Rue du pianiste (1)

photo Romaric Cazaux

Pee Pol Swinger avait le diable dans la peau. Aussi impossible qu’il fût on ne le voyait pourtant presque jamais sans son piano ! Bizarre…

Son Viel instrument raccommodé était son exutoire, sa fiancé, sa maitresse. Pas un seul jour il n’oubliait de le caresser. Il vivait avec lui et pour lui. Personne ne lui avait jamais été aussi fidèle.

Leur seule séparation fut lorsqu’il purgea les deux mois sans sursis dont il écopa pour insultes à agents. Le fait d’être enfermé entre quatre murs ne le gêna pas plus que ça. Mais ne pas avoir sa boite à musique fut sa réelle punition. Deux mois sans poser les doigts sur les touches, deux mois sans écouter le son qu’il en sortait, deux mois sans ressentir l’odeur du tilleul qui s’en échappait.

En sortant de la maison d’arrêt, il se frotta contre son piano pour en ressentir le manque. Pas un seul endroit qu’il ne toucha, il crut même que le piano en avait envie. L’ouvrant il en lissa les cordes coupantes, s’imaginant même étranglant le salopard de maton qui l’avait harcelé pendant son séjour derrière les barreaux. Mais salir ses cordes d’un sang indigne l’ennuya.

Ce jour-là, il avait plu. Le ciel avait déversé son trop plein avec violence. La rue brillait de ce laisser-aller. Le quartier était à la fois triste et lumineux.

Avec l’aide de ses voisins, installer son piano sur la chaussée pour faire un concert improvisé l’excita. Sitôt dit, sitôt fait.

La lumière exceptionnelle le grisait. Installé face à la chaussée avec une vue sur la place et l’avenue, il était dans un état d’excitation aussi intense qu’à son premier récital.

Les notes s’enchaînaient avec nervosité, On aurait dit que Fats Domino et Jerry Lee Lewis s’étaient donné rendez-vous sur le clavier tellement ça swinguait. Pee Pol était monté sur ressorts, ses doigts couraient sur les touches même si les partitions trempées avaient fini par s’envoler. Il connaissait par cœur ces mélodies et son talent lui permettait d’improviser quand un trille l’étrillait. Le rock and roll de la route était lancé et parfois un klaxon s’ajoutait à la mélopée.

Sarah temple, avec ses boucles blondes, était la première groupie du jeune musicien. Elle le connaissait celui qu’on surnommait le pianiste du macadam. Il habitait juste au dessus de chez elle, chaque soir pour qu’elle s’endorme il lui jouait la nocturne n°2 en mi bémol opus 9 de Chopin et bien évidemment elle s’endormait avant les dernières notes.

Mais ce qu’elle aimait le plus c’est lorsque il lui laissait une place sur le tabouret et qu’ils jouaient à quatre mains ce qu’il lui avait appris. Pour Sarah jouer avec Pee Pol était un tel bonheur qu’elle en redemandait.

Mais elle ne savait pas que ce soir Pee Pol donnait son dernier concert dans le quartier, demain l’huissier saisirait sans scrupule son dernier bien mais ce soir il avait envie de mettre le feu.

Sur une idée de Leiloona sur le blog Bricabook 

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14 réflexions au sujet de « Rue du pianiste (1) »

  1. Que va t-il devenir sans son piano si seulement après deux mois il se frotte et le touche si généreusement ? Une bien belle histoire que tu nous contes là. Et si le feu il le mettait dans les deux sens du terme ? Dans les jambes de son auditoire et littéralement dans son piano … ainsi personne ne pourrait plus lui prendre 🙂

    Coincoins endiablés

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  2. S’il n’a plus son piano, ce Pee Pol sombrera à nouveau… Et si une bande de voisins sympas trouvait le moyen de l’aider à ne pas le laisser partir…
    Tu vas pouvoir choisir ta suite avec les coms 😆
    Bises

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  3. Une suite, oui, ce serait bien. Savoir ce qu’il va devenir… Il est bien sympathique, ce pianiste amoureux de son piano, malgré la violence qui émane de lui. Violence, mais force de vie aussi, peut-être ?

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