Drôle d’histoire

Voici les mots récoltés chez Asphodèle :  Sauvage – sourire – souris – saison – sagesse – sébile – surprenant – soulever – souvenir – salutaire – sadique – saumon – soie – salive.

 

J’étais assis par terre, rouge de confusion, la tête camouflée entre mes jambes repliées. La sébile devant moi. J’avais honte. Un trou de souris aurait fait mon affaire. Je n’étais pas encore tombé aussi bas, mais j’anticipais. Je savais que d’ici quelques mois, mon sort serait intimement lié à celui des sans-abris.

Je ne jouais pas, bien entendu. Ma démarche n’avait pour but que de me former à battre le pavé. Je n’étais pas fier et me mettre dans cette position d’infériorité n’avait rien d’amusant. Certains diraient, cet olibrius est sadique et s’inflige des situations qu’il aura bien le temps d’appréhender, le moment venu.  Certes, mais chacun regarde devant lui avec ses propres yeux.

Mais je voulais savoir, je voulais tester les limites de ma raison, celles que mon corps et mon esprit étaient capables d’endurer, la frontière entre le supportable et l’insupportable. La sagesse ne m’étouffait pas, il s’agissait pour moi de me préparer, comme un athlète se prépare pour une compétition. Mon déclin se profilait si rapidement qu’il me fallait apprendre à l’accepter. La lutte était terminée seule ma survie m’importait.

Si la saison s’y prêtait, les chances de s’en sortir l’été étaient inférieures à celles de la froide saison. Aussi surprenant que cela fut ! L’hiver les refuges étant ouverts il était toujours possible de manger un substrat salutaire mais dès l’annonce du beau temps, la seule source de repas restait la charité publique. Mendier et manger. Ne pas mendier, ne pas manger.

 Je n’avais pas prévu la harangue de ce type chevelu et sale qui sans préavis shoota dans ma soucoupe d’un pied gauche bien plus adroit que n’importe quel footballeur de l’équipe nationale. Il avait sans doute moins d’habileté avec le crachat qu’il m’envoya puisque la salive atterrit à quelques croquenots de moi.

Personne ne pouvait croire que ce compagnon de chagrin fut un sauvage. Il défendait son territoire comme un autre défendrait son appartement s’il y trouvait un inconnu. Je le comprenais. Je n’avais évidemment pas envie de sourire parce que la situation m’inquiétait et je ne savais pas y faire face.

Dans cet apprentissage que je m’étais imposé, je n’avais pas envisagé tous les cas de figure, de ce fait ma situation de clochard je la devais sans doute à ma négligence. Je n’avais pas soulevé tous les problèmes, réfléchi à toutes les éventualités et prévu toutes les réponses.

Le premier coup de godillot que je pris à l’abdomen me coupa la respiration, mes poumons haletants cherchaient l’air, en vain. Le second, me cassa sans doute deux à trois côtes et la violente douleur qui s’ensuivit me cloua au sol. Les yeux révulsés, je ne vis pas venir le troisième, en pleine tempe, qui me laissa pour mort.

Je n’avais plus mal nulle part. La vie m’abandonnait soudain. Mes dernières pensées, mes derniers souvenirs, je ne savais pourquoi oscillèrent entre vie et mort. Celle d’un saumon finissant entre les pattes d’un ours affamé et celle d’un ver à soie tout à la fabrication de son cocon.

 

 

 

34 réflexions au sujet de « Drôle d’histoire »

  1. Waouh ! Bé dis donc, pas une once de salacité dans ce texte saisissant de réalité !!! Comme quoi la compétition règne aussi dans la rue ! J’aime l’image de fin du ver à soie qui tisse son cocon : quand on a la tête dans le coton, c’est un peu ça !!! 😉

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  2. Et bien, Jean-Charles, quel beau texte, grave et si vrai. Il suffit en effet de si peu de chose, à notre époque, pour être plongé dans cet enfer…
    Notre Société impose ses lois, partout…
    Que préfères tu, te retrouver prisonnier dans le ventre d’un ours comme le saumon ou bien mourir enfermé dans un cocon de soie ? 😆
    Bon we et bisous d’O.

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      1. Ben alors, tu vois, qui aime bien châtie bien 😆
        Perso, je préfère être enfermée dans un cocon de soie 😉
        Qui choisit ?… la vie ? le destin ? mais sûrement pas nous !
        Bon dimanche
        Bises

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  3. j’aime vraiment beaucoup ton texte Jean-Charles. Plein de réalité ! Il est superbement écrit, j’aime te lire. Et je trouve poétique ce texte malgré la noirceur et la triste vérité 😉 bon week-end !

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  4. T’as fondu ? plus rien chez toi non plus ?…
    Tu plumes pour demain ? 😆
    Et pour le « U » sois gentil, hein 🙄
    Bisous, on se croisera demain !

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      1. Urticaire, plutôt ! 😉 Tu vas finir par en attraper à force de malmener tes personnages comme ça. 😉 Heureusement que ton talent renverse la vapeur et que ton histoire est magnifique. 😀 J’adore, comme d’habitude. 😀

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  5. Quelle synchronicité avec mes lectures : je viens de finir « l’olympe des infortunes » de Yasmina Khadra, tu adorerais. L’histoire de sans abris sur un terrain vague, leurs questionnements, leurs perceptions, leurs vécus.. magnifique.. J’ai un blog littéraire et j’avoue aller trop vite en lecture, j’oublie d’en faire une note :p
    bisous

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  6. Terriblement triste cette descente aux enfers de ton personnage 🙂
    Ta réflexion sur les chances de survie été/hiver est surprenante . Je viens de m’apercevoir que je donne plus une pièce aux SDF l’hiver que l’été 😦 plus de compassion qd il fait froid ?

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    1. Ce n’est pas une réflexion personnelle, j’ai entendu et vu cela à la télé, pour les raisons que j’expose. Mais les médias font généralement mal leur boulot et crient au haro chaque hiver alors qu’ils n’ignorent pas que la situation est toute aussi dramatique aux beaux jours, c’est scandaleux !
      Ci-joint un lien : http://bit.ly/Ni5H4h qui parle de ce problème

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