Mes fêlures

J’étais dépité. Notre voyage était remis aux calendes grecques. Bizarre, c’était à cela que je pensais alors qu’Elo venait de m’annoncer sans ambages qu’elle me quittait. J’étais groggy.

Je l’avais écoutée sans comprendre, ne retenant que des mots comme sentiment, caractère, tendresse. Bien assis dans mon fauteuil bleu, calé sous les étagères de livres, j’avais regardé cette déferlante arriver sans comprendre.

Dire que j’étais désorienté par ce qu’elle m’annonçait n’était qu’une émanation de ce qui se passait aussi bien dans mon corps que dans ma tête. J’éprouvais un manque soudain. Ne plus être épaule contre épaule avec elle. Ne plus provoquer ses joutes oratoires. Ne plus l’entendre réfléchir tout haut. Ne plus la sentir nue contre moi ! Ne plus… De tout cela elle me privait parce qu’elle était tombée amoureuse de Yann, un spinalien fraichement débarqué dans notre ville universitaire.

Hors de question de tomber dans la caricature ! Je n’avais pas fait de scènes épouvantables avec cris et pleurs. Je ne m’étais pas traîné à ses genoux. Je ne l’avais pas implorée. Pourtant, elle ne voyait pas le trou béant qu’elle faisait dans mon palpitant. Je hurlais en cachette, sans bruit. Je m’étais interdit tout laisser-aller, toute colère. Devant elle. Je voulais qu’elle ne garde de moi qu’un excellent souvenir de nos trois années ensemble. Je haïssais l’écrivain qui avait banalisé l’amour, le réduisant à ces toutes petites années. Je n’entendais que cela autour de moi, comme s’il avait émis une vérité que chacun tenait pour vraie, j’allais enquêter puisque désormais je n’avais plus que le temps à tuer.

Tuer. Tiens donc ! Pourquoi pas !

J’étais indécis. Après tout, j’avais aussi le droit de faire le mal, de me comporter comme un sale garnement. La faire souffrir autant que je souffrais. Le mode opératoire était sûrement inscrit dans un des thrillers que j’avais lu comme la recette d’un bœuf aux carottes, il me suffisait de l’appliquer.

Lui coller une balle dans la tête et la jeter dans l’isoloir d’un bureau de vote la veille du 21 avril 2002, m’avait effleuré. Trop simple mais je ne voulais pas, par vengeance, influer sur le cours de l’histoire.

Lui enfoncer un pique (pic) à glace dans la nuque la privant de toutes ses facultés. Opérer avec précision, appliquer la bonne pression, le bon dosage, pour faire d’elle une poupée de chair à ma disposition. Juste lui laisser l’usage de ses capacités vitales.

J’étais incapable de cela, j’avais envie de gueuler et l’oublier.

Le premier train pour Vladivostok était en partance, je m’étais réservé une cabine. Traverser le monde lentement pour fuir mes amours perdues. Écouter les Nocturnes de Chopin en boucle bercé par le roulis des rails. Hiberner dans le froid polaire de l’hiver jusqu’à geler ma conscience. M’approcher le plus possible de mon île fétiche sans oser l’aborder.

Fuir mais vivre.

                                                                                                                                                                                                Extrait de : Mes fêlures

            Sapporo le 21 décembre 2002

Dans le cadre de l’atelier des mots une histoire

Les mots à utiliser :

  hiberner – sentiment – tendresse – cachette – étagère – indécis – traîner – émanation – garnement – manque – spinalien – béant – désorienté – interdit – nocturne – caricature – caractère – banalisé – dosage – bleu – isoloir – enquêter – lointain – épaule – train – repartir – voyage

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39 réflexions au sujet de « Mes fêlures »

  1. Ah quelle histoire !!! J’aime vraiment ta plume, décidément ! J’aime comment ton personnage passe d’un état à l’autre… pour finalement choisir la solution la moins pire… en attendant une éventuelle reconstruction…

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    1. C’était difficile à faire je le confesse parce qu’en réalité je l’aurais défigurée pour que ça lui serve de leçon. :-X
      C’est un peu comme un rôle de composition. 😀 😀
      (Je sens que les lecteurs vont me fuir maintenant après cette confession.)

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  2. J’étais sûre, Wens est prêt à suriner !
    Ton personnage va peut-être rencontrer la fille d’Olivia, ils partiront ensemble !
    Tu fais peur, Jean-Charles, tu crois que j’oserai un jour aller manger des poireaux vinaigrette avec toi ?… Au Bouillon, je risque bien de déguster un bouillon de onze heures 😆
    A part ça, ça va ?
    Bises du Sud-Est

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    1. Ha ha… Soène tu me fais pouffer de rire ! 😀
      Mais pourquoi je te fais peur ? Tu as peur de tomber amoureuse et d’être malmenée ? 😦
      Et tu as raison faut rester méfiante parce que la réalité se passerait autrement crois-moi, inutile de préciser n’est-ce pas !
      Des poireaux à Paris, tu rêves. On mange des boites pour chats ou chiens ici.
      Bisous ensoleillés. (pour le moment)

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      1. Pardon de m’immiscer dans la conversation, mais je n’ai pu m’empêcher d’avoir un fou rire avec les boîtes pour chiens/chats. 😆
        Je crois que mon personnage est trop farouche pour se lier avec quiconque, d’ailleurs, elle… mais… 😉

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  3. Ha ha ! Na mé ! Offrir des boîtes pour chiens ou chats à la Dame de Lyon, ça craint après Bocuse ! Hou la ces hommes, tuer dès qu’ils ont un petit chagrin d’amour, vraiment… Et puis se servir d’un livre comme modèle ce n’est pas une bonne idée ! 🙂 Dis-moi le « pique à glace » il joue avec le coeur ou le carreau ? 😆 Je pensais plutôt au pic mais si tu le dis…y’a peut-être quelque chose qui m’a échappé !!! 😀

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    1. Moqueuse !!! :mrgreen: :mrgreen:
      De toute façon maintenant je ne le corrigerai plus sinon ton commentaire aurait l’air ridicule 😀 😀 .
      Mais « Choupinette » je lui propose ce qu’il y a, moi je ne mange pas chez Bocuse madame.

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      1. Faut pas mettre le « m » en majuscules si tu veux les dents vertes, ha ha faut tout te dire aujourd’hui, c’est pô possible !!! 🙄 Mais tu peux corriger et tant pis pour le commentaire non ?
        Hé ho tu crois pas que t’en fais trop avec les boîtes, je sais bien que c’est la crise mais faut pas pousser, vends ta liseuse !!! Et pis une salade revient moins cher que les boîtes dont tu parles, pffff, bons à rien ces hommes !!! 😆 Bon, allez je vais lire, suis en retard pour mon STAR moi ! avec vos bêtises… 🙂

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  4. Ce Chopin s’immisce vraiment partout.Nous avons,avons eu ou aurons tous notre Elo.Et c ‘est très bien comme ça,au moins pour la littérature.C’est marrant,les ambages on n’en a jamais.C’est comme la vergogne.Des envies de meurtre,par contre,oui,on en a.Bravo.

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    1. Merci ! heureusement qu’on a des envie inassouvies 😀 Effectivement les Nocturnes ont eu leur succès, sauf à faire une sérénade où a étaler sa nouvelle dans le temps ce mot n’était pas forcément facile à placer, puis il sonne bien ! 😛

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  5. bonjour,
    suis bien sûr en retard pour lire alors imagine pour écrire… ton histoire d’amour qui finit est bien décrite sans pathos donc après la pluie le soleil arrive….On voudrait t’écrire des paroles de réconfort, te dire qu’elle reviendra peut-être, que trois ans dans une vie c’est pas grand chose que le bonheur reviendra etc. Un tueur à gage… aucune femme ne mérite cela Wens s’avance beaucoup dans cette histoire ! aurait-il lui aussi des compte à régler ?
    Mais après avoir lu les commentaires la patée pour chien ne presente aucun intérêt mais je veux bien les chiens. Ils sont fidèles et nous vouent un amour indéfectible toute leur vie.
    @ tantôt
    avec le sourire
    Lilou

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  6. vengeance, vengeance, moi je le tuerais sans pitié, ah, ah, ah, au pic à glace s’il le fallait !!!
    Bon, trêve de plaisanterie, c’est super bien écrit et ça appelle une suite… Bravo !

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    1. Merci ! On ne badine pas avec l’amour, je vois. Le pic à glace est un clin d’oeil à Aomane dans 1Q84 le dernier livre de Haruki Murakami. J’aime assez cette façon de tuer. ;D 😀
      J’avais pas envisagé de suite pourtant… 😉

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  7. J’attends le jour où tu feras basculer ton perso du côté noir, se laissant aller à sa pulsion la plus noire et la plus expéditrice, faisant ainsi gicler du sang de ta plume… Couic la mauvaise amante… non mais 😉
    Coincoins fans !

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  8. Demande des conseils à Wens, il aura plein de trucs marrant en réserve. 😉 Encore un pauvre homme abandonné à son triste sort. 😉 On suit pleinement le cheminement de ses pensées et on s’en régale. 😀 J’adooore ! 😀

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