À vau-l’eau

Il faisait gris ce jour-là. L’eau sans arrêt bouillonnait comme si elle voulait tout engloutir, une fois de plus. Père et fille voulaient vaincre cette aversion qui les tourmentait.

Il tenait sa petite main cramponnée à la sienne. Cette espèce de rail finissant dans l’eau leur était insoutenable, depuis…

La vie qu’elle partageait avec son père était libre, libre de toutes contraintes mais pas exemplaire. Pour l’instant elle tremblait, ses jambes ne la portaient plus, seul le contact avec son père la rassurait mais l’eau la terrifiait.

« Ça va ? lui demanda-t-il scrutant l’horizon aussi loin que possible.

— Oui, répondit-elle d’une voix morne. »

Il subodorait ses larmes mais ne voulait plus pleurer avec elle. Ils n’avaient que trop  sangloter ensemble, à s’en faire mal. Quelquefois, il se demandait qui était le plus adulte des deux.

« Je t’aime, dit-il comme si ces quelques mots pouvaient tout arranger.

— Je le sais papa. »

Ses doigts l’étreignaient. Il devinait sa peur, son chagrin. L’eau était une véritable angoisse. Ces  vaguelettes qui grimpaient sournoisement, puis descendaient pour remonter plus haut, étaient terrifiantes. Elle n’avait que quatre ans à l’époque, mais elle s’en souvenait, inéluctablement. Elle avait maintes fois raconté, maintes fois décrit avec force détail l’instant où sa mère lui avait lâché la main pour se perdre, à jamais.

Après la vie n’avait plus jamais été la même. Puis tout le monde s’était débiné, se rejetant la faute.

Ils ne leur restaient plus rien, ni illusion ni toit.

L’eau était montée subitement, si brusquement que…De loin il avait vu sa femme emmenée par les flots. Il avait crié, tétanisé, incapable de bouger. Elle avait éloigné la main de sa fille pour ne pas l’entraîner. Le courant, la terre, en un rien de temps, elle avait disparu. DISPARUE dans les flots, dans la boue.

Émilie, hébétée, s’était figée. Son père l’avait secourue si brutalement alors qu’elle cherchait sa mère du regard ne comprenant pas. NE COMPRENANT RIEN.

Il avait eu du mal à lui faire admettre la vérité, qu’elle avait vue. Lui expliquer froidement que sa maman ne vivrait plus que dans son cœur avait été une épreuve dont il s’était bien mal sorti. Terrassée par ses paroles, elle s’était jetée sur lui, le tapant avec ses petits poings, criant : « Maman, maman » comme s’il y avait encore un espoir. Larmes et colères ne finissaient pas.

Lui avait honte. Honte d’être vivant. Dans ses bras, elle s’était enfin calmée, après que rage et douleur l’eurent exténuée. Il avait mal. Il avait mal de vivre, de respirer sans sa femme. Combien de fois depuis avait-il rêvé que les rôles fussent inversés ?

Émilie était accablée.

La crue de la rivière leur avait arraché celle qu’ils aimaient. Sans préavis.

Émilie n’avait plus dormi seule, la thérapeute était déconcertée. L’enfant se serrait contre son père pour s’endormir. L’eau la faisait entrer dans des transes incontrôlées. Elle ne voulait plus se laver et suffoquait même à l’idée de prendre un bain. Elle parlait beaucoup ou se taisait longtemps, riait singulièrement ou pleurait abondamment.

Il lui manquait, il leur manquait…

Ce chemin tracé dans l’eau était-ce un appel impérieux ? Devaient-ils le suivre pour retrouver celle qu’ils aimaient ?

« Maman » hurla Émilie d’une voix déchirante.

« Couper » cria le réalisateur dans son porte-voix. « C’est dans la boîte. Merci et bravo à tous. »

Dans les coulisses la jeune Émilie sauta promptement dans les bras de sa mère, lui marmonnant à l’oreille : « Maman, j’ai pas envie d’aller à la mer l’été prochain. »

Chez Leiloona vous trouverez les textes des autres participants.  

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18 réflexions au sujet de « À vau-l’eau »

  1. Ping : Pour elle |
  2. Essaie de chuter autrement 😆
    Moi aussi, j’ai adoré ton texte, sans cette fin, comme une histoire triste, un vrai amour père-fille, une thérapie pour vaincre le mal qui les ronge, etc… Téléphone nous, la prochaine fois, on te donnera des idées 😆
    Bises

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    1. Cette manière de chuter que j’ai déjà utilisée il y a quelques temps, si elle est un peu brusque me permet de couper court et de retomber sur mes pattes. Lorsque j’écris ce genre de choses, le le vis aussi, émotionnellement parlant, et lorsque j’identifie même la petite à ma fille, mes sensations sont décuplées ; donc ce « coupez » aussi brutal soit-il, me permet de sortir de l’histoire sans trop de douleurs.

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      1. Je plaisantais 😆
        Tu es sur ton espace, tu fais comme tu veux, comme tu peux, comme tu le sens.
        Surtout, je ne me moque pas, chacun de nous a son histoire à traîner, des souvenirs douloureux qui n’arrêtent pas de revenir dans nos mémoires, c’est à nous de les apprivoiser, de les polir pour qu’ils nous fassent le moins mal possible. Mais il est inutile de nier notre passé, surtout quand il y a des enfants.
        Bon dimanche, Jean-Charles & bisous d’O.

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