Nagasaki de Eric Faye

« Il faut imaginer un quinquagénaire déçu de l’être si tôt et si fort » c’est parce cette phrase que commence ce petit bouquin, surprenant.

Shimura est un homme de 56 ans qui vit seul dans son petite maison de Nagasaki. Il traverse chaque jour la ville en tramway pour se rendre sur son lieu de travail. Il ne fréquente jamais ses collègues en dehors des heures de bureau pas plus qu’il ne les accompagne le soir pour vider quelques verres avec eux. Sa vie est rangée, ordonnée.

À tel point, qu’il a l’impression depuis quelques temps, que quelqu’un se sert dans son réfrigérateur. Alors il note dans un carnet un certain nombre de données réelles comme la hauteur de jus qu’il reste dans le pack en carton, ou le nombre de yaourts en stock. Toujours est-il que quelqu’un semble se servir. Même avec parcimonie cela énerve ce vieux garçon.

Alors il installe une webcam chez lui pour surveiller sa pièce à vivre depuis son bureau, et, oh phénomène extraordinaire, il découvre en milieu de journée, une femme dans sa cuisine. Aussitôt, il appelle le commissariat pour intervenir chez lui.

La femme que la police interpelle et met en prison vit chez lui depuis plus d’un an. « Elle vivait chez vous depuis l’automne dernier. Et si, pendant longtemps, vous n’avez rien remarqué, c’est qu’elle avait élevé la discrétion au rang d’art de la survie. Peu à peu, pourtant, elle a dû se sentir en confiance et a pris ses aises. Vous l’aviez remarqué, elle prélevait de temps à autre un aliment dans la cuisine, pensant que, comme tout le reste, cela passerait inaperçu. »

C’est ce que lui raconte la police. Cette femme de 58 ans après avoir perçu ses indemnités de chômage pendant deux ans, n’a pas retrouvé de travail et a quitté son appartement. Vivre dehors à Nagasaki, en été, est agréable mais dès l’automne elle se mit en quête de trouver une solution. Remarquant, le départ d’un vieux garçon qu’elle identifia comme tel, elle pénétra d’abord chez lui pour se reposer, puis y resta. En fait elle s’installa dans une partie de la maison qu’il n’habitait pas. Cette pièce qui servait à accueillir la famille de Shimura, qui ne venait que très rarement, elle en prit possession, s’installa dans le placard la nuit et sortant de son antre la journée.

Elle apprit tout de lui, d’abord en le regardant vivre, puis en fouillant dans ses affaires pendant son absence.

Trois mois après son arrestation : c’est le procès elle risque une lourde peine de prison et une amende de 500 000 yens (environ 5 000 euros). Ils seront présents au tribunal tous les deux mais ne se croiseront pas leur regard. Shimura ne l’accablera pas lorsqu’il témoignera, reconnaissant qu’elle n’a pas fait de dégâts et que les quelques yaourts qu’elle a subtilisés sont sans importance mais il confie au juge dans cet appartement « Je n’arrive plus à me sentir chez moi. »

Elle n’écopera que de cinq mois de prison ferme, sans amende. Elle tentera d’entrer en contact avec Shimura pour s’expliquer, mais sa maison est en vente.

« On dit de certaines tortues que mer qu’elles reviennent mourir sur la plage où elles sont nées. On dit des saumons qu’ils quittent la mer et remontent pour frayer dans la rivière où ils ont grandi. Le vivant est gouverné par de tels protocoles. »

La couverture :

« Clandestine depuis un an. Il s’étonnait de voir des aliments disparaître de sa cuisine : un quinquagénaire célibataire des quartiers sud a installé une caméra et constaté qu’une inconnue déambulait chez lui en son absence. »

Un simple fait divers dans un quotidien du matin à Nagasaki.

Tout commence par des disparitions, en effet, des déplacements d’objets.

Shimura-san vit seul dans une maison silencieuse qui fait face aux chantiers navals de Nagasaki. C’est un homme ordinaire, qui rejoint chaque matin la station météorologique de la ville en maudissant le chant des cigales, déjeune seul et rentre tôt dans une retraite qui n’a pas d’odeur, sauf celle de l’ordre et de la mesure.

Depuis quelque temps déjà, il répertorie scrupuleusement les niveaux et les quantités de nourriture stockée dans chaque placard de sa cuisine. Dans ce monde contre lequel l’imprévu ne pouvait rien, un bouleversement s’est produit.

Devant l’écran de son ordinateur et grâce à sa caméra, Shimura-san finit par apercevoir l’intruse. Il y a bien quelqu’un chez lui. Il a vu son profil. Il l’observe. Il attend d’être sûr. Est-ce une hallucination, un fantôme de ses échecs sentimentaux passés, une amante amère et revancharde ? Il finit par appeler la police. L’invitée est embarquée et mise en cellule.

On apprendra par les agents en charge de l’enquête et lors du jugement que cette femme à peine plus âgée que son hôte avait trouvé refuge chez lui au cours de son errance. Il partait sans fermer à clé, seule concession à sa maîtrise. On lira qu’elle aimait sentir sur sa peau le rai de lumière qui traversait la pièce l’après-midi et l’odeur des draps propres dans l’armoire qui lui servait de chambre. Tel un animal, cette femme sans passé sentait la menace, détectait le bruit des pas et bondissait se cacher, à l’abri du danger. Elle ne voulait rien de plus qu’être là, sans déranger. Elle aussi était seule.

On apprendra bien d’autres choses encore ; sur la mémoire des lieux et la mémoire tout court, dans une lettre finale que la « clandestine » adressera au maître des lieux, désertés.

L’auteur :

Eric Faye a publié chez Stock Croisière en mer des pluies (1999), Les cendres de mon avenir (2001), La durée d’une vie sans toi (2001), Mes trains de nuit (2005), Le syndicat des pauvres types (2006), L’homme sans empreintes (2008) et Nous aurons toujours Paris (2009).

Pour Nagasaki (2010) le grand pris de l’Académie Française lui a été décerné.

Mon avis :

Un opus de 107 pages qui se lit sans respirer et qui ouvre la porte à quelques interrogations. Eric Faye pose ici la question de la solitude ou encore comment on peut la vivre à deux. Quand deux personnages du même âge, avec un façon de vivre différente, trouvent le moyen de ne pas se rencontrer en vivant sous le même toît.

Un livre à lire, sans aucun doute, écrit tout en finesse.

Eric Faye dans l’émission : Dans quelle étagère interwiewé par Monique Atlan, parle de son livre :  http://www.francetv.fr/culturebox/nagasaki-deric-faye-42979

Ce livre entre aussi dans le challenge de Dragon 2012 chez Catherine sur le blog : La culture se partage 

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4 réflexions au sujet de « Nagasaki de Eric Faye »

  1. Il m’a l’air très très intéressant, je le note ! M’est avis qu’il doit réserver une surprise à la fin non ? Finalement ça pourrait se passer n’importe où à moins que ? Bon je n’aime pas savoir la fin donc ne me dis rien !!! Je l’ai noté je vais voir !!! 🙂

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