Les enfants de l’eau

— Tu te souviens de cette photo ? C’est la question que me posait ma petite fille de sept ans.

— Bien sûr, répondis-je d’une voix rauque.

Mes cordes vocales étaient pleines de goudron parce que je n’avais jamais abandonné la Gauloise que l’armée m’avait fournie gracieusement pendant mes dix-huit mois d’incorporation, maintenant j’étais dépendant depuis plus de 60 ans.  

— Pépé, arrête de tousser, me dit Elodie en me tapotant le dos.

Christine était à côté de nous, pimpante pour une fois. Elle maitrisait de mieux en mieux sa glycémie avec l’aide des piqûres d’insuline qu’elle s’injectait au moins trois fois par jour.

— C’est qui sur la photo ? insista Elodie.

— Ton grand-père et moi, nous avions à peu près ton âge, répondit Christine.

— Et vous vous connaissiez déjà ? Ça veut dire que Florian à qui je fais des bisous sera avec moi encore longtemps.

Elle réfléchissait tout haut, intriguée. Comment lui dire que ça ne se passait pas toujours comme ça ? Pas facile de dire la vérité à une enfant.

Cette photo qu’elle tenait du bout des doigts, avait été prise sur les bords de la Marne, là où nous avions vécu une grande partie de notre enfance, Christine et moi. Un moment où notre attirance n’avait choquée personne. Je crois que je l’aimais déjà et elle me le rendait bien. Nous étions ensemble dès la sortie de l’école et il n’était pas rare qu’elle s’endorme dans mon lit quand ce n’était pas l’inverse. Elle vivait pour moi comme je vivais pour elle.

Ses cheveux blonds décolorés par le soleil me faisaient craquer. J’étais l’aîné, elle me regardait comme si j’étais dieu, son dieu qu’elle savait faire fléchir. Comment ne pas succomber à son charme, à sa frimousse, à ses sourires édentés ?

Elle était mon équilibre, j’étais sa béquille. Nous respirions ensemble, le même air, au même rythme, passionnément.

Lorsque nous péchions, enfants au bord de la rivière, personne n’y voyait malice. Mais plus tard, lorsque je l’ai mise enceinte, ma tante s’était alarmée. Je n’étais qu’un vicieux profitant d’une jeune fille alors que pour mes parents, ma cousine n’était qu’une intrigante usant de ma gentillesse.

La famille s’était disloquée, chacun voyait les siens de son côté mais nous avions élevé ensemble celui que nous avions conçu : Benoist, notre enfant de l’amour.

Les parents n’étaient pas fiers, notre consanguinité les tourmentait.

La gêne de mon père était flagrante. Il me regardait d’un air triste. Depuis qu’il était grand-père, ce grand-père-là, jamais plus il n’avait ouvert la bouche. Le choc émotionnel l’avait privé de bon nombre de ses facultés mais ses silences procuraient un bien-être à ma mère comme à nous tous. Que le patriarche se tût enfin, était un bienfait ! La bouteille de vin étoilée avait fait de lui un être vil, déplaisant et sans amour.

J’étais sûr que Benoist n’avait pas si mal vécu notre lien familial. Nous lui avons communiqué notre ouverture d’esprit et il avait rapidement intégré la situation. Dire que ma sœur ne surveillait pas ses filles lorsqu’ils étaient ensemble eut été une contrevérité. Benoist ne cherchait pas à reproduire une situation, cela va sans dire.

Il épousa Carine, une étudiante de faculté, à la fin de son doctorat et c’est ainsi que naquit Elodie.

— Pépé, tu as attrapé un poisson avec ta canne à pêche ? demanda-t-elle en tournant la photo dans tous les sens.

— Non, Il n’était pas très doué, tu sais, répondit Christine.

Sans écouter la réponse aussitôt elle enchaina :

— Dis mamie, pourquoi tu n’as pas le même nom que pépé ?

Je regardais la grand-mère avec tendresse, je voyais toujours son visage chafouin entouré de ses cheveux blonds. Je savais déjà quelle réponse elle allait donner.

— Peut-être parce qu’il n’a jamais demandé ma main, déclara-t-elle simplement.

Je la regardais. Étonné. Ce n’était pas la réponse que j’attendais.

Mais Elodie interrogative demanda :

— Pépé, il en aurait fait quoi de ta main ?

 Pour l’atelier d’écriture : une photo, quelques mots chez Leiloona. D’après une photo de Romaric Cazaux

 

 

 

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28 réflexions au sujet de « Les enfants de l’eau »

  1. Mes poumons portent encore trace des 50 ans de cigarettes dont les 16 mois de « troupes », clous de cerceuil dispensés par l’armée. J’ai saisi l’occasion deu passage du millénaire pour stopper mon imprégnation de 1,5 paquet par jour. Il faut dire que le chirugien devant me retirer un « truc » à la vessie, m’avait dit » continuer de fumer et c’est le cancer généralisé » ça refroidit son fumeur une affirmation pareille !…

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  2. Ah la remarque de la petite fille est excellente 😉
    et aussi « Elle était mon équilibre, j’étais sa béquille. » Une belle histoire qui dure si longtemps, c’est devenu rare maintenant 😉

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  3. Muhaha ! une histoire de cousin-cousine 😆
    Ton conte est un peu noir… Gauloise et bouteille étoilée, ça me parle aussi ! à cause de notre génération !
    J’adore ta dernière phrase, les enfants ont un cheminement d’idées tellement simple 😆
    Beau texte, Jean-Charles, grave et tendre à la fois
    Bonne semaine & bisous d’O.

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  4. la dernière remarque de la petite fille est frappée au coin du bon sens… Très beau texte et tout en finesse.
    Au fait bien ton nouveau look de blog !
    avec le sourire

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  5. J’appartiens comme toi au monde des ex-fumeurs…j’avais commencé à l’âge de 11 ans, les militaires n’y sont pour rien même si je me souviens bien des paquets de « troupe ».

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  6. Tu es certain de ne pas avoir mon commentaire dans tes spams ? Je me souviens en avoir écrit un. Je suis super débordée, oui … On va dire que je suis à une croisée des chemins, et les nouvelles directions prennent du temps à se mettre en place …

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    1. Eh bien j’espère que tout se stabilisera au mieux. Non, je n’ai pas de commentaire dans les indésirables je viens de vérifier encore. Les aléas de l’informatique !!!
      La photo de cette semaine ne m’inspire pas cette semaine, parti dans diverses directions je ne retombe pas sur mes pieds, ma participation est donc comprise. Enfin nous verrons.
      Bon dimanche !

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