Il court, il court le bonheur.

Elle se sent des ailes aujourd’hui et une bonne humeur envahissante l’exalte. Debout devant les portes du wagon, sitôt celles-ci fermées, elle se sourit dans la glace, et le tunnel noir lui renvoie son visage épanoui. Elle ne veut pas s’asseoir même s’il y a de la place, pour ne pas être ennuyée, Incapable de masquer sa joie.

Les aiguilles de sa montre n’avancent pas, en tout cas pas suffisamment à son goût. Et cette rame qui n’en finit pas de s’arrêter. Depuis deux nuits, elle ne ferme plus les yeux, impatiente. Son euphorie l’empêche de dormir et le sommeil la fuit. Elle va enfin posséder ce après quoi elle court depuis longtemps, le bonheur.

Le métro reste à quai, la sonnerie lancinante ne retentit pas, les portes sont toujours ouvertes alors que la voix laconique du conducteur hurle dans les haut-parleurs : « régulation du trafic, trois minutes d’arrêt. » Elle trépigne, regarde sa montre, soupire puis descend sur le quai comme les autres. Regarde sa montre de nouveau. Tourne en rond comme si elle entamait un pas de danse. Perd son sourire, s’énerve et la fatigue lui tombe sur les épaules d’un seul coup.

Soudain l’avertisseur tonitrue et l’enlève à cette torpeur angoissante qui la gagnait. Elle remonte rapidement alors que les portes se referment sur elle. « Quel con » murmure-t-elle à l’intention du chauffeur alors qu’un bel africain, empêche leur fermeture pour la laisser monter. Il sourit aussi spontanément que puissamment à la manière d’un Omar Sy. Elle lui adresse un sourire de composition, accompagné d’un « Merci » chaleureux.

Puis les stations s’enchaînent les unes après les autres, elle se voit à peine dans l’ombre des vitres. L’a-t-il attendu ? Ne sera-t-il pas déçu ? Est-elle aussi belle qu’il le lui a laissé entendre ? Les questions défilent, la tourmentent, elle perd son calme. L’inquiétude la gagne quand enfin sa destination s’affiche. Elle maltraite la poignée alors que le machiniste n’a pas encore déverrouillé le mécanisme. Sitôt fait, elle saute sur le quai, court, bouscule les passants sans même s’excuser. Grimpe les escaliers quatre à quatre, souffle, rugit. Elle sent la transpiration lui couler dans le dos, elle s’inquiète.

L’air libre, enfin ! Elle l’aperçoit de l’autre côté de la rue puis redescend quelques marches. La tête au raz de la chaussée, elle l’épie, pose son sac par terre, lève un bras puis l’autre pour tester ses aisselles. Il est aussi beau qu’à la webcam, elle est rassurée. Cette aventure virtuelle qui dure depuis un an lui posait problème.

Elle a honte tout d’un coup. Ils ont tout partagé derrière la caméra, tout. Elle sait qu’elle a été folle mais c’était si bon, et puis son corps réclamait. Elle regrette tout à coup comme la première fois ; ses joues sont en feu. Elle sait qu’il est trop tard pour les états d’âme et puis il est là, c’est un signe, non ?

Une femme s’arrête devant lui. Ils se parlent. Elle pose la main sur son cou puis l’embrasse. Il ne la repousse pas, répond à son baiser et semble même y prendre du plaisir. L’étreinte est interminable, même les badauds s’arrêtent, goguenards.

Sur les marches du métro, elle est blême, ses jambes flageolent, elle attrape la rampe qu’elle serre désespérément. Les premiers mots qui lui viennent à l’esprit ne sont qu’insultes. Elle sent la rage monter. Elle refoule ses larmes. Un homme s’arrête, l’interroge sur son état de santé, et provoque ses larmes, insidieusement.

Quelle déception ! Son rimmel coule. Au travers de ses yeux embués, elle fixe la scène irréelle dont elle est témoin. Ils s’étreignent toujours comme des amoureux de longue date. Ils se bécotent devant tout le monde, faisant fi du crachin.

Elle, vocifère contre la gent masculine, lève le bras comme Louise Michel lors de la Commune de Paris, tempête et pleure comme un animal blessé.

Derrière elle, quelqu’un monte les marches deux par deux, la dépasse et s’arrête au moment où il la reconnaît. « Alexandra » entend-elle « que se passe-t-il ? » Cette voix résonne dans sa tête. Elle le dévisage, ahurie, le jauge de la tête aux pieds puis tourne la tête examinant l’autre couple enlacé.

Il suit son regard, devine sa peine :

« — C’est mon frère aîné et sa future femme, explique-t-il, lui aussi veut rencontrer sa future belle sœur. Il projette que nous nous marrions tous ensemble. »

Elle ne sait plus si elle doit rire ou pleurer, lui tambouriner sur la poitrine ou l’embrasser mais il la devance et l’encercle de ses bras. La tête sur son épaule elle chuchote « pardon » puis sanglote une dernière fois.

Sur une idée de Leiloona sur le blog Bric a book

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14 réflexions au sujet de « Il court, il court le bonheur. »

  1. J’ai perdu le fil mais je viens de te dire Bravo pour ton assiduité à l’atelier de Leiloona. Je l’adore aussi cet atelier mais… pas le temps… Bises

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  2. Très réussi d’avoir mis côte à côte ces deux photos 🙂 je souhaite plein de bonnes choses aux futurs mariés (même si je pense que se marier le même jour qu’un frère ( ou ami) n’est pas une très bonne idée :-))

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  3. Bravo pour avoir combiné les deux photos ! Bon, allez j’espère qu’à la rentrée Leiloona nous mettra autre chose que le métro parce que là…c’est bon ! Je préfère le baiser, de loin ! 😆 J’aime bien quand tu écris avec des phrases courtes, malgré la longueur, ton texte garde du rythme et on ne se fatigue pas à le lire ! 😉

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    1. Je savais qu’il serait un peu long pour un texte de blog mais parti dans mon idée – je voulais montrer toutes les phases par lesquelles elle passait – il m’était difficile de faire autrement.
      Par ailleurs, il m’a été reproché, à juste titre, de n’effleurer que la photo, alors… 🙄

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  4. Alors, cette fois, j’ai beaucoup aimé ! Il faut que je te le dise 😆
    J’ai cru que le pire était arrivé au fil de ton billet, mais la fin est heureuse, et j’aime ça !
    Bisous
    P.S. et pas de grivoiseries pour la 71e d’Olivia, hein !

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    1. Oh je vais en rougir … 😳 tu ne m’as pas habitué à délivrer des compliments. Ben dis donc ! Je me demande maintenant si je dois fayoter et continuer dans ce sens ou bien redevenir frondeur comme avant ! 😀
      En fait j’ai ma petite idée… et je me laisserai sans doute aller à la grivoiserie chez Olivia. 👿 Après tout c’est les vacances et les femmes sont si peu vêtues que j’ai le droit à quelques écarts. …hi hi ..

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