Sommeil de Haruki Murakami

« Après avoir vérifié que mon mari était endormi, je me rendais au salon, m’asseyais sur le canapé, buvais un verre de cognac et ouvrais un livre. La première semaine, je relus Anna Karénine trois fois de suite. Plus je lisais, plus je faisais de nouvelles découvertes. Ce long roman était plein d’énigmes et de nouveautés. Comme une série de boîtes, chaque monde en contenait un autre plus petit, et ainsi à l’infini. Et tous ensemble ces mondes formaient un univers entier, et cet univers était là, attendant d’être découvert par le lecteur. Autrefois, je n’en avais saisi qu’une infime partie. Mais aujourd’hui mon regard pénétrait clairement au travers, je voyais ce que Tolstoï avait voulu dire, ce qu’il voulait faire comprendre aux lecteurs, avec quelle efficacité il avait cristallisé son message sous forme d’un roman, et en quoi ce roman dépassait finalement l’écrivain lui-même. »

Cette jeune femme a 30 ans et ne dort pas pendant 17 jours d’affilé sans que son mari et son fils ne le sachent. Chaque nuit commence pour elle une nouvelle découverte, elle se consacre à elle-même, lit à en perdre haleine, boit du cognac ou mange du chocolat, à l’encontre des principes édictés par son époux chirurgien-dentiste. Elle se promène même en voiture, s’arrêtant ici ou là.

L’avantage de cette vie irréelle est qu’elle se déroule sans aucune fatigue. La jeune femme qui ne travaille pas et s’occupe de ses deux hommes, pratique quotidiennement une demi-heure de natation mais double la séance pendant cet état de veille prolongée parce qu’elle est pleine d’énergie.

« C’était mon vrai moi qui se révélait. En arrêtant de dormir j’avais élargi ma conscience. Ce qui est important, c’est la force d’attention, me disais-je. Les gens qui n’ont aucune puissance de concentration auront beau écarquiller les yeux, ils ne verront rien. « 

Evidemment pendant ces heures sans sommeil le cerveau travaille et la réflexion bat son plein. Regardant son mari puis son fils dormir, elle remettra certaines choses en question.

« J’essayais de me rappeler son visage d’autrefois, quand je le regardais dormir. Mais en dépit de tous mes efforts, je n’y parvins pas. Il ne pouvait avoir eu un visage aussi laid, c’était impossible. Ou bien essayais-je seulement de m’en persuader ? « 

Ou encore à propos de son fils : « Pourtant quelque chose me pinçait le cœur. C’était la première fois que je ressentais cela vis-à-vis de mon fils. Debout à côté de son lit, les bras croisés, je me mis à réfléchir. Je l’aimais bien sûr. Je l’aimais énormément. Quelque chose en lui m’irritait, toutefois, à n’en pas douter. »

Puis au bout de dix-sept jours sans dormir, les questions s’imposent : »Je ne me rappelle même plus ce que c’est que dormir.

Je fermai les yeux pour voir. Essayai de me rappeler la sensation du sommeil. Mais il n’y avait rien d’autre que les ténèbres éveillés. Les ténèbres éveillées. Cela m’évoquait la mort.

Et si je mourrais ?

(…) Jusqu’à là je voyais le sommeil comme une sorte de préfiguration de la mort (…) Autrement dit la mort, était un sommeil, encore plus profond et dénué de conscience que l’endormissement ordinaire – le repos éternel, le black-out. (…) Si la mort c’était rester éveillé pour l’éternité, les yeux fixés sur les ténèbres ? »

Mon avis

Haruki Murakami nous livre ici une réflexion sur la vie, la mort par l’entremise de cette jeune femme qui ne dort plus. Chacun sait que lorsque le sommeil fuit les questions elles, affluent.

J’ai bien évidemment apprécié cette lecture parce que l’auteur va à l’essentiel avec sa façon d’écrire poétique et réaliste.

C’est un livre qui se lit en un rien de temps, qui existe dans la version poche et qui mérite le détour.

Bien d’autres passages auraient trouvé leur place ici, mais…

Dans sa version luxe, chez Belfond, ce petit livre de 80 pages, est un bel ouvrage avec une couverture magnifique et des illustrations, pleines pages, en noirs et blancs qui donnent à ce livre une dimension extraordinaire.

Quatrième de couverture

Une femme, la trentaine. Elle est mariée, a un enfant. Le matin, elle fait les courses et prépare les repas. L’après-midi, elle va nager à la piscine. Elle vit sa vie comme un robot.

Mais la nuit, quand tout le monde dort, la femme se verse un verre de cognac, mange un peu de chocolat, lit et relit Anna Karénine. La nuit, cette femme redécouvre le plaisir.

Dix-sept nuits sans sommeil…<

Envoûtante, onirique, mystérieuse, une des nouvelles les plus énigmatiques de Haruki Murakami, dans une édition luxueuse, superbement illustrée pour restituer tout le mystère, la magie, la fantaisie de l’univers du maître.

Lu dans le cadre du challenge du challenge du Dragon 2012 sur le blog de Catherine : La culture se partage 

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16 réflexions au sujet de « Sommeil de Haruki Murakami »

    1. Hello ! C’était donc à l’origine une nouvelle parmi d’autres, qui a fait l’objet d’une édition particulière. Ma première lecture de cet auteur, fut un recueil de nouvelles « Saules aveugles, femme endormie » qui m’a ensuite mené vers ces romans, ce que je ne regrette absolument pas.

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  1. Fan de cet auteur (je relis avec un plaisir renouvelé « la Fin des Temps » actuellement, j’ai apprécié ta belle fiche de lecture.. Tu en parles vraiment bien et tu caractérises parfaitement le style de cet écrivain « poétique et réaliste » !!! Merci !

    Coincoins éveillés

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    1. Hey canard ! J’apprécie également cet auteur, à tel point que que j’ai convaincu bon nombre de mes copines de le découvrir. Mais ce dont je suis le plus fier est bien évidemment d’avoir converti, deux japonaises de Tôkyô, de lire Haruki Murakami. L’une l’a même lu « Kafka… » en français et en japonais.
      Je suis aussi un adepte, ses meilleurs livres sont, à mon avis : « Kafka sur le rivage » et ‘La balade de l’impossible »
      Je vais lire d’ici la semaine prochaine le Livre 3 de la saga 1Q84 que j’aime bien aussi.
      Blablas livresques. 😀

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      1. je ne me suis pas lancé dans 1Q84 (j’avais plein d’autres livres sur ma liste ;-)) mais je compte bien me laisser tenter.. Là je pars en vacances une dizaine de jours et je ne suis pas sûr d’avoir le temps de beaucoup lire (sinon dans l’avion…)
        Coincoins en tongues

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  2. Ho tu m’as convaincue, il faut que je me le procure celui-ci !!! 80 pages et tout ce discours sur le sommeil, c’est fabuleux, sauf que, évidemment, sans sommeil on devient fou et on meurt… Et WP doit manquer de sommeil car je reçois les newsletters de George en double, les miennes aussi et j’ai reçu la tienne …maintenant !!! Tu vas pas me dire qu’on ne me cherche pas là !!!

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