendre des risques, un texte trop lisse, trop consensuel, ce n’est pas forcément ce qu’il y a de plus passionnant! Si je faisais partie du jury, je ne mettrais certainement pas son texte à l’écart!!

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  3. Impossible de ne pas penser au film mais comme toujours la chute est vraiment bien et puis elle pose la vraie question à laquelle beaucoup cogitent en bloguant…mais comment faire pour être publié, au moins une fois, même en numérique, même s’il faut payer pour cela…non là je m’emballe et il faut être sacrément narcissique pour s’auto-emballer..
    Texte très bon comme souvent ici…

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    1. Alors je le suis 😀 Je m’auto-emballe, je m’auto-édite, et je suis rempli d’autosatisfaction. 😀
      Le clin d’oeil au film est flagrant mais j’aurais voulu faire ressentir encore plus ce climat angoissant, mais bon on fait comme on peut avec ses petites armes. 😛

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  4. Tu t’auto-emballes, et tes chevilles elle s’auto-gonflent ??? Alors là chapeau ! J’ai mis le temps (je le concède) mais ton texte m’a laissée en apnée du début et la fin m’a soulagée !!! Très bien écrit, l’ambiance des Oiseaux n’est pas choquante, tu la restitues avec tes mots à toi, vraiment c’est très bien ! Encore un prix Soène dans l’air !!! 😀

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