Le Hérisson (11)

Voici la suite de ma saga, Cesare Liricio dit Le Hérisson, flic aux méthodes peu orthodoxes, disparu sans laisser de trace, passe pour mort aux yeux de ses collègues. Sa compagne Luisa, flic également, a promis de le retrouver vivant. Elle est la seule à y croire. Ensemble, ils ont eu un fils, le petit Luigi, sur qui Graziella la baby-sitter, veille tendrement pendant les longues journées d’enquête de sa mère. Un soir se présente à la porte de l’appartement, son père le commandant Scarella, qu’elle n’a pas vu depuis 25 ans et qui rencontre pour la première fois son petit-fils prénommé Luigi comme lui.

pour retrouver tous les textes c’est ici ▬▬► en cliquant sur Le Hérisson (dans la rubrique Catégories sous l’architecture : Nouvelles, Séries.)

 — Grand-père, grand-père, grand-père chantonnait le petit Luigi en regardant l’homme qu’il appelait ainsi.

L’enfant essayait toutes les intonations possibles à ce mot qu’il n’avait jamais prononcé. Quant à Scarella il n’était guère mieux, une myriade d’étoiles clignotait dans son regard et un kaléidoscope d’émotions ravageait son cœur. Des sensations jusqu’alors enfouies et contenues l’assaillaient. Cette petite menotte dans la sienne lui donnait la fièvre. Depuis le temps qu’il attendait ce moment, combien de fois en avait-il rêvé ?

Luisa silencieuse les regardait, son fils avait instinctivement reconnu l’aïeul comme sien. Elle en était surprise. Viendront ensuite les questions auxquelles il faudra répondre. Flic de père en fille, ils savaient l’un et l’autre que tout s’expliquait, se justifiait, s’emboitait.

— Puis-je m’asseoir ? interrogea Scarella. Et peux-tu me donner un verre d’eau, j’ai soif ?

D’un signe de tête elle acquiesça. Cette marque de savoir-vivre ne la surprit pas, imaginer qu’il fût en territoire conquis l’aurait contrariée. Il s’installa sans lâcher la main de son petit-fils qui vint se lover contre lui. Sa paupière clignait sous l’excitation, ce tic d’enfance n’avait jamais disparu malgré toutes les astuces inventées par son médecin. D’une main, il saisit Kermit la grenouille que lui tendait Luigi, cette marque d’affection le chavira ; enfermé dans sa bulle depuis l’accident de son fils aîné, il s’était toujours tenu à l’écart des enfants.

Luigi renversa le verre vide de son grand-père, l’étourderie était décidemment une marque de fabrique. Sans rien dire, sa mère ramassa le duralex. Avec Liricio, ils avaient organisé quelques saturnales et la débauche d’alcool était à l’origine de taches indélébiles sur la moquette.

Scarella n’avait jamais oublié l’irréparable lundi, le funeste lundi. Et depuis, chaque jour, chaque semaine, cette catastrophe lui revenait en mémoire comme un boomerang. Il avait suivi une thérapie puis avait été muté, à sa demande, en Nouvelle Calédonie pour essayer d’oublier. Mais rien n’y fit. Les images revenaient toujours en boucle depuis 25 ans, l’instant tragique ou rentrant chez lui après une journée  surbookée, garant sa 504 au bas de l’immeuble, et s’extirpant du véhicule il aperçut son fils, étendu sur le sol, derrière la Peugeot.

— Paolo cria-t-il sèchement distinguant la marre de sang qui s’agrandissait sous la tête de l’enfant. Le cri déchirant qu’il poussa, enserrant le corps inanimé de son fils contre le sien, alerta les voisins. Les pompiers et les flics arrivèrent rapidement dans un vacarme épouvantable, il dut à regret céder sa place au médecin qui au premier coup d’œil constata le décès de l’enfant.

Assis sur le trottoir, hébété, Scarella essayait de revivre la scène, de comprendre quand et comment ça avait pu se produire. Son cerveau refusait de délivrer des informations nettes. À aucun moment il n’avait eu conscience de la présence de Paolo autour de la voiture.

Quand Gabriella arriva comme une furie, échevelée, le hurlement bouleversant qu’elle ne put contenir en reconnaissant la chaussure de son fils dépassant du linceul sur la civière, glaça le sang des pompiers.

— Paolo, Paolo, Paolo…hurla-t-elle relevant le drap et plaquant son enfant sur son sein. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Hagard, Scarella bredouilla d’une voix brisée par le chagrin :

— Je ne sais pas. Je ne comprends pas. Je l’ai renversé…

— C’est toi ? dit-elle sidéré. Toi qui as tué mon enfant ? Comment as-tu osé ?

Sa détresse était incommensurable, perdre un enfant après lui avoir donné la vie était épouvantable. Bouleversée, ravagée par la souffrance, haineuse, elle s’approcha de lui menaçante :

— Va-t’en ! Je ne veux plus te voir. Fais ta valise, assassin !

En rage elle lui martela la poitrine de ses poings puis elle se détourna, se signa, baisant l’icône de la Madone qu’elle avait autour du cou, proférant un chapelet de jurons à son encontre. C’était la dernière fois qu’elle lui adressa la parole. Hormis l’enterrement jamais il ne la revit, pas plus que Luisa.

Lui aussi était un homme brisé. Lui aussi avait du chagrin. Il avait tué accidentellement son enfant et en même temps perdu sa fille et sa femme. La vie était comme une putain, qui prend mais ne donne jamais,

La main fiévreuse de Luigi dans la sienne le fit sortir de ses pensées. Vingt cinq ans aujourd’hui que le drame avait eu lieu. Que savait Luisa de cette malheureuse histoire ?

Voici la liste des mots à insérer :

 Myriade – vide – lundi – saturnales – grenouille – bulle – icône – silencieuse – astuce – savoir-vivre – valise – étourderie – soif – kaléidoscope – fièvre – trottoir – renverser – paupière – surprise – surbookée

Mots laissés en rade : plaine et syndérèse.

Texte écrit pour l’atelier des mots, une histoire sur le blog Désir d’Histoires

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36 réflexions au sujet de « Le Hérisson (11) »

  1. Ouf… c’est fort…. comment un drame aussi terrible tissé de culpabilité peut anéantir tous les membres d’une famille… Cette rencontre avec le grand père et le petit fils sou le regard de la fille est très émouvante…. je ne trouve pas trop mes mots… J’ai aimé !

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  2. C’est terrible, ce genre de choses, Jean-Charles, impossible d’y penser… De quoi se laisser mourir de peine et de remords…
    Promets-moi que tu feras plus gai chez Miss Aspho, la semaine prochaine.
    Bisous d’O

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    1. Oui c’est terrible ! Pour justifier 25 ans d’absence il faut des raisons extraordinaires…
      Je ne promets pas de faire mieux la semaine prochaine, ni moins bien d’ailleurs. L’écriture se gère au fil des états d’âme et qui sait comment cela sera la semaine prochaine. 😉 😦

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  3. Bonsoir,
    Un passage, hélas qui est pas si rare que cela…. j’aime cette phrase « La vie est comme une putain, qui prend et ne donne jamais rien »… si seulement ces drames n’étaient que fiction….
    bonne fin de soirée
    @ plus

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  4. Toujours aussi intéressant à lire et tu sais garder le suspens pour la semaine prochaine.
    Question périphérique : tu utilises l’atelier littéraire comme un moyen pour diffuser tes épisodes ou parce qu’une liste de mots imposés te facilite la tâche??

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  5. Bonne question à laquelle je ne sais pas répondre.
    Les mots imposés ne me facilitent pas la tache bien au contraire, ils m’obligent à travailler plus. En fait, c’est une gymnastique à laquelle je me livre chaque fois, répondre de façon plausible à l’interrogation laissée en suspens la semaine passée et ce n’est pas si évident que cela. Mes textes ne sont pas pré-écrits, l’histoire n’existe pas à l’avance; elle vit au fur et à mesure des semaines.
    J’utilise l’atelier de la même façon que chacun pour écrire, lire et être lu.

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  6. Oui… La vie est une putain et ne rend jamais rien ou en tout cas pas sous sa forme initiale. Je ne regrette pas d’avoir remonté les épisodes précédents. Tout se case vraiment bien. Suite chez Aspho donc ?

    Suite de Coincoins

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    1. Merci jeune homme. 😀
      Je ne relie pas les épisodes antérieurs, mais je me souviens assez bien de ce que j’ai écrit. Il doit y avoir au bout du compte quelques discordances que je modifierai le jour où je mettrai le tout bout à bout.
      Il est possible que la suite soit chez Aspho, sauf à changer d’idée et faire un break pour ensuite y revenir.
      Comme tu vois rien est prémédité et tout est à l’envie et surtout l’inspiration.
      Mais je serai là chez Asphodèle, bien sûr.
      Merci de m’avoir accordé un peu de temps et à bientôt mon canard.
      Coin coins emplumés. 😀

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